Couverture


Chap 25

 
25
 
         En s’attablant pour prendre un café sous le puissant soleil de Bratislava, il avait pris une place de choix, à l’ombre d’un parasol, bénéficiant d’une vue dégagée sur l’immeuble du numéro 35 de la place Rudnayovo. De tous les bâtiments de la place, celui du 35 était le seul dont la façade n’avait pas été ravalée, lui donnant ce charme particulier qui lui rappelait les rues grises et ternes d’avant la Révolution de Velours. A cette époque, le rez-de-chaussée de abritait une pharmacie. L’immeuble en avait d’ailleurs conservé trois enseignes noires, incrustées de caractères dorés, positionnées juste au-dessus des vitrines. Trois plaques où était respectivement écrit le mot « Pharmacie » en hongrois, en allemand et en slovaque, souvenir impérissable de l’appartenance de la Slovaquie à l’Empire Austro-hongrois. A la veille de la première guerre mondiale pourtant, seuls 15% des habitants de la ville étaient Slovaques, contre plus de 80% d’Allemands et de Magyars. La situation avait heureusement bien changé depuis.
         Un Jésus de pierre surplombait toujours la porte d’entrée de ce qui fut autrefois la pharmacie, couvant de son regard bienveillant les affiches déchirées et les tags grossiers qui ornaient désormais les vitrines de l’officine, aujourd’hui désaffectée.
         Malgré son état de vétusté avancée, l’immeuble avait conservé des habitants. Au troisième étage par exemple, la fenêtre de droite était ouverte sur la rue.
         Sirotant son café, Paul Vermeulen ne la quittait pas des yeux. S’il ne savait toujours pas comment il était arrivé jusqu’ici, il savait parfaitement pourquoi. Il lui suffisait simplement d’attendre et il avait tout son temps.
         La serveuse était une jolie fille d’une vingtaine d’année, blonde avec quelques tâches de rousseur parsemée sur son visage arrondi. Vermeulen avait remarqué qu’elle lui souriait aimablement à chacun de ses passages, mais il ne voulait pas se laisser distraire. Il devait rester attentif aux allées et venues de la rue, aux entrées et sorties de l’immeuble, aux passages éventuels de quelques figures familières à la fenêtre du troisième.
         Lorsqu’un petit groupe lui demanda s’ils pouvaient s’installer à sa table, faute de place ailleurs, il s’apprêtait naturellement à refuser. Avant cela, il prit cependant quelques secondes pour les observer. Deux jeunes garçons lui souriaient. D’allure juvénile. Sous le regard interrogateur de Vermeulen, ils s’écartèrent légèrement, ouvrant le passage à une frêle jeune fille dont les cheveux longs, fins et clairs mettaient en valeur son visage d’ange. Elle s’approcha de sa table, releva ses lunettes de soleil et lui sourit tendrement. La tasse de café échappa aux mains de Vermeulen. Le liquide noir et épais éclaboussa son bras et sa chemise. Il effectua un brusque mouvement de recul qui manqua de le faire tomber à la renverse. Heureusement, le dossier de sa chaise rebondit sur le mur de façade du Café L’Aura et renvoya aussitôt Vermeulen vers l’avant, où il s’affala sur la table de bois brut, le nez dans la sous-tasse.
         Vermeulen se redressa, passablement contrarié, tandis que la serveuse déboulait une éponge à la main. Elle se pencha largement sur la table pour nettoyer les coulures de café, dévoilant sous son tee-shirt échancré une poitrine généreuse qu’elle ne cherchait pas à lui dissimuler. Il s’attarda à la contemplation de ses deux seins, magnifique fraîcheur de la jeunesse, négligeant les trois individus debout à ses côtés, qui attendaient toujours de savoir s’ils pouvaient partager la table avec lui.
         Vermeulen avait perdu la notion du temps. Son observation minutieuse put durer de longues minutes, tant la serveuse nettoyait avec minutie les moindres interstices où avaient pu se glisser une coulure de café, n’hésitant pas à insister longuement sur certaines tâches pour redonner à la table la beauté qu’elle méritait.
         L’un des garçons perdit patience. Avec autorité, il s’installa à côté de Vermeulen, obligeant la serveuse à se replier dans sa boutique. La frêle jeune fille s’assit face à lui, le second garçon prenant la dernière place.
         Enfin, Vermeulen reprit ses esprits. Le mirage passé, il redressa la tête, jeta un coup d’œil à la fenêtre du troisième, puis s’attarda sur les trois jeunes gens. Il ne la reconnut qu’à ce moment là ! Son visage s’empourpra aussitôt, gêné qu’elle ait pu assister à sa piteuse prestation de vieux mâle libidineux.
 
         Il était venu à Bratislava pour tenter de la retrouver et maintenant qu’elle était là, assise de l’autre côté de la table, il ne savait que lui dire. Son absence avait duré si longtemps, le temps les avait nécessairement changé. Déjà, physiquement, il avait pris de nombreux kilos. L’essentiel de ses cheveux avaient disparu et ceux qui restaient sur l’arrière de son crâne s’étaient teintés de gris. Ses traits s’étaient durcis, son visage creusé, ses yeux affaissés. Pouvait-elle vraiment le reconnaître ? Il en doutait fortement. Elle ne paraissait pas se soucier de sa présence. D’ailleurs, elle ne lui avait pas adressé la parole, riant aux bons mots de ses deux amis et dégustant la bière locale que la serveuse venait de déposer sur la table.
         Contrairement à lui, elle n’avait pas changé. Elle était exactement comme il l’avait rencontrée la première fois, derrière son comptoir. Audrey débitait des bières dans le quartier des Halles à Paris, dans un bar bruyant et fréquenté essentiellement par des étudiants des Beaux-arts. Elle-même rêvait d’y être admise. En attendant, elle peignait des tableaux sombres et torturées dans un petit atelier du 11ème arrondissement et payait ses toiles et ses couleurs en servant des demis jusqu’à pas d’heure dans ce troquet branché de la rue Quincampoix.
         Vermeulen était à Paris depuis peu, affecté dans sa première brigade. Elève-officier, il profitait d’un repos de deux jours avec un collègue de promotion. Le bar avait été choisi au hasard de leur déambulation dans le quartier, en suivant une groupe de jeunes filles. Dans la salle bondée, ils avaient eu du mal à se frayer un passage jusqu’au comptoir, mais Vermeulen ne l’avait pas regretté. Dans un vacarme étourdissant, une fille d’une vingtaine d’année, brune aux yeux clairs et au visage sculpté pour l’amour, se démenait entre les différents tireuses de l’établissement, poussait des verres débordant de mousse sur un comptoir encombré de verres et de coudes, de paquets de cigarettes et de cendriers pleins.
        Le bar sentait bon la marijuana et le gothique, les revendications syndicales et l’exaltation de la liberté. Malgré cela et ses appels du regard, Audrey ne s’attarda pas une seconde de plus que nécessaire sur la commande du jeune inspecteur de police.
         Il lui fallut attendre sa quatrième commande et trois heures et demi du matin pour qu’elle prenne enfin le temps de lever les yeux et ne lui adresse son premier sourire. Rouge de confusion, il balbutia quelques stupidités indécises. Elle lui répondit simplement, dans un fort accent de l’est, qu’elle terminait son service à quatre heures.
 
