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Benjamin resta dans l’institution jusqu’à l'âge de huit ans.
Il savait depuis longtemps qu'un jour viendrait où il devrait dire adieu à Rose
et Lucie, au revoir aux médecins. Qu’il devrait plier ses affaires dans la
valise verte restée si longtemps sous son lit. Y mettre les livres de Roald
Dahl et de Claude Ponti (ah ! les Araknasses Corbillasses en iribole
meringuée), les Kididoc sur l’espace, l’Egypte ou les dinosaures… Et qu’une
fois tout bien rangé, il pleurerait toutes les larmes de son corps. Il s’accrocherait
aux jupes des infirmières, aux bras des médecins, et puis non, non, non !
Il ne partirait pas avec des inconnus. Des sentiments compliqués
l’étreindraient mais au bout du compte, de force plus que de gré, il finirait
par s’installer pour ce voyage, à l’arrière d’une voiture qui l’emmènerait vers
une vie nouvelle.
Ce voyage fut long, bien
plus qu’il ne l’avait imaginé. Il le fit en train. Un moyen de transport qu'il
prenait pour la première fois. Et ce train était un TGV ! Comme dans les
histoires que Lucie inventait pour lui seul. Il était émerveillé et regardait
défiler le paysage, les champs à perte de vue, les villages au loin dans les
vallées, les vaches tête baissée qui l’ignoraient ostensiblement…
̶̶ Tu n’as pas faim ? lui demanda une voix
douce en face de lui.
Il se tourna vers elle.
Elle lui tendait un sandwich préparé avec du pain de mie. Pour la première
fois, il la regarda vraiment. Elle était belle avec ses longs cheveux dorés et
ses yeux clairs qui semblaient lui sourire. Il avança une main hésitante.
̶̶ J’ai mis du jambon et du fromage. J’espère que
tu aimes ça ?
Il acquiesça d’un timide
mouvement de tête et commença à manger. Le sandwich était excellent ! Il
releva le visage, plein de reconnaissance. Elle lui souriait vraiment.
̶̶ Je n'ai jamais mangé meilleur sandwich que
ceux de Valérie !
Les mots avaient été
prononcés sur sa gauche. Il l’avait oublié celui-là ! Il se tourna vivement.
L'homme avait un visage boursoufflé et rougeaud, des cheveux noirs mal peignés
et son regard, qui se voulait bienveillant, arborait une contorsion forcée de
la bouche. Il s’appelait Christophe. Benjamin ne le trouvait pas beau et ne
voyait aucune raison de l’aimer. Il se détourna de lui. Il voulait rester seul
avec la jeune femme.
Valérie et Christophe
habitaient un pavillon en banlieue parisienne. Une fois arrivés, ils étaient
montés directement à l'étage où Benjamin avait découvert sa chambre. Les murs
étaient dénués de toute décoration. Ils avaient souhaité lui laisser le soin de
choisir les rideaux, la couleur des murs, les photos et les cadres. Sous le lit
en mezzanine se trouvaient un bureau et une chaise à roulettes. Deux armoires
complétaient le mobilier. La seule fenêtre de la pièce donnait sur un jardin
carré au milieu duquel trônait un arbre majestueux. « Un cerisier, précisa
Valérie, qui donne des fruits excellents. Si tu veux, je t’en ferais des
confitures. »
Les yeux dans le vague,
Benjamin était un peu perdu au milieu de cette chambre trop grande pour lui et
n’était pas certain de comprendre ce qu’on lui disait.
̶̶ Est-ce que ça te plait ? lui
demandèrent-ils, anxieux.
Oui, cela pouvait lui
plaire. La chambre était claire, avec un lit plus large que celui de l’institut
et il avait le sentiment de s’y sentir bien.
̶̶ Demain, nous irons nous balader dans le
quartier et nous te ferons visiter l’école. Elle est au bout de la rue...
̶̶ Je voudrais bien avoir un chat, dit-il
doucement.
