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Il le remarqua au premier
coup d’œil. Il ne l’avait jamais vu auparavant. « Surement un
nouveau » avait-il pensé.
Le jeune garçon avait
pris place dans le fond de la classe, au dernier rang, à l’opposé de la porte
d’entrée. Il portait de longs cheveux bruns et gras. Sur un visage fatigué, ses
traits anguleux semblaient avoir été taillés par un sculpteur de talent. Des
bribes de moustache fleurissaient sous son nez fin et les prémices d’une barbe
sombre lui donnaient une allure virile. Il semblait plus âgé que les autres
élèves de la classe. De ses grands yeux sombres, il scrutait l’espace, semblant
se demander s’il était bien à sa place.
Depuis le premier rang,
Benjamin ne pouvait s’empêcher de le regarder, comme fasciné, subjugué par la
beauté et l’assurance que ce garçon dégageait. Malgré ses efforts pour attirer
son regard, le nouveau semblait préférer un autre spectacle, celui qu’il
pouvait observer depuis la fenêtre située juste sur sa gauche. Celle qui
donnait sur les boulevards de la ville et sur la vie de la cité.
Lorsque la classe de 5ème
A dut se rendre en salle 513 pour son premier cours de sciences physiques,
Benjamin ne rata pas l’occasion de s’installer près de lui, à la paillasse la
plus éloignée de celle du professeur.
Le nouveau se prénommait
Béranger et le cours de sciences physiques ne l’intéressa pas davantage que les
deux précédents, de français et de math. En l’absence de fenêtre, il passa
l’heure à dessiner des formes hétéroclites sur un cahier, sans jamais lever le
bout de son nez vers le tableau noir de l’enseignant.
Benjamin tenta à deux
reprises de la distraire de sa tâche. Sans succès.
Un jeudi d’automne, la
pluie tombait à verse depuis le matin. Faute de gymnase dans l’établissement,
le cours d’éducation physique fut annulé et remplacé par une heure de
permanence où les élèves eurent à plancher sur un devoir surprise de
géographie.
Contrairement à son
habitude, Béranger était entré rapidement et s’était assis au milieu de la
salle, Benjamin s’installant juste derrière lui.
Les élèves travaillaient
en silence depuis plus d’une demi-heure. Béranger, que Benjamin observait de
temps à autre, semblait plus absorbé qu’à l’accoutumé, concentré sur la carte
vierge que la classe devait compléter du nom de certains pays et de leur
capitale.
Benjamin venait de placer
la ville de Budapest lorsqu’une odeur infecte envahit l’espace. Sur le coup, il
pensa qu’un de ses voisins s’était laissé aller à quelques flatulences, mais
devant le redoublement du relent fétide, il dut se raviser. L’odeur était si
épouvantable qu’un mouvement de foule prit forme, poussant les uns vers la
sortie et les autres vers les fenêtres les plus proches, d’où ils organisèrent un
courant d’air géant. Le surveillant fut le premier à ouvrir grand les portes,
tandis que Béranger l’aidait à aérer la pièce avec forts mouvements de bras,
profitant de sa haute taille pour guider certains élèves paniqués vers la
sortie.
Il fallut près d’un quart
d’heure avant que l’atmosphère ne redevienne respirable et que les élèves
purent reprendre place dans la salle de permanence.
Le surveillant général,
arrivé en catastrophe sur les lieux, mena une rapide enquête. Il découvrit,
sous un banc du cinquième rang, les éclats de verre des restes d’une boule
puante. Il interrogea la classe mais le responsable ne se fit pas connaître. Le
surveillant donna jusqu’au soir au coupable pour se dénoncer, faute de quoi la
classe entière serait punie de deux heures de colle le mercredi suivant.
En
fin de journée, le surveillant refit son apparition, interrompant le cours de
sciences naturelles. Il renouvela sa demande du matin et à la surprise
générale, un élève se leva.
̶ C’est moi le responsable, monsieur, annonça
Benjamin.
Un
silence s’abattit sur la classe et la consternation se lut sur le visage de l’enseignant.
̶ Je ne peux pas croire que tu aies fait cela,
Benjamin, déclara le professeur de sciences.
̶ On pense connaître les élèves, mais certains
cachent bien leur jeu, corrigea le surveillant.
̶ Ce n’est pas lui qui a jeté la boule
puante…
Les
élèves se tournèrent comme un seul homme. Béranger, debout contre le mur du
fond, avait le visage grave et le regard determiné.