         De sa table ensoleillée de Bratsilava, Vermeulen et ses 45 ans porta ses yeux sur Audrey, ému de se retrouver enfin à sa table. Une si longue attente. Malgré ces années de séparation, le temps ne l’avait pas marquée. Elle avait toujours 23 ans, comme à leur première rencontre et, en jeune fille de son âge, ne s’intéressait pas à lui, riant de plus belle aux plaisanteries de ses deux amis.
         Il se demanda de nouveau comment il était arrivé à cette table, dans cette rue, devant cette immeuble délabré.
         Car il connaissait l’endroit. Il était déjà venu ici. La première fois en 1990. Audrey avait la clé de la porte de l’immeuble du numéro 35 de la place Rudnayovo et ils étaient montés par les escaliers jusqu’au troisième étage. Elle lui avait présenté ses parents, il leur avait présenté Lise, âgée de six mois. Sa mère avait préparé un goulasch de porc accompagné de galettes de pommes de terre. Son père n’avait pratiquement pas ouvert la bouche. Il ne parlait que le slovaque, tout comme sa mère, avec des bribes d’allemand et de russe, langues que Vermeulen ne connaissaient pas.
         Par la suite, ils étaient revenus sans leur fille, trois ans plus tard, pour l’enterrement d’Erika, la mère d’Audrey, puis encore deux ans après, pour la mort de son père.
         Puis il était revenu seul. C’était en mars et avril 1999. A la recherche d’une explication, d’un signe, d’une trace ou d’une odeur… Il avait arpenté les rues parcourues avec Audrey des années auparavant, refait le tour des bistrots et des lieux d’expos, tenté de retrouver ses amis d’enfance, ses professeurs, remonter le fil de son histoire… Une quête inachevée.
 
         Aujourd’hui, il était de retour. Sans explication. Et Audrey lui faisait face, toujours aussi belle, toujours aussi pure, toujours aussi jeune. Ce dernier détail le troubla soudain, bien qu’il aurait dû l’interpeller bien avant. Puis l’explication logique lui apparut. Une nouvelle fois, il confondait Audrey avec Lise. Il voulut s’en excuser, mais la jeune fille ne le regardait toujours pas.
         Cependant, autre chose clochait : Lise n’avait rien à faire à Bratislava ! Et lui-même, que faisait-il là ? Il avait quitté le commissariat très tard, après le lecture du rapport de Valdès sur l’interrogatoire d’Iris Rousseau. Un document précis de quatre pages qui renvoyait le commissaire et son équipe à reprendre depuis le début leur enquête sur la mort de Bouchrab. Après un mois de recherche, ils n’avaient pas avancé d’un pouce.
         Bouchrab restait l’inconnu du banc public, le congelé au secret le mieux gardé de Montsouris.
 
         Lise n’habitait plus l’appartement de Vermeulen. Elle avait quitté sa chambre pour une autre vie mais face à lui, cette après-midi là, dans la chaleur de Bratislava, elle se pencha vers lui et, tout doucement, se mit à lui susurrer que les incertitudes des manifestations anti-austérité, liées aux affrontements du régime syrien sur la bande de Gaza, où la violence continuait à travers l’Europe, saluaient la sortie du Messi, et la multiplication des morts énigmatiques en Allemagne dans le dernier Almodovar, où trois personnes retrouvées dans le train du FC Barcelone, avec Vincent Leprince dans le rôle principal, contrastait avec la fermeture des aéroports en Europe...
         Paul Vermeulen reprit pleinement conscience de la situation à 6h17 précisément, tandis que le journaliste culturel faisait une critique élogieuse sur la performance extraordinaire du plus grand acteur français de sa génération.
 
         Étonnamment, rien de ce qui précède ne vint perturber la pensée de Vermeulen ce matin-là. Cette aventure étrange s’effaça de sa mémoire aussitôt qu’il ouvrit un premier œil et il ne sut jamais s’il avait réellement mis les pieds à Bratislava cette nuit-là et y avait revu Audrey. Il ne conserva de ce rêve qu’une vague sensation de bien être et il se leva, décidé à reprendre le rapport Bouchrab par le début, persuadé d’avoir négligé une piste parce que trop occupé à gérer le départ de sa fille, au lieu de se concentrer sur l’affaire.
         Il passait sous le douche quand le journaliste radio reprit les titres des actualités du matin : « Les affrontements dans la bande de Gaza s’intensifient, les violences en Syrie s’aggravent, les manifestations anti-austérité se multiplient à travers le monde, la fermetures des aéroports européens provoquent une véritable pagaille, la mort énigmatique de trois individus dans un train en Allemagne, les deux buts extraordinaires de Lionel Messi avec le FC Barcelone et enfin, nous reviendrons sur le dernier film de Pedro Almodovar avec Vincent Leprince dans le rôle principal ».
         Dix minutes plus tard, Vermeulen ressortait en trombe de la salle de bain et courait chercher son portable dans la poche de son manteau. Il appela d’abord Vilêne, sans succès, puis Valdès qui décrocha au bout d’un long moment.
         ̶   T’as écouté les infos ce matin ? déclara-t-il tout excité.
         ̶   Je dormais Paul… lui répondit une petite voix ensommeillée.
         ̶   Rencarde toi vite sur cette histoire de meurtre dans un train en Allemagne. On en parle dès mon arrivée.
         ̶   De quoi tu parles ? Quelle histoire de train en Allemagne ?
         ̶   Allume ta radio, Valdès ! Puis appelle nos collègues de Cologne. Je t’attends au bureau.
         ̶   Vilêne ?
         ̶   Injoignable. Il a encore dû sortir toute la nuit… Je le mets au parfum dès qu’il voudra bien rallumer son téléphone…
         Véra avait eu une nuit très courte. Raison pour laquelle elle mit du temps à reprendre ses esprits.
         ̶  On est samedi, Paul !
         ̶  … !
         ̶   Samedi… répéta-t-elle 
         ̶   Mince… Je ne m’étais pas…
         Mais Véra Valdès avait déjà raccroché.
 
 

Chap 24


 
24
 
         Il le remarqua au premier coup d’œil. Il ne l’avait jamais vu auparavant. « Surement un nouveau » avait-il pensé.
         Le jeune garçon avait pris place dans le fond de la classe, au dernier rang, à l’opposé de la porte d’entrée. Il portait de longs cheveux bruns et gras. Sur un visage fatigué, ses traits anguleux semblaient avoir été taillés par un sculpteur de talent. Des bribes de moustache fleurissaient sous son nez fin et les prémices d’une barbe sombre lui donnaient une allure virile. Il semblait plus âgé que les autres élèves de la classe. De ses grands yeux sombres, il scrutait l’espace, semblant se demander s’il était bien à sa place.
         Depuis le premier rang, Benjamin ne pouvait s’empêcher de le regarder, comme fasciné, subjugué par la beauté et l’assurance que ce garçon dégageait. Malgré ses efforts pour attirer son regard, le nouveau semblait préférer un autre spectacle, celui qu’il pouvait observer depuis la fenêtre située juste sur sa gauche. Celle qui donnait sur les boulevards de la ville et sur la vie de la cité.  
         Lorsque la classe de 5ème A dut se rendre en salle 513 pour son premier cours de sciences physiques, Benjamin ne rata pas l’occasion de s’installer près de lui, à la paillasse la plus éloignée de celle du professeur.
         Le nouveau se prénommait Béranger et le cours de sciences physiques ne l’intéressa pas davantage que les deux précédents, de français et de math. En l’absence de fenêtre, il passa l’heure à dessiner des formes hétéroclites sur un cahier, sans jamais lever le bout de son nez vers le tableau noir de l’enseignant.
         Benjamin tenta à deux reprises de la distraire de sa tâche. Sans succès.
 
