Chap 8

 
 
8
 

 
         D'abord une nappe, mélodieuse. De fines gouttelettes rebondissantes. Quelques sonorités cuivrés, un cours d'eau, et les premières touches de guitare, sorte de petite déchirure perturbant le calme enchanteur. Une pause. Puis l'incroyable éclaircie. Surgi comme une évidence, en quatre tons clairs. L'embrasement des langueurs suaves, l'explosion des sens, l'énergie simple d'une farandole de friandises électriques...
         Les pieds en éventail posés sur le rebord du sofa, la tête à l'autre bout sur un coussin moelleux, les paupières fermées mais les oreilles attentives à la puissance du solo de David Gilmour, il savoure les notes de Fender qui se bousculent entre les murs de son salon. Sur la table basse, à portée de main, un verre à fond épais et à demi plein jouxte une bouteille de Bushmills single malt 21. Il a fermé les volets, tiré les rideaux, poussé le volume de son ampli HK et se laisse bercer entre les plages scintillantes d'un diamant disparu et espéré.
         C'est le retour à une nouvelle simplicité : un chœur s'avance d'entre les vagues, répondant à l'écho d'un appel lointain ; une mélodie qui se fait plus facile et dont les paroles ricochent, avant l'avènement d'un cuivre grave, puis aigu.
         Un train circule dans le lointain. Une sonnerie retentit, brièvement, tandis que se lève un vent du sud.
         Welcome my son.
         C'est le cri d'un petit être qui vient à la vie et d'une femme qui pleure son bonheur et son soulagement. Une petite auto qui quitte un hôpital avec, sur la plage arrière, le couffin d'un nouveau-né sagement assoupi entre ses langes chauds. Sa chevelure fine que le soleil embrase et son sourire radieux qui lui susurre des « je t'aime ».
         La chaleur est intense. Suffocante. Presque insupportable.
         Sa douce main glisse lentement de la sienne et s'échappe. Son visage amoureux se ferme, ses yeux s’assombrissent et des gouttes insupportables commencent à glisser sur joues pâles et légèrement maquillées. Son corps flotte comme en apesanteur puis s'éloigne, imperceptiblement, pour disparaître complètement derrière un épais brouillard.
         Il fait froid désormais.
         Un déluge de neige s'abat sur la ville, les rues et les trottoirs, les véhicules et les passants. Les flocons sont si lourds et si gros, ils envahissant le salon, passent à travers les murs et les fenêtres, tombent du plafond par paquets. Le sofa s'est transformé en un matelas blanc sur lequel ils se serrent pour se tenir chaud. A une allure folle, le matelas dévale la piste, serpentant entre des sapins immenses, tandis que passent des trombes de skieurs. L'un d'eux coupe brusquement leur route. Le matelas fait une embardée, se renverse, et les laisse, tous deux, inertes sur la piste, à demi recouverts de poudreuse.
         Il a froid, il gèle, il tremble et ne sent plus ses muscles, ses pieds ni ses mains. Il tente de se relever, mais le froid est implacable et la tempête l'empêche de bouger.
         Il l'entend pourtant, à travers la neige, cette voix lointaine qui l'appelle... qui l'appelle... puis se tait. Il écoute et croit percevoir un souffle qui s'approche, de plus en plus vite, de plus en plus près.
         Un vent violent se lève, balayant les mètres de neige qui l'ensevelissent.
         Il se redresse et reconnaît l'endroit. Il était là récemment. Le cadavre lui fait face, assis sur le banc de ce parc gelé, lui souriant tristement, comme pour lui murmurer quelque chose. Une sorte d'appel à l'aide. Il s'approche du cadavre pour mieux l'entendre. Il croit le reconnaître avec son visage basané et sa cravate rouge, mais plus il avance, plus son visage devient flou. Quand, suffisamment près, il peut enfin distinguer ses traits avec précision, c'est son visage à elle qui le regarde avec ses yeux bleus et glacés par la mort.
         Il s'éveille en sursaut, haletant et ruisselant de sueur. Il lui faut un certain temps pour reconnaître son environnement dans la pénombre du salon. Le disque est fini. Au loin, une sirène remonte la rue. Puis un bruit dans la serrure, une clé qui tourne, le parquet qui craque et la lumière qui jaillit, aveuglante.
         - Papa ?
         Il revint à lui brusquement, s'épongea le visage de la manche et se rassit correctement sur le canapé. Il la regarda avancer avec stupéfaction. La portrait de sa mère...
         Il s’apprêtait à lui répondre, à lui donner une vague explication mais il ne trouvait pas les mots. Le visage de sa femme devant les yeux, il restait prostré comme un abruti, les lèvres entrouvertes, prêtes à émettre un son qui ne sortait pas.
         Le temps sembla se figer un instant...
         Le bruit d'un tiroir caisse qui s'ouvre et de pièces qui tombent rompit finalement le charme. L'écran de son portable clignotait sur la table basse. Elle le vit qui regardait son téléphone, indécis comme souvent. Elle n'avait plus la force de lui tenir la main. Elle était en colère contre lui. Un léger haussement d'épaule, fataliste, puis elle traversa le salon et gagna sa chambre, son territoire d’intimité.
