Chap 18


18

 
         Valdès s’était connectée sur le site des pages jaunes. Elle avait tapé « Restaurant » dans la case « Quoi ? » puis « 75013 » dans le champ « Où ? ». Un jeu d’enfant. Elle avait obtenu 365 réponses. Fascinant ! En février 2012, dans le 13ème arrondissement de Paris, on pouvait, pendant un an, manger dans un restaurant différent chaque jour. Un sacré challenge à relever, s’amusa-t-elle.
         Ensuite, elle avait imprimé les 25 pages de résultats puis avait appelé Fourton à la rescousse. C’était la première fois qu’elle faisait appel à lui.
         Ils s’étaient partagés les feuilles dans lesquelles ils devaient identifier les restaurants situés dans un périmètre de un kilomètre autour du Parc Montsouris, à l’aide d’un plan du quartier qu’elle avait déplié sur la grande table de la salle de réunion et sur lequel elle avait dessiné un cercle concentrique. Fourton n’était pas parisien, il connaissait encore peu le quartier, mais il était de bonne volonté. Il s’était mis devant l’ordinateur et tapait les noms de rue sur google map, sélectionnant les adresses correspondant au critère retenu, rayant les autres.
         Au bout d’une heure, ils avaient devant eux la liste des restaurants à visiter, où chacun avait été repéré sur le plan à l’aide d’une croix rouge.
         ̶   On a du bol, non ? déclara Fourton avec candeur. Cinquante-quatre restos ! Ҫa semble beaucoup, mais si le quartier chinois avait été plus près du Parc, on en aurait eu deux à trois fois plus !
         ̶   C’est une façon de voir les choses, approuva Valdès. Aller, en route. En route ! insista-t-elle devant l’hésitation de Fourton.
         ̶   Il n’est pas un peu tôt ?
         Véra n’avait pas réfléchi à la possibilité de trouver les restaurants fermés. Elle regarda sa montre. Dix heures vingt.
         ̶   Tu as raison. On va profiter du temps devant nous pour s’organiser un parcours de visite, histoire de perdre le moins de temps possible.
         ̶   Tu sais que les sociétés de messagerie express utilisent un logiciel pour optimiser le trajet de leurs camions de livraison ?
         ̶   C’est passionnant ça, Fourton ! Puisque t’es un expert, tu vas nous préparer ça au poil !
         Vers onze heures et demi, ils arrivèrent à la Butte aux Cailles, première étape du parcours. Ce quartier présentait le double avantage d’être proche du commissariat et d’abriter, sur un petit périmètre, une forte concentration de restaurants. La Butte aux Cailles était un lieu un peu magique, une petit village de quelques rues et au charme indéniable, isolé dans un 13ème arrondissement hétéroclite. Un havre de paix idéal et sympathique pour un rendez-vous discret.
         Sans un regard pour le menu du jour, ils passèrent la porte de « La Butte Aveyronnaise ». Des odeurs alléchantes leur montèrent instantanément aux narines. Les cuisines fonctionnaient à plein régime et tous deux éprouvèrent simultanément le désir de s’installer à la première table plutôt que de se lancer dans un interrogatoire. Selon les Evangiles, il ne faut pas se soumettre à la tentation. Selon Wilde, l’unique moyen de s’en délivrer est d’y céder. Selon Valdès, qui n’avait lu ni l’un ni l’autre, il suffisait de se boucher le nez et de penser à autre chose.
         Elle laissa à Fourton le soin d’expliquer le but de leur visite. Elle l’avait préalablement briefé et voulait voir maintenant comment il s’y prenait. Compte tenu du nombre de restaurateurs à interroger, ils seraient plus efficaces s’ils pouvaient se répartir les adresses.
         Comme elle s’y attendait, Fourton fut excellent dès le premier essai. Questions précises et ciblées, excellente écoute. L’avocat n’avait pas été vu dans le restaurant, c’était une certitude.
         Une fois ressortis, Valdès le félicita pour la méthode et ils se partagèrent les feuilles, avant de se lancer à l’assaut de la Butte, à la recherche d’une trace que Bouchrab aurait laissée derrière lui.
 
*  *
         Derrière son bar, Marco dissertait sur sa clientèle. Il en voyait passer des zozos, comme il disait. Surtout la nuit ! Et pas toujours issus du meilleur moule...