         Un jeudi d’automne, la pluie tombait à verse depuis le matin. Faute de gymnase dans l’établissement, le cours d’éducation physique fut annulé et remplacé par une heure de permanence où les élèves eurent à plancher sur un devoir surprise de géographie.
         Contrairement à son habitude, Béranger était entré rapidement et s’était assis au milieu de la salle, Benjamin s’installant juste derrière lui.
         Les élèves travaillaient en silence depuis plus d’une demi-heure. Béranger, que Benjamin observait de temps à autre, semblait plus absorbé qu’à l’accoutumé, concentré sur la carte vierge que la classe devait compléter du nom de certains pays et de leur capitale.
         Benjamin venait de placer la ville de Budapest lorsqu’une odeur infecte envahit l’espace. Sur le coup, il pensa qu’un de ses voisins s’était laissé aller à quelques flatulences, mais devant le redoublement du relent fétide, il dut se raviser. L’odeur était si épouvantable qu’un mouvement de foule prit forme, poussant les uns vers la sortie et les autres vers les fenêtres les plus proches, d’où ils organisèrent un courant d’air géant. Le surveillant fut le premier à ouvrir grand les portes, tandis que Béranger l’aidait à aérer la pièce avec forts mouvements de bras, profitant de sa haute taille pour guider certains élèves paniqués vers la sortie.
         Il fallut près d’un quart d’heure avant que l’atmosphère ne redevienne respirable et que les élèves purent reprendre place dans la salle de permanence.
         Le surveillant général, arrivé en catastrophe sur les lieux, mena une rapide enquête. Il découvrit, sous un banc du cinquième rang, les éclats de verre des restes d’une boule puante. Il interrogea la classe mais le responsable ne se fit pas connaître. Le surveillant donna jusqu’au soir au coupable pour se dénoncer, faute de quoi la classe entière serait punie de deux heures de colle le mercredi suivant.
 
         En fin de journée, le surveillant refit son apparition, interrompant le cours de sciences naturelles. Il renouvela sa demande du matin et à la surprise générale, un élève se leva.
         ̶   C’est moi le responsable, monsieur, annonça Benjamin.
         Un silence s’abattit sur la classe et la consternation  se lut sur le visage de l’enseignant.
         ̶   Je ne peux pas croire que tu aies fait cela, Benjamin, déclara le professeur de sciences.
         ̶   On pense connaître les élèves, mais certains cachent bien leur jeu, corrigea le surveillant.
         ̶   Ce n’est pas lui qui a jeté la boule puante…
         Les élèves se tournèrent comme un seul homme. Béranger, debout contre le mur du fond, avait le visage grave et le regard determiné.
         ̶   C’est moi qui l’ai lancée !
         ̶   Mais c’est moi qui la lui ai donnée… compléta aussitôt Benjamin.
         Béranger tenta d’intervenir mais le surveillant général ne le laissa pas s’exprimer.
         ̶   Deux heures de colle pour tous les deux. Plus une inscription sur votre dossier scolaire.
         Le surveillant fixa lourdement les deux fautifs avant de reprendre, à l’adresse des autres élèves.
         ̶   La mauvaise graine est entrée dans cette classe. J’espère que vous ne la laisserez pas s’épanouir.
         Ce jour là, Benjamin et Béranger quittèrent l’école ensemble. Pour la première fois.
 
         Au fil des ans, Benjamin avait pris de l’assurance, laissant ses cheveux blonds pousser sur ses épaules. Sous son regard vert et avenant, il sentait que son sourire commençait à intéresser les filles, même s’il ne savait comment s’y prendre pour les approcher. Béranger, adepte du dernier rang mais pas des dernières places, possédait un bagou sans pareil. Charmeur, malin et roublard, il avait la langue bien pendue et les heures de colle en conséquence. Il donna à Benjamin, encore bien timide et en totale admiration devant le culot de son camarade, les premières clés indispensables pour séduire les filles.
         Les mercredis après-midi, ils prirent l’habitude d’aller trainer dans le centre-ville, autour du cinéma Quatre-Clubs, à faire leurs armes auprès des gazelles du quartier. Parfois, ils allaient se balader sur l’île Marante, bavardant le long de la seine. Au fil de leurs longues promenades, ils apprirent à se connaître, à se découvrir, à se raconter.
 
         Benjamin n’avait jamais parlé à personne de son histoire et du temps passé dans ce foyer de la Drôme. Il croyait cette période de sa vie totalement enfouie. Parfois, il la pensait même rêvée et comme n’ayant jamais existée.
         Pourtant, un soir, après la classe, tandis qu’ils prenaient ensemble le chemin du retour, Benjamin s’ouvrit à Béranger. Il ne sut pas précisément les raisons qui le poussèrent à évoquer ce moment de sa vie. Cependant, pour la première fois de sa courte existence, il sentait qu’un enfant de plus ou moins son âge, s’intéressait à lui. Quelqu’un qu’il pouvait qualifier d’ami. Un Ami, un Vrai. Non plus un chat ou cette voix présente dans sa tête depuis sa plus tendre enfance. Cette voix qui certes l’avait parfaitement guidée jusqu’à présent, mais qui ne pouvait remplacer une présence humaine, celle d’un être à son écoute.
         Ce soir là, Benjamin se confia donc à Béranger. Il lui raconta, épris d’une certaine émotion, son passé d’orphelin et ses heures de cauchemars épouvantables dans sa chambre blanche, son adoption heureuse et son déménagement. Il trembla en évoquant la mort de Christophe et la disparition de sa chatte Mistrigri. Cette chatte qu’il aimait tant et qui, le jour du décès de Christophe, avait selon toute vraisemblance quitté la maison et n’était jamais revenue, probablement minée par le chagrin, comme lui-même l’avait été à ce moment-là…           
         Béranger fut profondément touché par ce récit, dans lequel il retrouva des bribes de sa propre histoire. Béranger n’était pas orphelin mais il n’avait jamais connu sa mère, morte en lui donnant naissance. Quant à son père, moins il le voyait mieux il se portait, tant il pouvait être parfois violent avec lui. Pourtant, il aimait profondément son pater, ce vieux saltimbanque alcoolique. Ensemble, ils en avaient parcouru du chemin. Au sens propre. Ils passaient rarement plus de quinze jours au même endroit. Toujours sur les routes, à parcourir la France par tous ses villages.
         Ces dix dernières années, son père avait été embauché par tout un tas de cirques ambulants. Des Zappatta au Fratellini pour les plus célèbres, en passant par les Martin Circus, Space Apollo ou le déplorable Cirque de Marlowe pour le plus récent. Son père avait un numéro de prestidigitation avec lequel il avait connu un véritable succès dans les années 70-80. Cependant, faute de renouvellement, de bouteilles de trop et de désespérance, ce numéro usé l’avait conduit à la porte des cirques de renom. Et les cinq dernières années avaient été les plus sombres de leur vie, contraints de tourner avec des cirques de seconde zone, plus moisis les uns que les autres.  
 
         Après ces années de galère, son père avait enfin décidé de raccrocher et de se poser quelque temps. Ici, en banlieue parisienne. Ils avaient arrimé leurs maigres bagages dans une communauté gitane où son père avait des amis. Et pour la première fois de sa vie, Béranger avait été inscrit à l’école.
         ̶   Tu n’étais jamais allé à l’école avant ? Je la croyais obligatoire ?
         ̶   J’avais des cours dans les cirques. Tous les matins. Avec les autres enfants de la troupe. Et l’après-midi on apprenait des numéros.
         ̶   Des numéros ? Les chiffres, tu veux dire ?
         ̶   Non ! Des numéros de cirque. Jonglage, Voltige, Tours de magie…
         ̶   Tu sais faire des tours de magie ?
         ̶   Ouais… Tiens, viens près de moi, je vais t’en montrer un.
         Benjamin se rapprocha de Béranger, légèrement hésitant. Ce dernier le fixa sans le toucher, puis il leva la main droite dans un geste très lent, faisant mouvoir ses doigts l’un après l’autre, comme pour les décongestionner d’un quelconque engourdissement. Benjamin regardait cette main mystérieuse, fasciné par son ondulation lancinante.
         Soudain, Béranger redescendit vivement la main et la fit passer dans son dos, en même temps que sa main gauche. Lorsque la droite réapparut, grande ouverte devant lui, elle portait en son centre, bien callé dans sa paume, un petit porte-monnaie rouge, en tout point semblable à celui de Benjamin ! Il mit instantanément sa main à sa poche.
         ̶   Cherche pas ! C’est bien le tien…
         ̶   Mais… Comment… ?
         ̶   Magie ! lança Béranger énigmatique. Tiens, reprends-le. Prends garde à mieux le protéger à l’avenir.
         ̶   Comment t’as fait ça ? J’ai rien senti…
         ̶   Je t’apprendrais si tu veux.
        