         - En vacances ! En Thaïlande ! Sauf qu'il n'a pas pris l'avion...
         - Pardonne-moi, Pascal, je suis un peu perdu, là. De quoi tu me parles ?
         - Tu te sens pas bien ? T'as une toute petite voix... répondit Vilêne, sincèrement inquiet.
         - Tout va bien... Tout va bien...
         - T'es tout seul ? Tu veux que je passe ?
         - CA VA, je te dit ! s'emporta subitement Vermeullen.
         Vilêne raccrocha. Il avait horreur qu'on lui crie dessus.
         - Et merde !
         Vermeullen jeta violemment son téléphone qui rebondit trois fois sur les coussins du canapé, avant de finir sa course, en deux morceaux, sur le parquet. Non, ça n'allait pas tant que ça. Lisa s’apprêtait à déménager et elle n'avait visiblement pas apprécié son arrivée impromptue, tandis qu'elle visitait avec Madeleine un deux-pièces dans le 11ème. Elle ne lui avait pas fait la moindre remarque, elle n'avait pas eu besoin de parler. Surprise de le voir débarquer, elle n'avait pas non plus feint l'étonnement. Son regard avait suffi à lui faire comprendre qu'il n'était pas le bienvenu. Il avait bien essayé de sauver les apparences, avec une plaisanterie d'abord, puis un sourire qu'il aurait souhaité complice, mais tout était tombé à plat...
         A la fin de la visite, elle ne lui avait même pas demandé son avis sur l'appartement. Elle lui avait simplement annoncé devoir en visiter un dernier, dans un autre quartier. Après quoi, tournant les talons, elle s'était dirigée avec Madeleine vers la bouche de métro.
         Du coup, au lieu de repasser à son bureau comme prévu, il était rentré directement. Fortement contrarié. Il s'était servi un petit remontant, avait mis l'un de ses morceaux préférés et s'était laissé emporter par la douceur langoureuse des Pink Floyd.
         Il ramassa son téléphone sous la table basse, retrouva la batterie sous le canapé et remit l'appareil en état de marche. Il quitta le salon, traversa le couloir et s'arrêta devant la porte fermée de la chambre de Lise, la main en l'air, prête à toquer. Les notes d'une musique qu'il ne connaissait pas résonnait à travers la cloison. Il resta un instant à regarder cette porte sur laquelle était scotché une sorte d'avertissement : Avant d'entrer ici, prière de laisser vos idées noires au dehors ! En dessous, une autre assertion, plus philosophique : Dieu aimait les oiseaux et inventa les arbres. L'homme aimait les oiseaux et inventa les cages. N'y avait-il que ses goût musicaux qu'il ignorait ?
         Ils vivaient tous les deux seuls ensemble depuis plus de dix ans, côte à côte, à se voir tous les jours, à partager la plupart de leurs dîners. Et puis quoi ? Qui était-elle réellement cette petite enfant devenue femme ? N'avait-il pas raté quelque chose ? Était-il absolument certain de la connaître toujours ? Qui étaient ses amis ? Qu'était sa vie en dehors de la maison ? Que faisait-elle de ses week-ends ? Autant de questions auxquelles il n'avait que des réponses très partielles. Il en prenait conscience avec effroi, tandis qu'approchait de manière inéluctable - il le savait bien, même s'il feignait de ne pas y croire - son départ de la maison.
         Il abaissa la main et fila dans la cuisine préparer le repas. Son portable se remit à sonner. C'était Valdès cette fois.
         - Pascal vient de m'appeler. Il était soucieux... commença-t-elle.
         - C'est gentil de vous inquiéter pour moi. Tout va bien, je t'assure. Viens-en aux faits ? C'est quoi cette histoire de Thaïlande ?
         - D'après son entourage, l'avocat, Bouchrab, était en vacances depuis deux semaines, reprit Véra. Supposément en Thaïlande. C'est pour ça que personne ne s'est inquiété de sa disparition. Quant à la mort, Dumas la remonte à 7 jours. Or, Bouchrab devait prendre l'avion le 12. Soit cinq jours avant sa mort. Nous avons retrouvé le billet d'avion électronique dans son ordinateur...
         - Il ne prend pas son avion pour la Thaïlande et cinq jours plus tard il est retrouvé mort dans un parc... résuma Vermeullen, comme pour lui-même.
         - Forcément, la thèse de l'assassinat refait surface. On ne peut évidemment pas exclure un lien entre ces deux évènements.
         - Sur les circonstances du décès, Dumas a du nouveau ? demanda Vermeullen.
         - Pas avant 48 heures. Mais il a promis de faire son maximum.
         - Vous vous êtes occupés de la perquisition ?
         - La demande est partie. On aura l'aval demain dans la matinée. On fonce chez lui dans la foulée.