         ̶   Dieu a bien créé le monde à son image, pas vrai ? Ben je préfère pas imaginer l’état dans lequel il devait se trouver quand il s’est lancé le Premier Jour… Sacré branleur, Dieu…
         Marco rigolait de ses bons mots et Vilêne s’impatientait en sirotant son Jim Beam.
         ̶   Reprenons s’il te plait. Ce type sur la photo, est-ce que tu l’as déjà vu ?
         Marco se pencha sur le cliché posé sur le comptoir. Il resta un moment sans bouger. Puis il se tourna vers l’arrière boutique.
         ̶   Stefano ! Viens un peu par ici.
         Un bel éphèbe apparut depuis la porte battante des cuisines. Le visage anguleux et imberbe, l’apollon s’approcha d’eux dans un déhanchement exagéré et volontairement provoquant. Passant près de Vilêne, il lui effleura la cuisse avant de se poster face à lui, les coudes sur le comptoir et le menton posé sur ses mains fines. Il avait des yeux d’un bleu intense et son regard mutin transperça Vilêne de haut en bas.
         ̶   Que puis-je pour toi, mon chou ?
         Vilêne en avait vu défilé des Stefano depuis ses quinze ans. Pourtant, à chaque fois, il ressentait la même chose. Ce léger picotement dans l’entre-jambe qui lui faisait se sentir toujours vivant et sensible à la contemplation des belles choses. 
         ̶   Du calme Stefano. Concentre-toi plutôt sur la photo que sur mon ami, intervint Marco.
         ̶    Connais-tu ce gars ? demanda Vilêne en poussant la photo vers lui.
         ̶    Tout le monde connait Arsène, sourit largement Stefano.
         ̶    Arsène ?
         ̶   Oui. Medhi si tu préfères… Mais ça fait un moment que je l’ai pas vu !
         Vilêne attendit un instant, son regard se passant de l’un à l’autre. Marco ne réagissait pas. Stefano le fixait, la tête légèrement penchée sur le côté, une sourire espiègle sur les lèvres. Il enchaina.
         ̶   C’était quand la dernière fois ?
         ̶̶   Il a fait quelque chose de mal ? s’enquit Stefano.
         ̶̶   Il n’a rien fait de mal, le rassura Vilêne.
         ̶   Deux-trois semaines je dirais…
         Puis, se tournant vers Marco, il enchaîna.
         ̶   Ça fait à peu près ça non, chaton ?
         ̶   A peu près, confirma Marco.
         ̶   Tu le connais aussi ? demanda Vilêne interloqué.
         ̶   Oui… répondit Marco en baissant les yeux.
*  *
         ̶   Madame Rousseau, pourquoi nous avoir fait croire que Medhi et vous étiez amants ?
         ̶   Nous étions amants ! se lamanta-t-elle. Et je vous répète que je ne savais rien de ses prétendues relations homosexuelles.
          ̶   Pourtant…
         ̶   Il n’a m’en a jamais parlé, l’interrompit-elle, et je n’avais aucune raison de l’imaginer.
         ̶̶   Pourtant Medhi Bouchrab était totalement épilé. De la tête au pied ! Ça aurait pu vous mettre la puce à l’oreille ?
         Iris Rousseau le fixa de deux yeux incrédules.
         ̶   Dans quel monde vivez-vous, commissaire ? Tout le monde s’épile aujourd’hui. Tout le monde ! insista-t-elle. Ce n’est pas une question d’orientation sexuelle.
         Vermeullen resta sans voix. Comme s’il avait reçu un coup sur la tête lui dévoilant, par là-même, la possibilité d’un monde qu’il n’aurait pas vu évoluer. Il pensa aussitôt à Lisa, se demandant si l’univers étrange qu’il entrevoyait lui était connu.
         ̶   Nous avons rendu visite à votre mari et…
         ̶   Je suis au courant. Il m’a raconté. D’ailleurs, je vous remercie de ne rien lui avoir dit pour Medhi et moi…
           Vermeullen la regarda sans rien laisser paraître de sa surprise. Il devait reprendre le dessus après sa stupide remarque sur l’épilation.
         ̶   C’est tout naturel… Il n’est pas dans les intentions de la police de nuire à la réputation d’un couple si bien inséré dans la société…
         ̶    Savez-vous d’ailleurs que, d’après lui, si vous deviez le tromper, c’est avec une femme que vous le feriez ?
