Chap 6


6


      Ils étaient tous les trois réunis dans son bureau. Les trois V. Paul Vermeullen, assisté de sa garde rapprochée, le duo d'inspecteurs avec lequel il avait tant partagé, professionnellement comme humainement.
    A sa droite, Pascal Vilêne, son complet bleu impeccable, sa chemise blanche légèrement déboutonnée, toujours avec style. Une barbe de deux jours, les cheveux en bataille et cette mèche rebelle qui lui barrait en permanence le front et qu'il n'arrivait pas à fixer correctement malgré l'utilisation presque abusive de gel fixation forte. Le regard sombre, la peau mate, il cultivait son look latino malgré ses origines normandes. Peu causant, il avait pourtant un don certain pour faire parler les autres.
     A sa gauche, Véra Valdès et ses vêtements trop grands, avec lesquels elle espérait cacher sa maigreur : tee-shirt ample, jean extra large et hors d'âge, mais toujours repassé. La chevelure brune, retenue en queue de cheval par un ruban rose. Les yeux clairs, les joues creuses, le visage maquillé avec soin. Sportive et endurante. Une force de la nature malgré son faible poids. Vive d'esprit, elle trouvait souvent le mot juste pour détendre l'atmosphère dans les situations délicates.
     Vermeullen se replongea dans ses notes.
     - Résumons. La victime, Medhi Bouchrab, 38 ans, célibataire, français, avocat fiscaliste chez Matt Cornay. Casier vierge. Trouvé mort ce matin à 6h45 par Gérard Lessage, responsable d'une agence d'intérim à La Défense. D'après les premières constatations, la mort pourrait remonter à 6 ou 7 jours, sans plus de précision, compte tenu du froid polaire que nous subissons non-stop depuis 2 semaines. Raison du décès ? Non connue à l'heure où nous parlons... Mais tout laisse à penser qu'il pourrait s'agit d'un crime.
       - Pourquoi ? l'interrompit Valdès. Nous n'avons strictement aucun élément. A moins que tu n'en possèdes de nouveaux ?
      - Pas du tout. Ce serait plutôt une sorte d'intuition... Quelque chose comme un souhait personnel... Disons que j'ai besoin d'un bon crime et d'une belle enquête pour me relancer, lâcha Vermeullen.
      Il vit la consternation sur le visage de Véra, ce qui le fit sourire intérieurement.
         - Vilêne ? demanda-t-il en l'invitant du menton à prendre la parole.  
      - C'est vrai, confirma ce dernier. L'hypothèse de départ est la mort naturelle ou accidentelle. Mais certains indices la mettent en doute. D'abord, la coupure trouvée sur le flanc droit de la victime. On attend le rapport d'autopsie de Dumas sur ce sujet. La position du corps, ensuite. Beaucoup trop naturelle, trop évidente. Un homme atteint d'une attaque cardiaque ou vasculaire ne serait pas mort tranquillement assis sur un banc… Installé comme pour une sieste… Il aurait bougé, se serait débattu contre la douleur. Idem, on attend le rapport d'autopsie pour confirmation. Enfin, nous avons trouvé des empreintes de chaussures dans la terre gelée. Juste à côté de celles de la victime, mais différentes des siennes. Même profondeur dans le sol donc faites a priori au même moment. D'autant que d'autres traces incrustées dans le givre du banc confirme une présence à ses côtés.
       - Une personne qui aurait assisté à sa mort... compléta Vermeullen. Voilà exactement ce que j'ai ressenti en arrivant sur les lieux. Que ce type n'était pas mort tout seul...  
      - N'importe qui a pu être assis à côté de la victime, sans être un tueur pour autant ! s'emporta Valdès. Un collègue de travail, un ami, un client, un amant...
       - J’te rappelle que le thermomètre n'a pas dépassé les -4° ces derniers jours, insista Vilêne. Il te viendrait à l'idée d'entrer dans un parc et d'aller t'asseoir sur un banc par ce froid, même sous le soleil ?
       - Pour être tranquille, pourquoi pas ? asséna Valdès en guise de conclusion.
   Le ton montait entre ses collègues. Vermeullen tapota son stylo sur la table. Une technique qu'il avait héritée de son père, même si celui-ci préférait faire tinter son verre avec un couteau quand il estimait le volume sonore admissible dépassé. Technique simple mais toujours efficace.
      - En l'absence d'éléments incontestables, reprit Vermeullen, nous allons clore cette discussion. Je persiste à penser qu'il s'agit d'un meurtre. Mais je ne force personne à me suivre sur cette voie. Toutefois, j'aimerais que vous vérifiiez certains points : son emploi du temps auprès de son employeur et de sa famille. Parlez avec ses collègues. Trouvez ses amis. Débusquez sa fiancée. Il avait forcément une fiancée. Ou plusieurs. Cela nous aidera sur deux points essentiels. Un, préciser le jour de sa mort. Deux, savoir ce qu'il faisait dans le quartier. Essayer de remonter le fil de ses derniers jours et de ses dernières heures. Retrouver tous les témoins possibles. Bref, enquête classique...
         - Ça peut pas attendre le rapport d'autopsie ? demanda Valdès. J'ai d'autres dossiers en cours...
     Vermeullen se tourna vers Vilêne.
          - Je m'en occupe, répondit ce dernier.
        - Où en est-on de l'analyse de son téléphone portable et de son ordinateur ? Des nouvelles de l'opérateur télécom ?
          -  C'est en cours.
          - Parfait, conclut Vermeullen.
     Il consulta sa montre. C'était juste mais il avait encore le temps de lui faire la surprise. Il attrapa son blouson sur le porte-manteau et enfila son bonnet.
          - Faut que j'y aille. Je serais de retour dans 2 heures. Vous pourrez me joindre sur mon portable, ajouta-t-il en quittant prestement le bureau.