         De ce jour-là, les mercredis après-midi cinéma à courir les filles, furent peu à peu remplacés par des tête-à-tête sur l’île Marante. Béranger commença son enseignement par apprendre à Benjamin à utiliser ses mains. A se servir de ses doigts. A les mouvoir et les déplacer dans l’espace. A les faire tourner l’un après l’autre, l’un au-dessus de l’autre, à les dissocier dans leurs mouvements. Benjamin, qui pensait bien les connaitre, fut surpris de voir ce qu’un professionnel est capable d’en faire. Malgré des progrès rapides, cette première phase d’apprentissage dura de longues semaines.
         Bien que Béranger prit rapidement du retard sur Benjamin, à la suite d’un nouveau redoublement malgré ses déjà deux ans de retard, cet éloignement scolaire ne modifia en rien la régularité des leçons. Béranger et Benjamin restaient inséparables.
 
         Satisfait des résultats de son élève, Béranger aborda l’année suivante la technique dite de l’empalmage. Procédé fort simple sur le papier, consistant à dissimuler aux yeux du public, de petits objets dans sa paume ou entre ses doigts, sans que personne n’y voit rien de suspect. Bien évidemment, sans une maîtrise préalable dans l’art de manier doigts et mains, impossible de réussir le moindre empalmage, qu’il soit de facture classique, italienne ou « aux doigts », selon que l’objet est camouflé à l’intérieur de la paume, caché dans le repli de peau situé entre la base du pouce et l'intérieur de la main ou maintenu derrière la première phalange, entre le majeur et l'index.
          Mais ce qui intéressa plus particulièrement Benjamin fut le moyen qu’utilisait Béranger pour réussir à tous coups ses empalmages : le détournement d’attention. Manier avec dextérité son doigté n’était en aucun cas suffisant pour duper le spectateur, comme le lui expliqua Béranger. La seconde partie du métier, au moins aussi importante que la première, consistait à détourner le regard des spectateurs de ce que l’on était en train de réaliser. Dissimuler son empalmage de main droite en effectuant, par exemple, un mouvement du bras gauche, geste naturel mais en même temps suffisamment évident pour diriger l’attention là où il n’y a absolument rien à voir, laissait le champ libre au prestidigitateur pour accomplir son tour en toute discrétion.
         ̶   C’est la partie la plus importante, insista Béranger. Il faut que tu apprennes à détourner l’attention de celui que tu veux tromper. Sans cela tu ne pourras jamais réaliser le moindre chapardage. Car c’est bien la finalité de nos expériences, on est bien d’accord ?
         ̶   Bien sûr !
         ̶   D’ailleurs, c’est la partie la plus géniale du métier. Celle que je préfère. Délester la rombière. L’amadouer, lui faire croire que tu attaques à gauche et bing, tu frappes à droite. Ni vu ni connu. J’adore !
         ̶   Vive le chapardage ! On commence quand ?
 
         Le mercredi 3 mai 1995, Benjamin attaqua son premier client, sous les yeux attentifs de Béranger. Ils avaient choisi d’œuvrer dans Paris, où personne ne les connaissait. Le quartier avait été sélectionné avec soin. Ils souhaitaient un endroit où trouver à la fois foule et objets de luxe à faucher. Le boulevard Haussmann, où se côtoyaient Galerie Lafayette et Printemps, où se bousculaient riches parisiens et touristes en goguette, s’imposa de lui-même.
         Ils firent d’abord deux aller-retour entre les magasins, de l’opéra Garnier à la rue Tronchet, prenant leur marque, repérant les lieux, les gens, l’emplacement des deux policiers de l’autre côté de la rue et des agents de sécurité aux portes des magasins.
         Ensuite, ils se postèrent près d’une colonne Morris, feignant d’observer les affiches de théâtre et de concerts à venir.
         Leur but : choisir la victime.
         L’objet de leur attention : les portefeuilles que, suite à leur achat, les passants rangeaient négligemment dans leur veste ou manteau, sac ou pantalon.
         Chaque fois que Béranger voyait un client potentiel, il donnait un léger coup de coude à Benjamin, et d’un signe du menton lui montrait l’inconscient. A Benjamin de choisir s’il souhaitait l’attaquer ou pas.
         Béranger lui avait donné quelques conseils, notamment sur le type de personne à éviter. Contrairement à une croyance fort répandue, la petite vieille n’est pas la victime idéale. Souvent sur ses gardes, elle serre ses affaires bien trop près de son corps. La touriste émerveillée, en revanche, est une pigeonne bien meilleure. Généralement, la tête pleine des beautés entrevues dans les rayons, elle en oublie souvent les règles élémentaires de prudence, laissant son sac à main grand-ouvert ou glissant imprudemment sa bourse dans la poche arrière d’un pantalon.
 
         Après plusieurs hésitations, Benjamin s’élança finalement à 14h33. Cette fois-ci, il était sûr de son coup.
         Il avait repéré la femme depuis quelques minutes déjà. Elle portait un grand manteau de fourrure, malgré la douceur du printemps, et de coquets escarpins dans les mêmes tons fauves. Dans la cinquantaine clinquante, la chevelure sauvage et un sac Lafayette au bout de son bras gauche, elle s’était d’abord attardée devant les vitrines extérieures du magasin. Depuis, elle s’affairait dans le kiosque à journaux tout proche, feuilletant des magazines anglais.
         Elle en choisit finalement un qu’elle glissa dans le sac Lafayette. Le regard dissimulé derrière de larges lunettes de soleil où un double C barrait la monture, elle sortit un gros portefeuille siglé LVMH d’un sac de même logo, et régla le magazine. Elle allait refermer son sac quand son regard fut attiré par un léger mouvement de foule devant elle. A ce qu’elle aperçut, entre les corps serrés des passants, un saltimbanque effectuait un numéro de pantomime.
         Elle s’avança d’un pas pour mieux voir le spectacle mais se retrouva nez à nez avec un jeune homme sorti de nulle part. Elle eut un léger mouvement de recul mais n’eut pas le temps d’avoir peur. Le jeune homme lui souriait largement et ses yeux étaient bons. Il lui montra simplement la cigarette qu’il tenait dans sa main droite, pliant le pouce pour lui faire comprendre son besoin. Elle hésita un instant, semblant se demander si elle possédait un briquet. Finalement, elle hocha la tête et s’affaira dans son sac.
         Lorsqu’un, instant plus tard, elle se redressa et tendit le briquet par-devant elle, le jeune homme n’était plus là. Elle tourna la tête de droite et de gauche. En vain. Il avait disparu. Sans bien comprendre, elle remisa le briquet et ferma le sac.
         Une heure plus tard, un taxi la déposait devant son hôtel. Elle eut beau vider son sac, farfouiller dans ses nombreuses poches, elle ne trouva jamais comment régler les cinquante-cinq francs de la course.
 