         ̶   Vous plaisantez ?
         ̶   Du tout ! De toute évidence, il vous connait parfaitement…
         Vermeullen se leva subitement et lui tendit la main.
         ̶   Je ne vous retarderais pas davantage, Madame Rousseau. Merci de m’avoir reçu si vite.
         Il allait quitter le bureau quand son portable sonna,l nom de Valdès s'affichant sur l'écran noir et blanc.
*  *
         Fourton était sur le pas de la porte et attendait Valdès avec impatience. Enfin une piste. « Le Temps des Cerises » avait reçu la visite de Bouchrab le soir de sa mort.
         Le responsable du restaurant avait reconnu la photo au premier coup d’œil, en raison d’une altercation qui s’était produite ce soir là entre Bouchrab et la personne avec qui il avait dîné. Vermeullen avait vu juste. Mais il s’était trompé sur le sexe de ce convive : l’avocat avait partagé son repas avec une femme. Une belle brune d’une quarantaine d’année. Le restaurateur l’avait immédiatement remarquée, frappé par son élégance et sa prestance. « Un peu trop bourge pour la maison ! » Elle était arrivée seule, avait choisi une table dans le fond de la salle et aussitôt commandé un kir impérial. Il ne servait pas tous les soirs ce genre d’apéritif. Bouchrab s’était pointé un quart d’heure après et était allé directement s’assoir à sa table, sans même ôter son manteau. Ils avaient rapidement passé commande.
         Le restaurant était plein ce soir-là. Le personnel ne savait plus où donner de la tête. Le restaurateur était à l’entrée, en train de refuser un jeune couple faute de place quand un cri avait résonné depuis l’arrière de la salle, immédiatement suivi par un bruit de vaisselle explosant sur le sol. Une gifle avait claqué. Le temps qu’il prenne la mesure de l’incident, la femme passait devant lui telle une furie et quittait l’établissement.
         Le restaurateur s’était approché de Medhi Bouchrab, mais celui-ci avait fait signe que tout allait bien. Parfaitement calme, il avait terminé son repas, comme si rien ne s’était passé. Il avait même pris un dessert et un café avant de payer l’addition, en liquide et en laissant un copieux pourboire.
         Valdès sortit son smartphone et le planta sous le nez de l’aubergiste.
         ̶   C’est elle ?
         ̶   C’est elle !
         ̶   Vous êtes certain ?
         ̶̶   Aucun doute.
         ̶   Vous confirmez également que le type de la photo a dîné avec elle ce soir là ?
         ̶   Je l’ai déjà dit à votre collègue. Je peux vous ressortir l’addition si vous voulez ?
         ̶   Donnez-moi simplement le montant.
         Le restaurateur se tourna vers sa machine enregistreuse dont il imprima un ticket de caisse.
         ̶   98 euros. Plus vingt de pourboire !
         Valdès empocha l’addition et se tourna vers Fourton.
         ̶   500 moins 98 moins 20 ?
         ̶   382 ! répondit-il du tac au tac.
         ̶   La somme retrouvée dans le portefeuille !
         Se tournant vers le restaurateur, elle poursuivit.
         ̶   Vous avez servi des hommes seuls ce soir-là ?
         Il se passa la main dans ses rares cheveux en soufflant un bon coup.
         ̶̶   C’était il y a presque trois semaines… C’est difficile… Surement… On a tous les soirs des hommes seuls... Je peux ressortir toutes les notes si vous voulez…
         ̶   Ce ne sera pas nécessaire. Dites-moi seuelement si vous avez remarqué un homme seul différent des autres. Un type qui aurait passé son temps à observer le couple ou qui vous aurait tapé dans l’œil pour une raison quelconque...
         L’aubergiste eut une moue dubitative en observant Valdès. Son haussement d’épaules sembla répondre pour lui.
         ̶̶   Voici ma carte, déclara Valdès. Si quoi que ce soit vous revient en mémoire, même le plus petit souvenir, n’hésitez pas à m’appeler. Il n’y pas de détail dans notre métier. Pas de coïncidence non plus. Juste des éléments, parfois minuscules, parfois insignifiants mais qui, mis bout à bout, finissent par raconter une histoire. 
 

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