     Véra attrapa le bras de Pascal tandis qu'il s’apprêtait à sortir.
          - Il se passe quoi, là ? C'est quoi ce délire ? lui demanda-t-elle énervée.
     Vilêne la regarda un instant. Il hésitait à lui répondre car il ne savait que raconter avec précision. Il se contenta de hausser les épaules, accompagnant son geste d'une moue dubitative.
          - ...
          - Tu parles trop Pascal ! Un jour tu en perdras ta langue... Enfin merde ! s'emporta-t-elle, il te demande de mener une enquête sur un meurtre qui n'en est pas un et toi tu lui dis oui ? Tu crois pas qu'on a autre chose à foutre ? On a douze affaires en stand by ! Et avec qui on gère tout ça ? Une brigade de huit personnes, nous compris, dont un congé mat', une longue maladie et un délégué syndical qu'on voit une fois l'an ! Tu crois vraiment que t'as le temps d'aller faire mumuse pour lui faire plaisir !
     Vilêne prit une longue inspiration. Il voulait trouver les mots justes. La convaincre qu'ils devaient le faire.
          - Je crois que Paul est en train de nous revenir..., commença-t-il hésitant. Comme avant, je veux dire. Il m'a paru motivé comme je l’avais plus vu depuis 12 ans. C'est pour ça qu'on doit l'aider. C'est pour lui que je le fais... Et puis, je crois qu'il a raison. Quelqu'un a tué cet avocat. Et si j’dois faire des heures sups pour tout boucler, je les ferai avec plaisir.
          - Et si ça s'avère être un banal accident ?
         - On aura la satisfaction de pouvoir raconter à ses proches ses dernières heures... Tu sais comme ça peut être réconfortant pour eux...
      Véra eut un flash.
           - La famille ! Tu l'as prévenue ? Paul l'a fait ?
       - Personne pour l'instant… répondit Vilêne légèrement honteux. J'attendais les premiers éléments du légiste... Je l'appelle immédiatement.
       - Laisse tomber, Pascal. Je m'occupe du légiste et de sa famille. Je te laisse les avocats... Je suis sûre que tu en trouveras au moins un à ton goût.
      Elle le gratifia d'un clin d’œil si rapide qu'il ne remarqua rien.
            - Mais pour les heures sup’, compte pas sur moi, compléta-t-elle. J'en ai un à la maison qui ne les supporte pas !