 

Chap 23

 
23
 
         Les nouvelles des volcans islandais n’étaient pas rassurantes. Valises à la main, Aengüs et Freidrich avaient fait à pied le cours trajet séparant leur hôtel de la gare. Ils avaient leur ticket en main, ainsi que le descriptif de leur périple.
         Celui d’Aengüs donnait ceci :
 
                     Göteborg :        8h42              ̶>         Copenhague :    12h27
                     Copenhague : 13h00              ̶>         Fredericia :     15h06
                     Fredericia :     15h27              ̶>         Hambourg :     18h53
                     Hambourg :     19h24              ̶̶>         Hanovre :       21h25
                     Hanovre :       22h30              ̶̶>         Cologne :          02h09
 
         Dix-sept heures trente de voyage jusqu’à Cologne, sous réserve de ne rater aucun changement. A Cologne, il passerait une nuit à l’hôtel. Le premier train pour Paris était programmé à 6h44, pour une arrivée prévue à 9h59. Ce même jour, vers 20 heures, son patron l’avait invité chez lui, à l’occasion de son cinquantième anniversaire. Pas un week-end de tout repos ! Mais il aimait ce rythme.
 
         Aengüs s’installa dans un wagon de première, loin de la foule, en tête de train. Ces temps-ci, il lisait un polar de Qui Xialong. Captivant. Il ferma ses écoutilles au monde extérieur et s’immergea dans la Chine moderne, ne le quittant plus jusqu’à Copenhague.
         Arrivé au Danemark, il sauta du train et acheta au premier vendeur ambulant qu’il croisa sur le quai, un sandwich poulet crudité et un jus d’orange, puis monta dans le train suivant. Le seul wagon de première était déjà bien rempli. Il trouva finalement une place près d’un jeune homme inconsistant. Sitôt installé, il avala son déjeuner et s’assoupit.
         Cela ne dura pas longtemps. En gare de Kolding, il fut réveillé par un groupe de jeunes particulièrement bruyant. Il poussa un grognement, consulta sa montre et reprit sa lecture.
 
         Le train dodelinait en un rythme régulier. En arrière plan des fenêtres, le paysage filait comme un décor de cinéma. Aengüs ne le regardait pas, comme il ne prêtait pas davantage attention à l’intérieur du wagon. Indifférent au monde, absorbé par sa lecture, il tourna une énième page, dévora les lignes et tomba sur ces mots : « Sentant venir une terrible migraine, il se demanda s’il arriverait à faire un somme dans le train. » Pages 309. La dernière ! Il posa le livre sur la tablette devant lui et soupira. Alors, il ferma les yeux. Allait-il faire une sieste lui aussi, pour tenter de rejoindre, par la pensée, l’inspecteur principal Chen Cao, et lui apporter réconfort dans sa déception amoureuse ?
         Dans le noir de ses paupières, Aengüs entrevoyait cette possibilité. Vagabondage... Vagabondage…
         Rien à faire. Aengüs ne parvenait pas à s’endormir. Il quittait ses rêves de Chine, revenant à une réalité professionnelle plus tangible, celle de sortir son ordinateur portable pour commencer son rapport sur Göteborg, présenter ses recommandations sur le devenir de Harry et de Solveig, sur la nouvelle structure à mettre en place d’urgence pour une meilleure efficacité, seule organisation susceptible de favoriser une productivité optimale.
         Peu à peu, il retrouvait le contrôle de ses membres, laissés à l’abandon et à l’oubli le temps de ces aventures asiatiques. Il sentait le sang refluer et ses jambes reprendre vie. Recouvrant ses sensations physiques, il perçut un poids contre sa cuisse, une forte pression qu’il n’avait pas remarquée jusqu’alors. Il se tourna vers son voisin. Celui-ci portait un bonnet gris enfoncé quasiment jusqu’aux lèvres. Malgré ses jambes allongées sous le fauteuil devant lui, son genou droit reposait lourdement contre le sien et son bras droit occupait toute la place sur l’accoudoir.
         Aengüs jeta à ce voisin un regard meurtrier : il ne supportait pas les contacts physiques, avait en sainte horreur toute promiscuité. Il retira vivement sa jambe et mit son coude en opposition. Par poussées successives sur celui de son voisin, il tenta de récupérer la place qui lui revenait sur l’accoudoir. En vain ! Profondément endormi, son voisin ne bougeait pas, le bras fermement amarré au tissus vert d’eau. Aengüs le menaça de deux nouvelles flèches qui se perdirent par-delà la fenêtre, dans les paysages verdoyants du Danemark : sa victime était bien protégée par son bonnet de laine.
         Aengüs regarda sa montre : 14h11.
         Soupirs.
         Il sortit son ordinateur. Le temps serait bien long jusqu’à Cologne.
 
* *
 
         Helmut Vritcher était particulièrement en colère ce soir-là. Il s'était encore engueulé avec son nouveau voisin à propos de cette histoire de clôture.
         Voilà trois mois qu'avec sa femme ils avaient acheté cette maison à Lindenthal, dans la banlieue de Cologne. C'était pas de gaité de cœur qu'ils avaient quitté leur cité natale. La faute a la mutation professionnelle de sa femme. Une délocalisation soudaine et non souhaitée. Mais c'était ça ou le chômage. Vu leur âge et la situation économique, ils n’avaient pas beaucoup hésité. Ils s'étaient renseigné sur Cologne. Leurs amis leur en avaient dit du bien. Ils n'étaient jamais venu dans ce coin de l'Allemagne.
         A leur arrivée, l'employeur de sa femme leur avait mis à disposition une pied à terre. Pour les premières semaines. Rapidement, Helmut avait réussi à dégoter un boulot. Rien de bien folichon, mais quand même. Grâce à cet apport d'argent frais et à la vente de leur bien à Munich, ils avaient pu négocier l'achat de cette petite maison. Ils n'en revenaient toujours pas. Eux qui avaient toujours vécu en appartement, ils se disaient que le destin leur avait enfin souri.
         Leur satisfaction avait été de courte durée. Depuis leur installation dans le quartier de Lindenthal, ils avaient des embrouilles en permanence avec leur voisin. Et ce, dès le premier jour, quand le camion de déménagement s'était garé imprudemment sur un bout de « son » trottoir. Puis cela avait continué, de façon quasi quotidienne : à cause du conteneur à poubelles sorti trop tôt, du pommier dont les fruits tombaient du mauvais côté de la palissade, du chat qui laissait soi-disant des crottes sur son terrain... Bref, à chaque jour son problème.
         Et voilà que depuis une semaine, le voisin s'était mis en tête de déplacer la clôture qui séparait leur lopin respectif. Il disait avoir étudié les plans du cadastre, prétendait qu'il lui manquait une bande de deux mètres de large. Helmut n'avait pas encore eu le temps de vérifier, absorbé par l'aménagement de leur nouveau logis et par les horaires décalés de son travail. Son voisin ne l'avait pas attendu et avait déjà commencé à démonter la palissade.
 
         En sortant de sa maison ce soir-là, Helmut constata que son pommier se trouvait désormais dans le jardin du voisin. Un comble ! Lui qui se plaignait de devoir ramasser les fruits tombés de l'arbre ! S'il n'avait pas été à la bourre, il aurait surement taper à sa porte pour lui dire ses quatre vérités. Voire lui flanquer son poing dans la figure. Mais le temps lui manquait. Fallait remettre l’engueulade au lendemain. Pourtant, ça le démanger de lui refaire le portrait.
         Il sauta dans sa voiture, et fila vers la gare centrale de Cologne. 
 