Les six premiers mois de
Benjamin à Colombes ne furent pas faciles. Il avait du mal à s'acclimater à cet
environnement urbain. Au quotidien, à la maison, cela passait encore. Mais les
journées en classe étaient un véritable calvaire. Il avait déjà fréquenté un
établissement scolaire, l'école élémentaire de Bourg-les-Valences. Mais ici,
c'était un autre monde. L'école était un monstre gris et moche, les élèves deux
fois plus nombreux, les classes surchargées et bruyantes, la cour de récréation
un espace bétonné et minuscule et ses camarades, des gamins violents, agressifs
et répugnants. Il ne comprenait pas comment sa nouvelle ville avait emprunté
son nom au symbole de la paix sans que personne n'y trouve à redire.
Il passa cette période
replié sur lui-même, ne parlant à aucun de ses camarades, insistant même pour
rester en classe pendant les récréations, ce qui ne lui fut jamais accordé. Il
s’enferma, se réfugiant dans un mutisme total, ne répondant à aucune question
de son enseignant, refusant même d'énoncer les récitations qu’il savait pourtant
par cœur.
Car Benjamin n’avait pas
pour autant cessé de faire ses devoirs. Au contraire, il adorait les moments
qu’il passait avec Valérie, le soir, assis à son bureau dans sa chambre. Elle
lui faisait relire et apprendre ses leçons. Elle contrôlait ses connaissances.
Jamais elle ne le blâmait. Au contraire, elle l’encourageait sans cesse,
prenant le temps de lui ré-expliquer les choses qu’il ne comprenait pas.
Valérie, pour qui
Benjamin était si délicieux dans la vie quotidienne, paraissait si motivé par
son travail, fut stupéfaite lorsque l’instituteur lui raconta comment son
enfant se comportait en classe. Ce fut l’occasion d’une longue discussion avec
son mari.
Le lendemain, quand
Christophe rentra de sa journée de travail, il appela Benjamin et le fit
asseoir dans le canapé du salon. Valérie lui mit les mains sur les yeux et
Benjamin cessa de respirer, légèrement inquiet. Comptant les secondes, il se
demandait combien de temps il allait tenir lorsqu’il sentit sur ses genoux un
poids chaud et remuant. Christophe lui prit les mains et les posa sur ce qui
lui sembla être une boule de poils. Sous ses doigts, Benjamin ressentit comme
les vibrations d'un petit moteur tremblotant. Valérie ôta ses paumes de ses
yeux et il ne put contenir sa joie. Un minuscule chaton noir et blanc était
blotti dans la chaleur de ses cuisses et frottait son petit museau humide et
rose contre ses paumes. Benjamin en eut les larmes aux yeux et, pour la
première fois, ressentit de la gratitude, presque de l’amour, envers Christophe.
Ce fut comme si un monde
nouveau s’ouvrait à Benjamin. Ses parents n’eurent pas besoin d’aborder avec
lui le sujet de son comportement en classe. Ils s’étaient contentés de lui
poser quelques questions sur l’instituteur, les copains, la cantine… La
présence du chat à ses côtés l’aida à prendre conscience qu’il n’allait pas
changer ses camarades, pas plus qu’il ne changerait l’école. Mieux valait
s’adapter à ce nouvel environnement. D’autant qu’il se trouvait de mieux en
mieux dans sa maison, dans sa famille, et dans sa chambre dont il avait
recouvert les murs de photos de châteaux et de bateaux qu’il avait découpées
dans des magazines que Christophe lui avait ramenés.
Il se sentait bien, se
pensait heureux et pouvait envisager sereinement cette nouvelle existence.
Simplement, il n’avait pas compris que l’école élémentaire n’était qu’un
passage, qu’une étape dans sa vie de petit garçon dont il commençait à peine à
s’habituer.
Au sortir de deux mois de
vacances en Grèce à trainer les pieds dans l’eau du matin au soir et à penser,
très peu, à sa chatte Mistigri, il se retrouva à l’aube avec un nouveau sac sur
le dos devant les grilles d’entrée d’un collège inconnu.
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