Chap 5


 5


         Réveillé par l'alarme de son portable, il entrouvrit difficilement les yeux et dans un semi-coma regarda vaguement autour de lui. Il vit d'abord son livre sur la table de nuit et pensa aussitôt se trouver dans son lit. Mais les draps étaient blancs et la couette trop étroite.
         La chambre était familière pourtant, avec son écran plat sur une console beige laquée, un petit bureau juste à côté et, devant le bureau, une chaise en bois et tissu brun sur lequel étaient posés ses vêtements. Il ouvrit plus largement les yeux et, tendant le bras, éteignit l’alarme qui sonnait toujours. Sortant peu à peu de sa nuit, il aperçut l’étrange tableau au-dessus de l'écran et réalisa qu'il n'était pas chez lui mais à l'hôtel. A Copenhague, où il était arrivé la veille au soir.
         Copenhague... Copenhague…
         A moins que ce ne soit Prague ?
         Impossible ! Prague c'était la fois précédente !
         La télécommande se trouvait à côté du livre, sur la table de nuit. Il alluma machinalement la télévision. La première image qu'il vit fut celle d'une blonde ultra-maquillée présentant les informations du jour dans une langue qu'il ne comprit pas. Sous sa poitrine opulente, défilait un bandeau gris clair imprimé de lettres plus foncées. Il y reconnut les caractères cyrilliques et la mémoire lui revint : Saint-Pétersbourg ! 
         Il se mit à la recherche de la chaîne française et trouva rapidement TV5. Il prêta l’oreille. La journaliste du matin y parlait du succès du dernier film de Claude Chabrol avec Vincent Leprince, dont le jeu tout en finesse était unanimement salué par la critique. Il avait vu le film la semaine précédente et n’avait pas du tout aimé. Il avait trouvé Leprince très gros et très laid. Bien loin de l’acteur fougueux et plein de charme de ses débuts. La page sport fut ensuite essentiellement consacrée au match d’ouverture du tournoi des VI nations à venir, entre l’Irlande et la France. Il se foutait pas mal du rugby et il éteignit le poste.
         Repoussant les draps, il se leva et passa dans le cabinet de toilette. Une réplique exacte de celui de Prague, de Milan, de Londres, de Bruxelles ou de Varsovie. Avec, à disposition, les minis bouteilles de gel douche, de shampoing et de lait pour le corps, le petit savon dans le sachet plastique, les cinq coton-tige et le peigne, impeccablement disposés sous le miroir rétro-éclairé. Le paquet de mouchoirs en papier, encastré sous le lavabo et le sèche-cheveux accroché au mur. La pile de serviettes de toilette blanches, de toutes tailles, pliées près du lavabo. La serviette carrée pour le sol, la petite pour les mains, la moyenne pour les cheveux, la grande pour le corps. A remettre sur le sèche-serviette après utilisation, pour économiser l'eau de l'hôtel et sauver la planète. Ou à laisser sur le dallage pour obtenir leur remplacement et contribuer à l'épuisement des ressources naturelles de la Terre. Ce qu'il faisait systématiquement.
         Il rasa avec application son visage allongé. Sa barbe avait tant poussé depuis un mois qu’il dut s’y reprendre à trois fois pour rendre à sa peau sa douceur d’origine. Il se peigna ensuite longuement, admirant dans le miroir sa chevelure brune de jeune premier. Il aimait bien se regarder. Il se trouvait beau, même si ce matin, comme chaque fois qu'il se levait trop tôt ou ne dormait pas assez, deux petites poches persistaient sous ses yeux verts. Il savait qu'elles s'estomperaient sous peu.

         Sa nuit avait été calme. La chambre, située sur l'arrière du bâtiment, donnait sur une petite cour intérieure d'où ne montait aucun bruit. Il ne supportait pas les bruits. Surtout la nuit. S'il était réveillé au milieu d'un rêve, il était incapable de se rendormir, ce qui le rendait irascible pour le reste de la journée. Il devenait absolument exécrable, ce qui pouvait avoir des conséquences sur le bon déroulement de sa mission. Il était donc important qu'il dorme paisiblement. Raison pour laquelle il choisissait toujours ses établissements avec soin. Et cet hôtel semblait un excellent choix. Il était arrivé voilà quatre jours et cette journée était sa dernière en Russie. Dans deux heures, il serait parti.
         La veille, il était rentré tard et s'était endormi rapidement après s'être délassé d’une bière au bar panoramique du dernier étage. Il avait passé une excellente soirée. Exactement comme il l’avait prévue. Sans fausse note. Timing parfait.
         Une fois habillé, il ralluma la télévision et choisit la chaîne d’information locale. Il resta un long moment à contempler les images, sans rien comprendre à ce que la journaliste racontait. Ce n’était pas là l’essentiel. L’essentiel, il ne le vit pas. Aucune image du parc de l'Amirauté. Absolument rien sur Sasha. Au bout d’une demi-heure, lorsque le journal recommença, il éteignit le poste.
         Etait-il soulagé ? Agacé ? Peut-être un peu des deux… Peut-être aucun des deux…
         Sans trop bien savoir ce qu’il ressentait, il descendit prendre son petit déjeuner. Aménagé dans un ancien immeuble d'habitation, l'hôtel Petro Palace s'étendait sur 6 étages et était parcouru par un dédale de couloirs bas et étroits et mal éclairés. Le premier matin, il avait d’ailleurs eut du mal à trouver la salle de restaurant. Après avoir erré de longues minutes à monter et descendre les escaliers, il avait fini par rencontrer une âme charitable qui l’avait conduit au bon étage. Depuis, il prenait l’ascenseur.
         Il choisit la même table, légèrement à l'écart. Il n'y avait pas foule ce matin. Des hommes d'affaires essentiellement, reconnaissables à leur costume-cravate-chaussures cirées, en tous points semblables à lui-même, se mêlaient à quelques touristes, pour la plupart asiatiques.
            Comme à son habitude, il déjeuna, de deux tranches de bacon grillé, de deux saucisses et d’œufs brouillés, accompagnés d'une tasse de café et d'un verre de jus d'orange. Il prit ensuite une coupe de yoghourt nature qui lui sembla bien aigre malgré le miel qu'il y ajouta. Cela le contraria, d'autant qu'il n'avait pas beaucoup apprécié les saucisses, qui manquaient de goût. Il termina néanmoins son yoghourt avant de remonter dans sa chambre préparer ses affaires.