         Le local l’accueillit avec son odeur habituelle, ce mélange de javel et de savon, de produits d'entretiens divers, qui piquait le nez et la gorge et auquel il n'arrivait toujours pas à s'habituer.
         Il trouva l'équipe attablée, mangeant sandwichs et buvant sodas. Chacun à sa place. Comme toujours. Mahmoud en bout de table, Aziz et Omar à sa droite, Lamine et Selim à sa gauche. Helmut s'avança vers eux.
         ̶   Salut les gars !
         ̶̶   B'soir chef ! marmonnèrent-ils en cœur.
         De l’intérieur de son bleu de travail, il sortit le listing qu’il avait récupérer au central.
         ̶̶   Ce soir, on a 3 trains à nettoyer en priorité. Le 23h05 de Bâle, le 00h34 de Munich et le 02h09 de Berlin. Pour les autres, je vous donnerais les instructions au fur et à mesure...
         ̶̶   Comme tous les vendredi, coupa Mahmoud.
         Une grande gueule le Mahmoud, mais doux comme un agneau. Un excellent chef d'équipe qui lui avait simplifié la tâche à sa prise de poste, quand il avait obtenu la responsabilité de les encadrer.  Ils n'avaient pas un boulot facile les gars....
         ̶̶  Je vous attends dans un quart d'heure en bout du quai numéro 5. Bonne fin d'appétit.
         ̶̶   M’rci chef, répondirent-ils en cœur.
 
* *
 
         Autour de lui, la plupart des passagers dormaient. Les autres faisaient des Sudoku,   jouaient avec leur portable, écoutaient de la musique ou lisaient… Il sortit son Ipod, mit le casque sur ses oreilles et lança « Hosannas from the Basement of Hell ». Son brut. Idéal pour ce qu’il comptait faire. Il regarda son voisin endormi, lui sourit et se leva, emporté par le fracas de batterie et le son des guitare lourdes et violemment saturées. Le brouhaha de basses, enveloppé de vagues synthétiques et planantes, le mettait d’excellente humeur. Il descendit sa valise du porte-bagages, en retira une petite trousse de toilette rouge qu’il glissa aussitôt dans la poche arrière de son jean. Il remit la valise à sa place et rejoignit les toilettes du wagon.
         « I’m not a murderer yet ! »
 
         Il y resta enfermé près d’un quart d’heure. Un travail minutieux à effectuer, qui demandait de l’attention. Une erreur de dosage pouvait s’avérer désastreuse. Il posa la trousse ouverte sur la tablette et disposa les quatre mini-dosettes à côté, leur bouchon fermement vissé. Pour la première fois, il œuvrait dans un train. Ce n’était pas simple. Le wagon bringuebalait régulièrement, de gauche comme de droite. Ralentissant parfois sauvagement.
         Debout devant la glace, il essaya de trouver une position idéale mais devant l’impossibilité de garder un bon équilibre, il récupéra son matériel, le remit dans la trousse, rabattit la cuvette des toilettes et s’y assit.
         L’odeur n’était pas agréable. Ça puait l’urine et la transpiration. A ses pieds, ses chaussures baignaient dans un demi-centimètre d’un liquide incertain. Il ferma les yeux et coupa sa respiration.
         « …Hearts of darkness and hate… » grondait la voix. 
         Il posa la trousse sur ses cuisses. Il y récupérera un flacon vide qu’il déboucha, reposant le capuchon dans la trousse. Il glissa le flacon entre ses genoux et sortit de la trousse une première mini-dosette.
         Le train vit une embardée soudaine, prenant un virage serré à pleine vitesse qui manqua de le faire tomber. Il se rattrapa au mur des WC, lâchant la dosette, ses genoux abandonnant le flacon et la trousse, dont une partie du contenu se déversa sur le sol.
         ̶    FUCK !!
         Il quitta les toilettes en colère, la trousse sous le bras, dont il avait minutieusement lavé le contenu. Il la remit à sa place dans la valise et se laissa tomber de tout son poids sur son siège. Le type à côté ne brocha pas. Il n’avait d’ailleurs pas bougé pendant son absence.
         ̶̶   Lucky guy ! lui lança-t-il menaçant.
         Il n’obtint pas de réponse.

Chap 22

 
 22
 
 
 
         Vermeullen quitta la salle d’interrogatoire emplit d’un lourd sentiment de fureur, laissant Iris Rousseau aux mains expertes de Valdès. La porte claqua violemment derrière lui, tandis qu’il empruntait le couloir sombre d’un commissariat vieillissant en direction de la cafétéria.
          Ce commissariat du 13ème arrondissement de Paris était un bâtiment cubique de quatre étages, construit en 1967 et posé au sommet d’une imposante montée de marches. L’ensemble des étages avait été conçu selon un plan identique, à l’exception du dernier, réservé à la très haute hiérarchie. Les bureaux, tous disposés le long des façades, offraient de larges ouvertures à la lumière extérieure. Ils étaient desservis par de longs et étroits couloirs lugubres, seulement éclairés par quelques néons épars. L’ensemble de l’aménagement intérieur avait été réalisé à l’aide de panneaux amovibles. Il s’agissait d’une situation provisoire, destinée à rattraper le retard pris par le chantier et ainsi respecter la date d’inauguration du bâtiment : hors de question de bouleverser l’emploi du temps du Ministre de l’époque qui avait une sainte horreur du changement. A terme, ces parois légères devaient être remplacées par de véritables cloisons en plâtre et le lino premier prix, posé à la va-vite, par une moquette épaisse et résistante. C’était il y a 45 ans : le provisoire était devenu définitif.
         Les murs, jadis blancs, s’étaient teintés de jaune sale et de beige, parsemés de tâches d’encre et d’éclats de café, décorés de restes de posters. Quant au lino, il était maintenant maculé de brûlures de cigarettes, vestige d’un temps béni ou le personnel évoluait dans un épais brouillard de nicotine. L’atmosphère générale de ce lacis de couloirs était d’ailleurs emprunte des marques de ce passé. Tout ici fleurait encore le tabac froid et l’odeur rance du renfermé et de l’humidité.
         Au fil du temps, trainer dans les couloirs était devenu une gageure et personne ne s’y attardait plus que nécessaire, transformant les allées de lino en de véritables pistes de course à pied, où chacun se croisait à la hâte. Il était ainsi devenu impossible de discuter avec qui que ce soit dans un couloir, chacun filant vers sa destination, la tête baissée, s’efforçant d’inhaler le moins d’air possible.
         Cette atmosphère irrespirable lui tapait sur le système depuis des années et il ne s’y habituait toujours pas. Pourtant, ce n’était pas tant cela qui gênait le commissaire Vermeullen ce matin, que son impuissance, quelques minutes auparavant, à obtenir d’Iris Rousseau la moindre information. Il n’avait pas mené d’interrogatoire poussé depuis de longues années et se demandait, agacé, s’il n’avait pas perdu la main.
         Au bout du couloir, il tourna à gauche dans un second couloir où il prit sur sa droite, descendit une volée de marches, bifurqua de nouveau vers la gauche et entra dans la cafétéria.
         La cafétéria ! Un bien joli mot pour désigner cet espace étouffant, d’à peine trois mètres carrés, où la direction de la police nationale avait fait installer un distributeur de café, quatre tables hautes et dix tabourets de bar. Situé quasiment au centre du bâtiment, ce lieu sans charme ne possédait ni fenêtre, ni aération naturelle. Alors que la cafétéria aurait pu être cet espace de rassemblement et de convivialité qui manquait tant au commissariat du 13ème, elle était si peu amène qu’il était rare d’y rencontrer qui que ce soit ; les différentes équipes avaient préféré se payer leur propre cafetière et ainsi s’éviter des déplacements inutiles autant que désagréables. 
         C’est justement la raison pour laquelle Vermeullen avait choisi de s’y rendre. Pour rester seul et pouvoir réfléchir calmement, sans être dérangé. Ce qui avait toutes les chances d’arriver.
 