         - Parfait. Je veux qu'on se voit avant, à la première heure, avec tout le bureau. Préviens Pascal. Faut impérativement qu'on sache au plus vite pourquoi il n'a pas pris son avion...
         Le jarret de porc était dans le four, dans un fond de volaille et un quart de litre de bière brune, avec de l'ail en chemise, une lichette d'huile d'olive et un bouquet garni. Les pommes de terre en tranches rissolaient doucement dans de la graisse de canard. Il ouvrit une bouteille de Côte-du- Rhône, la goûta et remplit deux verres. La musique de fond, lointaine et métallique se fit soudain plus forte : Lise venait d'ouvrir la porte de sa chambre. Il baissa le feu sous la poêle et alla à sa rencontre.
         Il trouva comme prévu la porte à demi ouverte, signe qu'elle était disponible et qu'il pouvait entrer sans frapper, selon leur convention. Pourtant, il ne le fit pas tout de suite. Il resta un instant sur le seuil, intimidé, à observer avec crainte le poster sur le mur d'en face. C'était la première chose que l'on voyait en entrant dans sa chambre. Comme une mise en garde. Un poster qu'il trouvait répugnant. Depuis le coin inférieur gauche, émergeait, sur un fond totalement noir, un visage pâle et flou dont le sourire narquois découvrait des dents blanches proéminentes et voraces. Ce visage, qui vous regardait avec ses yeux violets et inquiétants, tenait définitivement du cadavre. Est-ce pour cela qu'il lui faisait tant horreur ? Ou bien pour son titre - come on die young - auquel il ne pouvait souscrire et qu'il voyait comme une menace pour sa fille ? Que pouvait-il bien se passer dans la tête des jeunes d'aujourd'hui pour afficher pareille horreur ?
         Il détourna le regard et avança d'un pas. Derrière la porte, il trouva Lise assise sur son lit, en train de bouquiner, tandis que deux voix se répondaient en écho entre synthé et piano. Il prêta l'oreille un instant. Ce n'était pas désagréable, bien qu'un peu trop violent par moment.
         - Tu écoutes quoi ?
         - Ghinzu, répondit-elle sans vraiment lever les yeux.         
         - Des Japonais ?
         - Des Belges !
         - C'est pas mal, pour des Belges...
         - C'est même excellent !
         Il s'approcha et s'assit sur le lit, à ses côtés. Elle posa le livre sur la table de nuit et attendit. Elle se doutait de ce dont ils allaient parler et préférait le laisser commencer. Ce qu'il fit, en prenant ses détours habituels.
         - Comment se sont passées tes visites ?    
         - Pas mal. Le dernier appart était super cool, mais un peu cher. Faut qu'on en voit d'autres pour se faire une meilleure idée...
         - Celui qu'on a vu ensemble m'avait pourtant paru sympa, osa-t-il.
         - On parle du même !
         Son ton était cassant. Vermeullen comprit, s'il avait le moindre doute, que la colère de Lisa n'était pas complètement retombée. Le terrain était glissant, mais il s'y risqua néanmoins.
         - Quand on s'est quittés, vous ne deviez pas en visiter un autre ?
         - L'agence a annulé. A la dernière minute...
         C'était absolument faux. Il n'y avait jamais eu de dernière visite au programme. Simplement, Lise avait voulu s'éloigner de son père. Au plus vite. Cet appartement, elle devait le choisir seule, avec Madeleine. Elle le lui avait expliqué, il semblait l'avoir compris et n’avait pas imaginé qu'il puisse se pointer comme ça, à l’improviste ! Çà l'avait mise hors d'elle, même si elle ne lui avait rien dit sur le moment.
         Son père était un être adorable et il avait toujours été de bon conseil. Mais aujourd'hui, il était hors de question qu'il interfère dans son choix. D'ailleurs, comment pourrait-il avoir un avis objectif, lui qui n'avait aucune envie de la voir quitter l'appartement ?
         - Papa, reprit-elle doucement. Tu n'aurais pas dû...
         - Je sais, la coupa-t-il. J'ai eu envie de te faire une surprise et...
         - J'ai pas apprécié du tout ! Ni Madeleine ! Je croyais avoir été claire ?
         - Peut-être que j'avais besoin de vous voir, toutes les deux, avec un agent immobilier ? Que je constate par moi-même que votre projet avance, qu'il est réel et pas seulement une idée en l'air. Je crois que c'était nécessaire pour que je réalise que tu vas vraiment quitter la maison...
         - Et ?
         - Je crois que ça y est ! Je me fais à l'idée... petit à petit...
         Elle lui sourit affectueusement et posa une main sur sa cuisse.
         - Tout va bien se passer, Papa, t'inquiète pas.
         Il respira un grand coup pour s'éviter une larme imminente et inutile et sentit aussitôt l'odeur alléchante du jarret, dont la peau devait être désormais caramélisée et croustillante à souhait. Ragaillardi par l'excellente perspective du repas et du bon vin qui les attendaient, il se leva tranquillement et invita Lise à l'accompagner dans la cuisine. 

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