Chap 4


4


         - On l'a trouvé exactement comme tu le vois. Assis sur ce banc. Comme s'il dormait profondément. Sauf qu'il pourrait être mort depuis plus d'une semaine. Vu les températures arctiques du moment, ça expliquerait le parfait état de conservation, d'après le légiste.
         Vermeullen considéra Vilêne un instant avant de revenir au cadavre : un type d'une trentaine d'année, brun, les cheveux mi-longs et en bataille sur un visage basané. Vermeullen s'amusa à lui trouver une certaine similitude avec son inspecteur. Mais le faciès creusé et blafard et les lèvres bleuies par l'hiver limitaient la comparaison. Sans compter la cravate rouge, bien loin des codes vestimentaires de Vilêne.
        - On sait qui c'est ? demanda Vermeullen, en avisant à côté de la victime, une sacoche ouverte dans laquelle il devinait les contours d'un ordinateur portable.
       - Medhi Bouchrab, répondit immédiatement l'inspecteur Vilêne. Inconnu de nos services mais pas des  tribunaux. Un avocat d'affaires, fiscaliste, plutôt connu sur la place.
          - De quoi est-il mort ?
         - A première vue, mort naturelle. Principale hypothèse. Mais le légiste a trouvé un truc. Sont forts ces toubibs.
         Vilêne sortit son calepin de sa veste de cuir et reprit ses notes.
         - Le corps présente une petite coupure sur le côté droit, juste sous les côtes. Entaille peu profonde et d'à peine un demi-centimètre de large. Faite à priori par un objet fin et très tranchant. Il rangea son carnet. En tout cas, pas le style de blessure pouvant entrainer la mort, dixit le toubib. Surtout à cet endroit. Y a qu’du gras là, précisa Vilêne en se palpant le côté. D'ailleurs, le corps n'a pas perdu de sang.
         - C'est qui le légiste ?
         - Le docteur Dumas. Il est parti 5 minutes avant ton arrivée. Il attend le macchabée pour  l’autopsie. On peut le lui envoyer ? 
         - Si les équipes ont fini, pas de problème, confirma Vermeullen.

         Le parc était bien triste en cette matinée de janvier. Une sorte de jardin des banquises où les branches desséchées des arbres ployaient sous le poids du givre. Où les bosquets et les allées étaient recouverts d'une épaisse couche blanche et les étendues d'eaux prises dans la glace. Ne manquait que les phoques et les pingouins... Pourtant, le charme du lieu était indéniable et Vermeullen regretta de ne pas avoir emporté son appareil photo. 
          -  Pourquoi on ne le trouve qu’aujourd’hui ton avocat ? demanda-t-il soudain.
         - Parce que ce banc n'est sur aucun chemin, répondit Vilêne. Comme tu vois, on est entouré d'arbres. Faut le connaître ce bosquet pour y venir. Puis en cette saison, les parcs sont plutôt vides...
          - Qui l'a découvert ?
         - Un cinglé qui faisait son jogging à 7 heures du matin ! annonça Vilêne, un sourire moqueur sur les lèvres. Le parc était fermé mais il a escaladé les barrières. Il dit avoir traversé ce bosquet car c'est un raccourci pour quitter le parc. On a vérifié. Ça colle. Il nous a prévenus depuis son portable.
          - Il est où ton cinglé  ?
         - Je l'ai laissé filé. Devait aller bosser. On a ses coordonnées et sa déposition. Tout est en ordre, pas d'entourloupe, conclut Vilêne en s'éloignant.

         Vermeullen observait Vilêne avec insistance sans que celui-ci, occupé avec la levée du corps, n'y prête attention. Il savait son collègue direct, parfois caustique et cela lui plaisait plutôt. Pourtant ce matin, sans trop savoir pourquoi, il s'était sentit touché personnellement.
         Il se rapprocha de l'inspecteur et lui glissa à l'oreille :
         - Tu as bien parlé tout à l'heure d'un cinglé faisant son jogging ?
         - Quelque chose qui cloche ? demanda Vilêne inquiet.
         - Pourquoi tu le traites de cinglé ?
         Vilêne releva prestement la tête et fixa le commissaire d'un regard incertain, n'étant pas sûr de saisir le sens de sa question.
         - C'est quoi le problème ?
         - Aucun ! Je te demande simplement pourquoi tu traites de cinglé un brave type qui nous amène un cadavre sur un plateau !
        - Enfin Paul ! T'es barré ou quoi ? se lâcha Vilêne. Tu sais quelle température il faisait ici, ce matin, à 7 heures ? Moins douze ! Tu crois pas qu’faut être un peu barré pour faire son jog sous un froid pareil ? Au point d'escalader les barrières ?
        - Justement non, répondit Vermeullen très sérieusement. Au contraire, je trouve ça courageux. Moi-même, ce matin, je suis venu à pied ! D'abord au bureau. Puis ici ! 
         Les yeux de Vilêne restèrent en suspend, posés quelque part dans l'atmosphère gelée du bosquet.
         - Tu trouves que j'ai l'air d'un cinglé ? ajouta Vermeullen le regard malicieux. 
        