̶ C’est moi qui l’ai lancée !
̶ Mais c’est moi qui la lui ai donnée… compléta
aussitôt Benjamin.
Béranger
tenta d’intervenir mais le surveillant général ne le laissa pas s’exprimer.
̶ Deux heures de colle pour tous les deux. Plus
une inscription sur votre dossier scolaire.
Le
surveillant fixa lourdement les deux fautifs avant de reprendre, à l’adresse
des autres élèves.
̶ La mauvaise graine est entrée dans cette
classe. J’espère que vous ne la laisserez pas s’épanouir.
Ce
jour là, Benjamin et Béranger quittèrent l’école ensemble. Pour la première
fois.
Au
fil des ans, Benjamin avait pris de l’assurance, laissant ses cheveux blonds
pousser sur ses épaules. Sous son regard vert et avenant, il sentait que son
sourire commençait à intéresser les filles, même s’il ne savait comment s’y
prendre pour les approcher. Béranger, adepte du dernier rang mais pas des
dernières places, possédait un bagou sans pareil. Charmeur, malin et roublard,
il avait la langue bien pendue et les heures de colle en conséquence. Il donna
à Benjamin, encore bien timide et en totale admiration devant le culot de son
camarade, les premières clés indispensables pour séduire les filles.
Les
mercredis après-midi, ils prirent l’habitude d’aller trainer dans le
centre-ville, autour du cinéma Quatre-Clubs, à faire leurs armes auprès des
gazelles du quartier. Parfois, ils allaient se balader sur l’île Marante,
bavardant le long de la seine. Au fil de leurs longues promenades, ils
apprirent à se connaître, à se découvrir, à se raconter.
Benjamin
n’avait jamais parlé à personne de son histoire et du temps passé dans ce foyer
de la Drôme. Il croyait cette période de sa vie totalement enfouie. Parfois, il
la pensait même rêvée et comme n’ayant jamais existée.
Pourtant,
un soir, après la classe, tandis qu’ils prenaient ensemble le chemin du retour,
Benjamin s’ouvrit à Béranger. Il ne sut pas précisément les raisons qui le
poussèrent à évoquer ce moment de sa vie. Cependant, pour la première fois de
sa courte existence, il sentait qu’un enfant de plus ou moins son âge,
s’intéressait à lui. Quelqu’un qu’il pouvait qualifier d’ami. Un Ami, un Vrai.
Non plus un chat ou cette voix présente dans sa tête depuis sa plus tendre
enfance. Cette voix qui certes l’avait parfaitement guidée jusqu’à présent,
mais qui ne pouvait remplacer une présence humaine, celle d’un être à son
écoute.
Ce
soir là, Benjamin se confia donc à Béranger. Il lui raconta, épris d’une
certaine émotion, son passé d’orphelin et ses heures de cauchemars
épouvantables dans sa chambre blanche, son adoption heureuse et son
déménagement. Il trembla en évoquant la mort de Christophe et la disparition de
sa chatte Mistrigri. Cette chatte qu’il aimait tant et qui, le jour du décès de
Christophe, avait selon toute vraisemblance quitté la maison et n’était jamais
revenue, probablement minée par le chagrin, comme lui-même l’avait été à ce
moment-là…
Béranger
fut profondément touché par ce récit, dans lequel il retrouva des bribes de sa
propre histoire. Béranger n’était pas orphelin mais il n’avait jamais connu sa
mère, morte en lui donnant naissance. Quant à son père, moins il le voyait
mieux il se portait, tant il pouvait être parfois violent avec lui. Pourtant,
il aimait profondément son pater, ce vieux saltimbanque alcoolique.
Ensemble, ils en avaient parcouru du chemin. Au sens propre. Ils passaient rarement
plus de quinze jours au même endroit. Toujours sur les routes, à parcourir la
France par tous ses villages.
Ces
dix dernières années, son père avait été embauché par tout un tas de cirques
ambulants. Des Zappatta au Fratellini pour les plus célèbres, en passant par
les Martin Circus, Space Apollo ou le déplorable Cirque de Marlowe pour le plus
récent. Son père avait un numéro de prestidigitation avec lequel il avait connu
un véritable succès dans les années 70-80. Cependant, faute de renouvellement,
de bouteilles de trop et de désespérance, ce numéro usé l’avait conduit à la
porte des cirques de renom. Et les cinq dernières années avaient été les plus
sombres de leur vie, contraints de tourner avec des cirques de seconde zone,
plus moisis les uns que les autres.