* *
 
         ̶   Madame Rousseau ! Il serait dommage de devoir vous garder ici toute la journée… J’imagine que vous avez autre chose à faire…
         ̶   Je vous ai déjà tout dit. Que voulez-vous de plus ?
         La porte de la salle d’interrogatoire s’ouvrit à la volée sur un type d’une trentaine d’année entrant en trombe. Pas rasé, les cheveux noirs en bataille, il portait un blouson de cuir sur une chemise orange largement ouverte sur sa poitrine poilue.
         ̶  Quelle nuit de merde ! commença-t-il en s’avachissant lourdement sur la chaise vide située à la gauche de Valdès.
         Celle-ci ne broncha pas, ne détournant pas ses yeux de ceux d’Iris Rousseau, laquelle s’était vivement redressée sur son siège et observait ce personnage hirsute au visage fatigué, les traits tirés et les yeux légèrement rougis, s’installer face à elle. Valdès ne réagissant pas, Iris Rousseau lui lança un regard interrogateur qui resta sans réponse.
         ̶  Quelle nuit de merde !
         ̶  Pascal ! Je suis en plein interrogatoire ! Alors si tu n’as rien à faire, je prendrais bien un café…
         ̶  C’est qui ? demanda-t-il, en désignant la jolie femme d’un mouvement du menton.
         ̶  Iris Rousseau. Soupçonnée du meurtre de Medhi Bouchrab.
         Vilêne siffla entre ses dents, comme admiratif.
         ̶  C’était votre amant ?
         ̶  Pascal ! intervint Véra.
         ̶  Je me disais… Si Bouchrab est votre amant, il a beaucoup de chance…
         ̶  Avait beaucoup de chance, Pascal. Il est mort !
         ̶  Et je n’y suis pour rien ! coupa Iris Rousseau.
         ̶  Vous ne l’avez pas tué ? demanda-t-il innocemment.
         ̶  Evidemment non !
         ̶  Ҫa m’étonnait aussi… Une femme comme vous… Si classe…
         ̶  Pascal ! Va me chercher un café, veux-tu ?
         ̶  Et pour Madame, ce sera ?
         Le sourire volontairement provocateur de Vilêne laissa Iris Rousseau de marbre.
         ̶  Un verre d’eau ! trancha Véra à sa place.
         Vilêne quitta la pièce, mais la porte n’eut pas le temps de se refermer que Vermeullen entrait à son tour.
         ̶  Pas moyen de rester seule ! déplora Valdès
         ̶  Ҫa avance ?
         ̶  Ҫa avancerait surement plus vite si je n’étais pas interrompue à tout bout de champ !
         Puis, se trournant vers Iris Rousseau, elle ajouta :
         ̶  A ce rythme, je vais devoir vous garder plus longtemps que je ne l’aurais souhaité… C’est peut-être pas plus mal, non ? ajouta-t-elle dans un sourire à l’adresse de Vermeullen.
         ̶  C’est bon, je vous laisse.
 
* *
 
         Vermeullen retrouva Vilêne à la machine à café. Une vieille habitude. Ils étaient les derniers à utiliser les lieux pour papoter.
         ̶  Alors ? demanda Pascal.
         ̶  Pas simple… Elle assure avoir laissé Bouchrab vers 21h30 au restaurant et être rentrée directement chez elle.
         ̶  Ҫa pose problème ?
         ̶  Bien sûr que non. C’est probablement la vérité… Mais impossible de lui faire dire ce qu’ils faisaient ensemble ce soir-là ! Ni pourquoi ils se sont disputés ! Elle continue à affirmer qu’ils étaient amants et refuse d’admettre que Medhi ait pu être homosexuel.
         Vilêne eut une large sourire.
         ̶  Nous avons les moyens de vous faire parler, monsieur Bond…
         ̶  Je crois que tu devrais y retourner, Pascal.
         ̶  Tu crois que je devrais tenter ma chance ? Si Bouchrab y est parvenu, ça doit pouvoir le faire…
         ̶  Ҫa fait combien de temps que t’as pas touché une femme ?
         ̶  Depuis les seins de ma mère ! rigola-t-il. Et toi ?
         ̶  Une éternité… Je ne sais même plus le goût que ça a…
         ̶  C’est plutôt toi qui devrais retourner la voir ! Suis sûr qu’elle te plait…
         ̶  J’ai pas la patience, Pascal. Si je vais là-bas, je vais encore m’énerver et je risque de lui mettre une paire de baffes !
         ̶  C’est peut-être ce qu’elle attend !
         Vermeullen se contenta de hausser les épaules de dépit tandis que Vilêne, hilare, quittait la cafétéria en pouffant de plus belle.
 