         Vilêne le regarda avec surprise. Il connaissait Paul depuis plus de quinze ans, quand lui-même était entré dans la police.
         A cette époque, le nom de l'Inspecteur Vermeullen était sur toutes les lèvres dans les commissariats. Il s'étalait même à la une des journaux : Vermeullen venait d’arrêter Francis Forget, un garagiste de l'Est parisien. Au prix d'une enquête minutieuse menée de main de maître. Celui qui terrorisait Paris depuis un an et demi se trouvait enfin sous les verrous. Soupçonné de l'assassinat de sept jeunes filles, Forget, que la presse désignait comme « L'ensanglanteur », parce qu'il laissait systématiquement, auprès de ses victimes, leur portrait dessiné avec leur propre sang, avoua finalement 13 meurtres lors de sa garde à vue. Trois ans plus tard, il était condamné à la prison à perpétuité, assorti d'une période de sureté de 35 ans.
         Lors de la condamnation de Forget, Vermeullen n'était pourtant plus la star montante dont la carrière semblait tracée d'avance. Le départ de sa femme Audrey était récent et c'était une plaie béante qu'il ne savait comment refermer. Il ne parvenait déjà plus à relever la tête.
         Malgré le temps, il ne s'en était jamais remis. Il errait comme une âme en peine entre les murs de son bureau. Il avait perdu confiance en lui, perdu foi en la vie, perdu tout court. Ne croyant pratiquement plus en rien, il s'accrochait aux branches de sa fille pour ne pas sombrer totalement. Lui naguère si drôle, si jovial, n'était plus que l'ombre de lui-même. Une sorte de calque grisâtre d'un Vermeullen évanoui.

         Aussi, devant les yeux brillants et espiègles de Paul ce matin-là, Vilêne se prit à espérer. Voilà des années qu'il ne lui avait vu un sourire aux lèvres ou ne l'avait entendu prendre la défense d'un joggeur polaire. Des lustres qu'il ne marchait plus et son embonpoint en avez pris un sacré coup !
         - Valdès n'est pas avec toi ? demanda soudain Vermeullen qui venait de constater son absence. 
         - Enquête de voisinage... , répondit évasivement Vilêne, toujours plongé dans ses pensées.
       - Eh Pascal ! hurla soudain le commissaire. C'est quoi le voisinage, dans un parc désert ? Les pigeons transis et les canards givrés ?
           - Complique pas Paul, se ressaisit Vilêne. On fait comme d'habitude...    
         - Bien. J'aimerais qu'on fasse un point sur cette affaire dans mon bureau. Préviens Valdès !
           - On y sera dans deux heures. Tu veux que je te ramène au commissariat ?
           - Je vais plutôt rentrer à pied. J'ai besoin de marcher, dit Vermeullen amusé. Ça fait douze ans que j'ai besoin de marcher. J'ai des kilomètres à rattraper...

Chap 3


3


     Sasha observait avec circonspection l'inconnu assis en face de lui. C'était un jeune gars, dans la trentaine. Élégamment habillé. Probablement un de ces hommes d'affaires qui parcourt la planète. Un jour ici, un jour là-bas. Des beaux cheveux bruns, peut-être trop bien peignés. Un visage fin, de beaux yeux verts sur une large barbe châtain. Étonnante cette barbe ! Il croyait cette mode révolue. Mais il n'était pas complètement à la page. Il lisait rarement les magazines de mode et cela ne lui manquait pas.
     Il n'avait pas vraiment compris comment s'appelait ce type, mais savait qu'il était Français, qu'il venait d'arriver à Saint-Pétersbourg et y resterait encore quelques jours. Mais faute d'une langue commune, la communication était difficile.
    Sa colère s'était estompée. Faut dire que son pardessus n'était pas d'une première jeunesse et en tirer 5000 roubles était une sacrée opportunité. Puis le type avait l'air tellement désolé. C'était la moindre des choses que d'accepter cette vodka. D'autant qu'il n'aurait pas à la payer, ça aussi il l'avait compris. Il pouvait bien partager ce verre avec ce Français vu qu'Igor ne viendrait plus et qu'il avait dit à sa femme de ne pas l'attendre avant tard.
       Plus il observait le Français, plus il lui trouvait le regard doux. Sûrement un type fort sympathique. Mais le genre qui n'aurait aucune chance de s'en tirer correctement ici, en Russie. Le genre à se faire rouler à la première occasion. D'ailleurs, n'avait-il pas payé plus de 10 fois le prix qu'aurait coûté le rapiéçage de son manteau ? Il leva son verre : « Za Vachè Zdarovié! ». « Santé » lui répondit l'autre.        
       Les verres tintèrent et Sasha s'envoya cul sec sa vodka. Le Français lui en proposa immédiatement une autre. Sasha ne refusa pas.
       A la suivante, il commença à sentir sa tête tourner et son corps s’alanguir. C'était plutôt inhabituel. D’ordinaire, il ne ressentait pas les effets de l'alcool avant son huitième ou neuvième verre. Le mois dernier, avec Igor, ils avaient même bu une bouteille et demie chacun de Stolichnaya, ce qui ne l'avait pas empêché de rentrer chez lui à pied, sans tomber ni se perdre. Peut-être commençait-il à se faire vieux ? Ou bien la fatigue accumulée ces dernières semaines se rappelait-elle à son souvenir.
       Il tentait de chasser ces oiseaux de mauvaise augure quand, redressant la tête, il devina, dans un brouillard laiteux, le serveur déposer un nouveau verre devant lui. Sasha hésita. Était-ce bien la peine d'en boire un autre, vu son état ?
       A travers ce nuage brumeux il apercevait, de l'autre côté de la table, le Français lever son verre et l'encourager. Jamais de mémoire de Slave, on n'avait vu un Français mieux supporter la vodka qu'un Russe ! Cela ne commencerait pas avec lui ! Il tendit son bras, mais sa main ne rencontra pas le verre. Il écarquilla les yeux. Il était passé à côté ! Le verre était bien là, devant lui, mais dix centimètres plus à gauche. Il déplaça sa main, se saisit du verre et le porta à sa bouche, avec de tels tremblements qu'il manqua de le renverser à trois reprises.