Après
ces années de galère, son père avait enfin décidé de raccrocher et de se poser
quelque temps. Ici, en banlieue parisienne. Ils avaient arrimé leurs maigres
bagages dans une communauté gitane où son père avait des amis. Et pour la
première fois de sa vie, Béranger avait été inscrit à l’école.
̶ Tu n’étais jamais allé à l’école avant ? Je la
croyais obligatoire ?
̶ J’avais des cours dans les cirques. Tous les
matins. Avec les autres enfants de la troupe. Et l’après-midi on apprenait des
numéros.
̶ Des numéros ? Les chiffres, tu veux
dire ?
̶ Non ! Des numéros de cirque. Jonglage,
Voltige, Tours de magie…
̶ Tu sais faire des tours de magie ?
̶ Ouais… Tiens, viens près de moi, je
vais t’en montrer un.
Benjamin
se rapprocha de Béranger, légèrement hésitant. Ce dernier le fixa sans le
toucher, puis il leva la main droite dans un geste très lent, faisant mouvoir
ses doigts l’un après l’autre, comme pour les décongestionner d’un quelconque
engourdissement. Benjamin regardait cette main mystérieuse, fasciné par son
ondulation lancinante.
Soudain,
Béranger redescendit vivement la main et la fit passer dans son dos, en même
temps que sa main gauche. Lorsque la droite réapparut, grande ouverte devant
lui, elle portait en son centre, bien callé dans sa paume, un petit porte-monnaie
rouge, en tout point semblable à celui de Benjamin ! Il mit instantanément
sa main à sa poche.
̶ Cherche pas ! C’est bien le tien…
̶ Mais… Comment… ?
̶ Magie ! lança Béranger énigmatique.
Tiens, reprends-le. Prends garde à mieux le protéger à l’avenir.
̶ Comment t’as fait ça ? J’ai rien
senti…
̶ Je t’apprendrais si tu veux.
De
ce jour-là, les mercredis après-midi cinéma à courir les filles, furent peu à
peu remplacés par des tête-à-tête sur l’île Marante. Béranger commença son
enseignement par apprendre à Benjamin à utiliser ses mains. A se servir de ses
doigts. A les mouvoir et les déplacer dans l’espace. A les faire tourner l’un
après l’autre, l’un au-dessus de l’autre, à les dissocier dans leurs
mouvements. Benjamin, qui pensait bien les connaitre, fut surpris de voir ce
qu’un professionnel est capable d’en faire. Malgré des progrès rapides, cette
première phase d’apprentissage dura de longues semaines.
Bien
que Béranger prit rapidement du retard sur Benjamin, à la suite d’un nouveau redoublement
malgré ses déjà deux ans de retard, cet éloignement scolaire ne modifia en rien
la régularité des leçons. Béranger et Benjamin restaient inséparables.
Satisfait
des résultats de son élève, Béranger aborda l’année suivante la technique dite
de l’empalmage. Procédé fort simple sur le papier, consistant à dissimuler aux
yeux du public, de petits objets dans sa paume ou entre ses doigts, sans que
personne n’y voit rien de suspect. Bien évidemment, sans une maîtrise préalable
dans l’art de manier doigts et mains, impossible de réussir le moindre
empalmage, qu’il soit de facture classique, italienne ou « aux
doigts », selon que l’objet est camouflé à l’intérieur de la paume, caché
dans le repli de peau situé entre la base du pouce et l'intérieur de la main ou
maintenu derrière la première phalange, entre le majeur et l'index.
Mais ce qui intéressa plus particulièrement
Benjamin fut le moyen qu’utilisait Béranger pour réussir à tous coups ses
empalmages : le détournement d’attention. Manier avec dextérité son doigté
n’était en aucun cas suffisant pour duper le spectateur, comme le lui expliqua
Béranger. La seconde partie du métier, au moins aussi importante que la
première, consistait à détourner le regard des spectateurs de ce que l’on était
en train de réaliser. Dissimuler son empalmage de main droite en effectuant,
par exemple, un mouvement du bras gauche, geste naturel mais en même temps
suffisamment évident pour diriger l’attention là où il n’y a absolument rien à voir,
laissait le champ libre au prestidigitateur pour accomplir son tour en toute
discrétion.
̶ C’est la partie la plus importante, insista
Béranger. Il faut que tu apprennes à détourner l’attention de celui que tu veux
tromper. Sans cela tu ne pourras jamais réaliser le moindre chapardage. Car c’est
bien la finalité de nos expériences, on est bien d’accord ?