* *
 
         ̶  Coupure d’eau dans le quartier ! annonça Vilêne d’une voix forte en entrant dans la salle d’interrogatoire. Personne ne sait ce qu’il se passe. Est-ce l’approche des élections qui rend les tuyaux nerveux ? Je vous ai quand même ramené un verre, au cas où…
         Vilêne déposa le gobelet vide devant Iris Rousseau et tendit le café à Valdès.
         ̶  Je vois qu’il n’y a pas de pénurie d’eau pour tout le monde ! grimaça Iris Rousseau.
         ̶  C’était le dernier verre ! C’est pas votre jour de chance…
         Iris Rousseau lui lança un regard de profond mépris.
         ̶  Reprenons ! Vous étiez donc la maîtresse femme de Medhi Bouchrab l’homosexuel, c’est bien cela ? lança-t-il aussitôt, un sourire froid au coin des lèvres.
         Elle continua de le toiser, en silence, sans se départir d’une expression dédaigneuse.
         ̶  Vous ne couchez qu’avec des homos ? C’est votre truc ? Vous êtes chargée de la mission divine de les convertir ? Et vous les tuez quand vous échouez ?
         En guise de réponse, elle se fendit d’un sourire magnifique dont elle avait le secret. Un sourire si parfaitement maîtrisé que l’on pouvait y lire la masse de condescendance qu’il portait en lui.
         Sans s’émouvoir, Vilêne sortit de sa veste trois clichés qu’il posa négligemment devant elle. Tous trois représentaient Medhi Bouchrab en charmante compagnie masculine, en des positions suggestives, ne laissant aucun doute sur les liens l’unissant aux autres personnes dont le visage avait été flouté.
        ̶  On l’appelle Arsène dans le milieu. Vous savez pourquoi ?
        ̶  Ce n’est pas lui ! Ces photos sont truqués !
        ̶  En hommage à Lupin ! Arsène Lupin ! Vous le saviez ?
        ̶  Je vous dis que ce n’est pas lui !
        ̶  Vous savez parfaitement que si ! Comme vous connaissez surement sa spécialité : piquer du pognon aux multinationales. Aux boîtes comme celle qui vous emploie ! Une sommité dans son domaine, Lupin ! Extrême doué. Professionnel irréprochable. A la tête d’une organisation remarquable…
        ̶  Je prendrais bien de l’eau, commissaire.
        ̶  Inspecteur, ma belle… Inspecteur Vilêne !
        ̶  Je boirais bien de l’eau, inspecteur Vilêne. S’il vous plait… insista-t-elle suppliante.
        ̶   Les tuyaux sont vides, Madame Rousseau. Medhi Bouchrab, alias Arsène, les a tous asséchés ! Vous savez probablement comment il s’y prenait pour extorquer ces firmes ? En montant des dossiers bidons d’espionnage industriel ou de contrefaçon envers de grosses entreprises françaises. De faux dossiers mettant en cause des entreprises chinoises totalement fictives et créées pour l’occasion, au coup par coup, grâce à son réseau.
         ̶  Je ne sais pas de quoi vous me parlez inspecteur…
         ̶  Mais si. Vous le savez parfaitement Madame Rousseau. Votre entreprise, Exenture, comme une dizaine d’autres, a été défendu par Medhi Bouchrab lors de différents procès fortement médiatisés et pour lesquels il était grassement rémunéré. Des procès magnifiquement gagnés, même si les multinationales françaises faussement spoliées n’ont jamais obtenu la moindre compensation financière : à peine condamnées, les pseudos entreprises chinoises devenaient subitement insolvables et se déclaraient en faillite. Les multinationales  françaises y trouvaient cependant leur compte : faire cesser le trafic dont elles se pensaient victime.
         ̶  Vous n’étiez pas au courant, Madame Rousseau ? demanda Valdès. En tant que directrice financière, vous avez pourtant dû mesurer le coût exorbitant de ces procès…
         ̶  Il a piqué combien à Exenture ? demanda Vilêne.
         ̶  Je ne vois vraiment pas de quoi vous parlez…
         ̶  IL A PIQUE COMBIEN ??
         ̶  Un million et demi, chuchota Iris Rousseau.
         La voix fluette leur troua pourtant les tympans.
         ̶  Un million et demi ? hurlèrent en cœur les deux policiers.
         ̶  Oui. En cinq ans et sept procès. Mais tous n’étaient pas des faux. Le huitième venait de commencer. On venait de lui verser une avance de deux cents milles.
         ̶  J’aurais dû faire Droit quand j’étais plus jeune ! Ecouter davantage ma mère…
         ̶  Comment avez-vous compris pour les faux procès ? questionna Valdès.
         ̶  Un peu par hasard. Y a environ trois mois, j’ai croisé un de ces chinois contre qui nous avions gagné un procès l’an dernier. Il déjeunait avec Medhi. Quand je les ai vus tous les deux attablés, j’ai trouvé cela étrange... J’ai ressenti un truc bizarre… Une sorte d’alerte… Comme un petit doigt me disant de faire attention...
         Vilêne se leva d’un coup et disparu de la salle d’interrogatoire. Il revint presque aussitôt avec un broc qu’il posa sur la table.
         ̶  L’eau est revenue ! Où en étions-nous ?
         ̶  La puce à l’oreille, répondit Valdès.
         Iris Rousseau attrapa le broc et se servit un grand verre qu’elle avala d’un trait. Elle s’en resservit un second qui connut le même sort, puis un troisième qu’elle laissa plein devant elle, une main autour du gobelet.
         ̶  J’ai commencé par ressortir le dossier concernant l’entreprise de ce chinois. J’ai fouillé sur internet, contacté des confrères. De relations en relations, je suis tombé sur un français travaillant en Chine, spécialisé en création d’entreprise. Il a enquêté sur cette boîte contre qui nous avions gagné le procès. Il s’est avéré qu’il s’agissait d’une coquille vide ! Elle avait bien été enregistrée officiellement avant de déposer le bilan, mais entre ces deux dates, elle n’avait jamais eu la moindre activité commerciale.
         ̶  Qu’avez-vous fait ?
         ̶  Le soir même, je fonçais chez Medhi. Folle de rage. Devinez quoi ? Il a tout avoué ! Sans que j’ai à le forcer ! M’expliquant qu’il avait été contraint de monter ces affaires bidons en raison de dettes de jeu contractées par son ex-femme, une accroc au poker. Il m’a montré des photos d’elles, dans différents tournois. Il m’a montré les reconnaissances de dettes, avec les montants déjà payés et les montants encore dus, avec leur date d’échéance…
         ̶  Et vous l’avez cru ? Après ce que vous veniez de découvrir ?
         ̶  Oui…, bafouilla-t-elle, presque navrée. Tout semblait parfaitement authentique. Lui-même était si touchant, si tendre. Il m’en parlait les larmes aux yeux, m’implorant de le pardonner… Jurant qu’il m’aimait comme il n’avait jamais aimé personne… Que son rêvé était de m’épouser… Mais qu’avant, il voulait assainir sa situation financière… Et j’y ai cru…
            Elle baissa lentement la tête et son regard triste se posa sur le verre que sa main serrait toujours. Sa voix s’était faite de moins en moins assurée à mesure qu’elle parlait, et son corps, élancée et fier à son entrée dans la pièce, commençait à ployer sous le poids de ses révélations.
         ̶  Vous l’aimiez beaucoup, n’est-ce pas ? demanda tendrement Valdès.
         ̶  Eperdument !
         De faibles pleurs affluèrent à la commissures de ses yeux et, sans force, elle les laissa couler le long de ses joues, se contentant de dissimuler ses mains tremblantes sous la table.
         ̶  Trois jours après cette discussion, il m’appelle et me propose ce voyage en Thaïlande…   
         ̶  Vous deviez partir avec lui ?
         ̶  Oui. On devait prendre un billet chacun de notre côté. Pour ne pas éveiller les soupçons. Voilà pourquoi vous n’avez trouvé que le sien. Je n’ai jamais pris le mien…
         ̶  Et votre mari dans tout… Aïe ! hurla Vilêne, mais t’es cinglé !
         Il attrapa sa cuisse à deux mains, se tordant de douleur à la suite du violent coup de coude que venait de lui asséner Valdès. Tout à sa tristesse, Iris Rousseau sembla ne rien remarquer, continuant à répondre machinalement aux questions qu’elle devinait plus qu’elle n’entendait.
         ̶  Je l’aimais comme une folle. J’étais prête à quitter mon mari pour lui... Ah ! Mon mari !  Je crois qu’il n’a jamais rien remarqué. Ҫa fait dix ans qu’il ne remarque plus rien… J’aimais Medhi et le croyait. Pourtant, au fond de moi, il y avait toujours cette petite voix où subsistait comme un doute sur sa sincérité…
         ̶  Quand le doute s’installe… murmura Valdès, mais Iris Rousseau continua sans l’entendre.
         ̶  Cette petite voix qui me disait « fait attention Iris, fait attention ». Un soir, il y a un mois environ, je me suis cachée en face de chez lui. Je l’ai attendu dans ma voiture. Un taxi est passé le prendre vers minuit. Je l’ai suivi jusqu’à un bar du marais où il est descendu. Je n’ai pas eu besoin de chercher à me garer pour en voir davantage. A la façon dont il a été accueilli, embrassé, caressé par les types à l’entrée, le masque est tombé… Lourdement... J’ai compris que je m’étais faite roulée ! Que je n’étais qu’une pompe à fric ! Ҫa fait mal…
         Iris Rousseau s’écroula presque sur le bureau tandis que la chute des larmes redoublait d’intensité.
         ̶  Putain, comme ça fait mal…
         Valdès et Vilêne restèrent un moment immobiles et silencieux, lui laissant le temps d’évacuer sa tristesse et sa misère.
         Jugeant qu’il était temps de conclure, Vilêne reprit la parole.
         ̶  Pouvez-vous nous parler du soir du meurtre ?
         ̶  Vous savez déjà tout. Je suis venu lui dire mes quatre vérités et je suis partie. Vous pensez sincèrement que j’ai pu le tuer ?
         Elle était totalement effondrée. On eut dit qu’elle avait perdu trente centimètres tant son menton tremblotant était proche du bord de la table. De son beau visage ne subsistait que le bleu de ses yeux et l’on aurait pu lui donner quinze ans de plus sans penser se tromper.
         Valdès se leva, contourna la table et posa une main tendre sur l’épaule d’Iris Rousseau. Mais celle-ci la repoussa doucement.
         ̶  On va vous raccompagner, proposa Vilêne.

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