         Le Français regarda sa montre. Voilà 45 minutes qu'ils étaient attablés. Il était temps d'y aller. Il déposa deux billets de 500 roubles sur la table et se leva. Il s'approcha de Sasha qui s'était largement avachi sur la banquette. Il ne bougeait plus beaucoup et son regard semblait s'être absenté pour un vagabondage mystérieux. Délicatement, il lui prit la main et l'aida à se lever. Le Russe se redressa avec peine et il dut passer son bras sous le sien pour lui éviter de retomber et l'aider à se mouvoir.

         La nuit opaque et glaciale les enveloppait maintenant. De rares réverbères tentaient une lumière blafarde, sans grand résultat. Les rues étaient désertes et seules quelques rares voitures passaient alentour, tandis qu'il aidait Sasha, de plus en plus lourd, à parcourir les cinq cents mètres qui les séparaient du parc de l'Amirauté.
       Au début, le Russe avait commencé à se plaindre vaguement de la direction qu'ils prenaient. Il souhaitait sans doute lui indiquer le bon chemin pour le ramener à son domicile. C'est vrai qu'il n'avait aucune idée de l'endroit où pouvait crécher le Russe et d'ailleurs, il s'en foutait pas mal. Par contre, il savait parfaitement où il l'amenait. Ce qui était le principal. Il avait repéré les lieux la veille au soir. Le parc ne fermait pas la nuit.
      Si Sasha avait poussé quelques borborygmes inconsistants au sortir du café, maintenant il n'émettait plus aucun son. Il avançait tant bien que mal, d'un pas traînant, la tête baissée, toujours solidement accroché au Français, qui le maintenait en équilibre par le bras et la taille. On eut dit un ivrogne qu'une âme charitable raccompagnait.

     Ils entrèrent dans le parc, plongé dans une profonde obscurité. Les seules sources lumineuses émanaient des rues adjacentes. Bien que réfléchies par le sol neigeux, elles étaient cependant  estompées par la majesté des sapins et des chênes centenaires. Le plus ancien de ces chênes avait été planté par l'Empereur Alexandre II, lors de l'aménagement du parc. C'est là qu'ils se rendaient.
       Ils prirent d'abord l'allée principale. La neige s'était mise à tomber. Le froid était de plus en plus prégnant. Le Français tenta d'accélérer l'allure mais le poids de Sasha ne lui permettait pas d'aller aussi vite qu'il l'aurait souhaité. Finalement, il aperçut sur sa droite le chemin qu'il cherchait. Ils le suivirent sur 50 mètres, avant de tourner à gauche entre deux arbres. Ils débouchèrent sur une petite clairière. Au centre, dans la pénombre, on devinait l'arbre vénérable du Tsar près duquel il  avait repéré le banc. Soutenant toujours Sasha, il l'aida à marcher les derniers mètres. Il déblaya grossièrement la neige puis le fit asseoir. Il prit place à ses côtés.  
        -  Vois-tu Sasha, c'est ici que ton Tsar aux seize enfants, dont quatre restés illégitimes – un sacré gogo ce tsar, tes ancêtres ont bien fait de s'en débarrasser... ! Bref, c'est donc ici qu'il a planté son chêne en 1874. Comme tu vois, il est toujours debout, vaillant, malgré le froid et les tempêtes qu'il endure depuis près de 140 ans. Je ne sais pas si tu auras la chance de vivre aussi longtemps que lui ! En tout cas je te le souhaite. Passe une bonne et douce nuit en sa compagnie.

