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Ils
étaient tous les trois réunis dans son bureau. Les trois V. Paul Vermeullen,
assisté de sa garde rapprochée, le duo d'inspecteurs avec lequel il avait tant
partagé, professionnellement comme humainement.
A sa
droite, Pascal Vilêne, son complet bleu impeccable, sa chemise blanche
légèrement déboutonnée, toujours avec style. Une barbe de deux jours, les
cheveux en bataille et cette mèche rebelle qui lui barrait en permanence le
front et qu'il n'arrivait pas à fixer correctement malgré l'utilisation presque
abusive de gel fixation forte. Le regard sombre, la peau mate, il cultivait son
look latino malgré ses origines normandes. Peu causant, il avait pourtant un
don certain pour faire parler les autres.
A sa
gauche, Véra Valdès et ses vêtements trop grands, avec lesquels elle espérait
cacher sa maigreur : tee-shirt ample, jean extra large et hors d'âge, mais
toujours repassé. La chevelure brune, retenue en queue de cheval par un ruban
rose. Les yeux clairs, les joues creuses, le visage maquillé avec soin. Sportive
et endurante. Une force de la nature malgré son faible poids. Vive d'esprit,
elle trouvait souvent le mot juste pour détendre l'atmosphère dans les
situations délicates.
Vermeullen
se replongea dans ses notes.
- Résumons. La victime, Medhi Bouchrab,
38 ans, célibataire, français, avocat fiscaliste chez Matt Cornay. Casier
vierge. Trouvé mort ce matin à 6h45 par Gérard Lessage, responsable d'une
agence d'intérim à La Défense. D'après les premières constatations, la mort
pourrait remonter à 6 ou 7 jours, sans plus de précision, compte tenu du froid
polaire que nous subissons non-stop depuis 2 semaines. Raison du décès ?
Non connue à l'heure où nous parlons... Mais tout laisse à penser qu'il
pourrait s'agit d'un crime.
- Pourquoi ? l'interrompit Valdès. Nous
n'avons strictement aucun élément. A moins que tu n'en possèdes de
nouveaux ?
- Pas du tout. Ce serait plutôt une sorte
d'intuition... Quelque chose comme un souhait personnel... Disons que j'ai
besoin d'un bon crime et d'une belle enquête pour me relancer, lâcha
Vermeullen.
Il vit
la consternation sur le visage de Véra, ce qui le fit sourire intérieurement.
- Vilêne ? demanda-t-il en
l'invitant du menton à prendre la parole.
- C'est vrai, confirma ce dernier. L'hypothèse de
départ est la mort naturelle ou accidentelle. Mais certains indices la mettent
en doute. D'abord, la coupure trouvée sur le flanc droit de la victime. On
attend le rapport d'autopsie de Dumas sur ce sujet. La position du corps,
ensuite. Beaucoup trop naturelle, trop évidente. Un homme atteint d'une attaque
cardiaque ou vasculaire ne serait pas mort tranquillement assis sur un banc… Installé
comme pour une sieste… Il aurait bougé, se serait débattu contre la douleur.
Idem, on attend le rapport d'autopsie pour confirmation. Enfin, nous avons
trouvé des empreintes de chaussures dans la terre gelée. Juste à côté de celles
de la victime, mais différentes des siennes. Même profondeur dans le sol donc
faites a priori au même moment. D'autant que d'autres traces incrustées dans le
givre du banc confirme une présence à ses côtés.
- Une personne qui aurait assisté à sa mort...
compléta Vermeullen. Voilà exactement ce que j'ai ressenti en arrivant sur les
lieux. Que ce type n'était pas mort tout seul...
- N'importe qui a pu être assis à côté de
la victime, sans être un tueur pour autant ! s'emporta Valdès. Un collègue
de travail, un ami, un client, un amant...
- J’te rappelle que le thermomètre n'a pas
dépassé les -4° ces derniers jours, insista Vilêne. Il te viendrait à l'idée
d'entrer dans un parc et d'aller t'asseoir sur un banc par ce froid, même sous
le soleil ?
- Pour être tranquille, pourquoi pas ?
asséna Valdès en guise de conclusion.