̶ Bien sûr !
̶ D’ailleurs, c’est la partie la plus
géniale du métier. Celle que je préfère. Délester la rombière. L’amadouer, lui faire
croire que tu attaques à gauche et bing, tu frappes à droite. Ni vu ni connu.
J’adore !
̶ Vive le chapardage ! On commence
quand ?
Le
mercredi 3 mai 1995, Benjamin attaqua son premier client, sous les yeux
attentifs de Béranger. Ils avaient choisi d’œuvrer dans Paris, où personne ne
les connaissait. Le quartier avait été sélectionné avec soin. Ils souhaitaient
un endroit où trouver à la fois foule et objets de luxe à faucher. Le boulevard
Haussmann, où se côtoyaient Galerie Lafayette et Printemps, où se bousculaient
riches parisiens et touristes en goguette, s’imposa de lui-même.
Ils
firent d’abord deux aller-retour entre les magasins, de l’opéra Garnier à la
rue Tronchet, prenant leur marque, repérant les lieux, les gens, l’emplacement
des deux policiers de l’autre côté de la rue et des agents de sécurité aux
portes des magasins.
Ensuite,
ils se postèrent près d’une colonne Morris, feignant d’observer les affiches de
théâtre et de concerts à venir.
Leur
but : choisir la victime.
L’objet
de leur attention : les portefeuilles que, suite à leur achat, les
passants rangeaient négligemment dans leur veste ou manteau, sac ou pantalon.
Chaque
fois que Béranger voyait un client potentiel, il donnait un léger coup de coude
à Benjamin, et d’un signe du menton lui montrait l’inconscient. A Benjamin de
choisir s’il souhaitait l’attaquer ou pas.
Béranger
lui avait donné quelques conseils, notamment sur le type de personne à éviter.
Contrairement à une croyance fort répandue, la petite vieille n’est pas la
victime idéale. Souvent sur ses gardes, elle serre ses affaires bien trop près
de son corps. La touriste émerveillée, en revanche, est une pigeonne bien
meilleure. Généralement, la tête pleine des beautés entrevues dans les rayons, elle
en oublie souvent les règles élémentaires de prudence, laissant son sac à main
grand-ouvert ou glissant imprudemment sa bourse dans la poche arrière d’un
pantalon.
Après
plusieurs hésitations, Benjamin s’élança finalement à 14h33. Cette fois-ci, il
était sûr de son coup.
Il
avait repéré la femme depuis quelques minutes déjà. Elle portait un grand
manteau de fourrure, malgré la douceur du printemps, et de coquets escarpins
dans les mêmes tons fauves. Dans la cinquantaine clinquante, la chevelure
sauvage et un sac Lafayette au bout de son bras gauche, elle s’était d’abord
attardée devant les vitrines extérieures du magasin. Depuis, elle s’affairait
dans le kiosque à journaux tout proche, feuilletant des magazines anglais.
Elle
en choisit finalement un qu’elle glissa dans le sac Lafayette. Le regard
dissimulé derrière de larges lunettes de soleil où un double C barrait la
monture, elle sortit un gros portefeuille siglé LVMH d’un sac de même logo, et régla
le magazine. Elle allait refermer son sac quand son regard fut attiré par un
léger mouvement de foule devant elle. A ce qu’elle aperçut, entre les corps
serrés des passants, un saltimbanque effectuait un numéro de pantomime.
Elle
s’avança d’un pas pour mieux voir le spectacle mais se retrouva nez à nez avec
un jeune homme sorti de nulle part. Elle eut un léger mouvement de recul mais
n’eut pas le temps d’avoir peur. Le jeune homme lui souriait largement et ses
yeux étaient bons. Il lui montra simplement la cigarette qu’il tenait dans sa
main droite, pliant le pouce pour lui faire comprendre son besoin. Elle hésita
un instant, semblant se demander si elle possédait un briquet. Finalement, elle
hocha la tête et s’affaira dans son sac.
Lorsqu’un,
instant plus tard, elle se redressa et tendit le briquet par-devant elle, le
jeune homme n’était plus là. Elle tourna la tête de droite et de gauche. En
vain. Il avait disparu. Sans bien comprendre, elle remisa le briquet et ferma
le sac.
Une
heure plus tard, un taxi la déposait devant son hôtel. Elle eut beau vider son
sac, farfouiller dans ses nombreuses poches, elle ne trouva jamais comment
régler les cinquante-cinq francs de la course.
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