      Mais Sasha ne l'entendait plus. Peut-être n'entendait-il plus rien depuis de longues minutes. Plongé dans un profond sommeil, le menton sur la poitrine, il respirait avec difficulté. Le Français attrapa sa main et lui prit le pouls. Bien faible. Il leva les yeux. La neige tombait de plus en plus fort. Bientôt, elle effacerait complètement les traces de leurs pas.
         -    Ce n'était pas nécessaire de te donner tant de peine, lança-t-il au ciel.
         Puis, se tournant vers Sasha, il ajouta :
    -  Ta compagnie commence à m'ennuyer Ruskov. Tu n'as strictement aucune conversation. Sincèrement, je ne sais pas si j'ai bien fait de t'amener ici, dans mon petit coin de paradis !

Chap 2


2


         Paul Vermeullen arriva essoufflé et frigorifié, mais content. Il était venu à pied, directement de son domicile. Le temps était magnifique et même si le thermomètre ne dépassait plus le zéro depuis près de quinze jours, il n'avait pas renoncé à cette promenade matinale à travers Paris. Les jambes rouillées par le manque d'entrainement, il avait mis plus d'une heure à parcourir les quelque quatre kilomètres qui le séparaient de son bureau.
         La veille au soir, il avait subitement décidé de se remettre à la marche, même s'il y pensait depuis longtemps. Il venait de se glisser dans les draps quand il avait senti cette envie monter en lui. Une sorte de lame de fond. Aussi soudaine qu'inattendue. Il s'était aussitôt relevé et était allé chercher sa vieille paire de baskets. Celle dont il ne s'était plus servi depuis ce triste soir d'automne. Il était temps de tourner la page. Sa fille le lui répétait régulièrement. Avec parfois tant d'insistance qu'au lieu de l'encourager, cela avait tendance à le braquer. C'est pourtant bien elle qui avait raison. Il était temps de tourner la page. Le moment était venu. Il le sentait.
         Dans le fond de l'armoire à chaussures, il retrouva la vieille boîte, blanche et bleue. A sa place. Les baskets étaient là, intactes. Exactement comme il les avait laissées, il y a longtemps de cela.
         Il les observait avec nostalgie. Ces Stan Smith ne lui semblaient pas si démodées. Il entreprit de les cirer, soigneusement, histoire de leur redonner un semblant de jeunesse. Redevenues blanches, il les posa devant la porte d'entrée et, dans un sac à dos, glissa ses chaussures habituelles. Satisfait, il retourna dans sa chambre où il régla son réveil une heure et demie plus tôt que d'habitude, afin de se laisser le temps de marcher à son rythme et de ne pas arriver en retard le lendemain. Puis il éteignit la lampe et se souhaita une bonne nuit.

         Il venait de passer la porte de son bureau, d'ôter le bonnet de son crâne dégarni, quand le téléphone sonna. Il hésita à répondre. Il était trempé et tremblait de toutes parts. Ne pouvait-on le laisser s'installer tranquillement ? Pourquoi tant de précipitation ? Il s'approcha du téléphone. Le numéro de sa fille s'affichait sur l'écran.
         Il s'assit sur son bureau, desserra d'un cran sa ceinture pour offrir à sa bedaine la place nécessaire et décrocha.
         - Bonjour Lisa. Tu es tombée du lit ?
         Il aimait bien la taquiner. Pour lui, elle était toujours sa petite Lisa malgré ses vingt ans passés. Celle qu'il avait élevée, avec qui il avait partagé l'essentiel de son existence. Lorsque Paul pensait à elle, il ne pouvait s’empêcher de revoir le visage de sa femme Audrey. Lise avait hérité des cheveux clairs et fins de sa mère, même si elle les portait plus courts, et de ses yeux en amande. De lui, ses lèvres rouges et charnues. Ce mélange donnait à son visage une beauté discrète mais indéniable que rehaussait son doux regard bleuté.
         - Je visite deux apparts aujourd'hui, annonça-t-elle d'une voix chantante. Le premier à 9 heures. T'as pas oublié ?
         Quand elle lui avait annoncé son intention de quitter leur appartement pour prendre un studio à la rentrée suivante, il avait d'abord cru à une humeur passagère. Persuadé qu'elle changerait rapidement d'avis, il n'avait pas jugé utile d'engager une discussion là-dessus.
         - Bien sûr que non ! répondit-il maladroitement, passant machinalement sa main dans son bouc poivre et sel.
         - Je t'en ai parlé hier soir, avant de partir au ciné avec Madeleine... Tu t’en souviens ?
         Il réalisa soudain avec violence que son projet n'était pas une simple lubie de jeune fille. Qu'elle souhaitait réellement quitter le cocon familial. Qu'elle y avait réfléchi. Sans doute depuis longtemps. Ils en avaient même discuté la veille...
         Leur échange lui revint brutalement en mémoire. Et sa conclusion l'effraya. Décidément, il ne pouvait se résoudre à accepter son départ prochain.
         - Lisa, tu ne comptes pas vraiment quitter la maison cet été, n'est-ce pas ?
         - Papa ! Va falloir te le rentrer dans la tête. On va habiter ensemble avec Madeleine. C'est pas une idée en l'air. Tu pourras passer nous voir quand tu veux...