Le ton
montait entre ses collègues. Vermeullen tapota son stylo sur la table. Une
technique qu'il avait héritée de son père, même si celui-ci préférait faire
tinter son verre avec un couteau quand il estimait le volume sonore admissible
dépassé. Technique simple mais toujours efficace.
- En l'absence d'éléments incontestables, reprit
Vermeullen, nous allons clore cette discussion. Je persiste à penser qu'il
s'agit d'un meurtre. Mais je ne force personne à me suivre sur cette voie.
Toutefois, j'aimerais que vous vérifiiez certains points : son emploi du
temps auprès de son employeur et de sa famille. Parlez avec ses collègues.
Trouvez ses amis. Débusquez sa fiancée. Il avait forcément une fiancée. Ou
plusieurs. Cela nous aidera sur deux points essentiels. Un, préciser le jour de
sa mort. Deux, savoir ce qu'il faisait dans le quartier. Essayer de remonter le
fil de ses derniers jours et de ses dernières heures. Retrouver tous les
témoins possibles. Bref, enquête classique...
- Ça peut pas attendre le rapport
d'autopsie ? demanda Valdès. J'ai d'autres dossiers en cours...
Vermeullen
se tourna vers Vilêne.
- Je m'en occupe, répondit ce dernier.
- Où en est-on de l'analyse de son téléphone
portable et de son ordinateur ? Des nouvelles de l'opérateur
télécom ?
- C'est en cours.
- Parfait, conclut Vermeullen.
Il
consulta sa montre. C'était juste mais il avait encore le temps de lui faire la
surprise. Il attrapa son blouson sur le porte-manteau et enfila son bonnet.
- Faut
que j'y aille. Je serais de retour dans 2 heures. Vous pourrez me joindre sur
mon portable, ajouta-t-il en quittant prestement le bureau.
Véra
attrapa le bras de Pascal tandis qu'il s’apprêtait à sortir.
- Il se passe quoi, là ? C'est quoi ce
délire ? lui demanda-t-elle énervée.
Vilêne
la regarda un instant. Il hésitait à lui répondre car il ne savait que raconter
avec précision. Il se contenta de hausser les épaules, accompagnant son geste
d'une moue dubitative.
- ...
- Tu parles trop Pascal ! Un jour tu en
perdras ta langue... Enfin merde ! s'emporta-t-elle, il te demande de
mener une enquête sur un meurtre qui n'en est pas un et toi tu lui dis
oui ? Tu crois pas qu'on a autre chose à foutre ? On a douze affaires
en stand by ! Et avec qui on gère tout ça ? Une brigade de huit
personnes, nous compris, dont un congé mat', une longue maladie et un délégué
syndical qu'on voit une fois l'an ! Tu crois vraiment que t'as le temps
d'aller faire mumuse pour lui faire plaisir !
Vilêne
prit une longue inspiration. Il voulait trouver les mots justes. La convaincre
qu'ils devaient le faire.
- Je crois que Paul est en train de nous
revenir..., commença-t-il hésitant. Comme avant, je veux dire. Il m'a paru
motivé comme je l’avais plus vu depuis 12 ans. C'est pour ça qu'on doit
l'aider. C'est pour lui que je le fais... Et puis, je crois qu'il a raison.
Quelqu'un a tué cet avocat. Et si j’dois faire des heures sups pour tout
boucler, je les ferai avec plaisir.
- Et si ça s'avère être un banal accident ?
- On aura la satisfaction de pouvoir raconter à
ses proches ses dernières heures... Tu sais comme ça peut être réconfortant
pour eux...
Véra
eut un flash.
- La famille ! Tu l'as prévenue ? Paul
l'a fait ?
- Personne pour l'instant… répondit
Vilêne légèrement honteux. J'attendais les premiers éléments du légiste... Je
l'appelle immédiatement.
- Laisse tomber, Pascal. Je m'occupe du légiste
et de sa famille. Je te laisse les avocats... Je suis sûre que tu en trouveras
au moins un à ton goût.
Elle le
gratifia d'un clin d’œil si rapide qu'il ne remarqua rien.
- Mais pour les heures sup’, compte
pas sur moi, compléta-t-elle. J'en ai un à la maison qui ne les supporte
pas !