         Son regard se perdit dans l'au-delà de la fenêtre. Voyait-il seulement le jeune Ahmed, l'épicier de la rue Coypel, astiquer ses oranges et ses clémentines pour rendre son étalage plus séduisant ? Et la vieille Paulette qui saluait Ahmed de la main, tandis que son caniche tirait sur la laisse pour pouvoir pisser confortablement dans son caniveau préféré ?

          - Papa ? T'es là ?
         La voix semblait venir de loin... 
          - Lisa ?
       - Papa ! Tu peux pas continuer à vivre éternellement coupé du monde. Faut te secouer !
         - ...
         - Je pense d'ailleurs que mon départ te fera le plus grand bien !
         Vermeullen entendit les reproches de sa fille mais préféra les minimiser. Au fond de lui, il savait qu'elle disait juste.
         - Puisque tu en parles, répondit-il simplement, j'ai repris la marche ce matin ! Je suis venu au commissariat à pied ! Une heure et douze minutes. J'ai des progrès à faire... 

         On cogna à la porte de son bureau. Trois coups, violents et rapides. La porte s'ouvrit à la volée et la tête du brigadier Fourton apparut dans l’embrasure avant même qu'il ait eu le temps de répondre.
         - Une seconde, Lisa...
         Il posa le combiné sur sa cuisse.
         -  Fourton ! Vous ne pouvez pas attendre qu'on vous dise d'entrer ?
         - Y a urgence, commissaire ! Votre téléphone est occupé depuis 10 minutes et votre portable sur messagerie ! On a trouvé un corps dans le parc Montsouris... Vilêne vous réclame !
         Le commissaire sortit son portable de la poche de son veston. Éteint ! Comme souvent, il avait oublié de le mettre en marche. Il reprit le combiné.
         - Lisa, faut que je te laisse. On en reparle ce soir.
         Il raccrocha et se tourna vers Fourton qui semblait attendre avec anxiété sa réaction. Il en profita pour le rudoyer gentiment.
         - Eh bien Fourton, prêt pour une petite balade ?
         - Prêt à quoi, commissaire ?
       - A m'accompagner à Montsouris, Fourton ! A pied ! Mais d'abord, trouvez-moi un pull-over. Je grelotte !

         Interloqué, le brigadier observait le commissaire, ne sachant s'il plaisantait. Ça ne semblait pas être le cas. De fait, le commissaire Paul Vermeullen quitta le commissariat comme il l'avait annoncé, à pied, le brigadier Fourton sur les talons.

Chap 1


1


        Sasha Khmelevsky patientait depuis près d'un quart d'heure dans ce café situé à deux pas de la cathédrale Saint Isaac de Saint-Pétersbourg. Ce café où Igor lui avait donné rendez-vous.
         Sasha commençait à trouver le temps long. D'une nature anxieuse, il avait mis en place un rituel précis qui le rassurait et lui permettait de garder son calme dans ses moments d'angoisse. Ainsi, il y a encore quelques semaines, il aurait  profité de cette attente pour s'aérer l'esprit en fumant une Java Zolotaya, tout en sirotant une Baltika à la mousse élégante. Il aurait pris son temps, contemplé les clients, remarqué cette jeune fille dont la chevelure blonde et les yeux clairs lui évoquaient Katy Isterika, qu'il avait écoutée au Neo Club à Moscou l'été dernier. Il se serait amusé de son voisin dont le regard semblait se perdre dans les nouvelles du jour. Il aurait regardé sa montre, constaté que son ami était une nouvelle fois en retard et aurait appelé le serveur pour commander une autre bière, avant d'allumer une autre cigarette.
         Mais Sasha ne fumait plus. Cela faisait exactement dix-huit jours qu'il avait grillé ce qu'il souhaitait être sa dernière clope. Il l'avait fumée sur son balcon, vers 4 heures du matin, la nuit de ses quarante-cinq ans. Seul à savourer ses dernières taffes, tandis qu'à l'intérieur la fête trainait en longueur. Voilà des mois qu'il l'avait promis à ses enfants et il comptait bien leur montrer qu'il en était capable.
         Se passer de ses deux paquets quotidiens n'avait pas été facile. La tension qu'il y avait eu en lui ! Tout son être respirait le tabac. Tout son être espérait le tabac. Mais il avait résisté. Il avait passé avec succès le cap le plus difficile, celui de la première semaine. Il en avait ressenti une immense satisfaction. Pour s'en féliciter, il s'était offert une bouteille de Ladoga Czar's Village qu'il avait savouré avec sa femme. Il l'avait dégusté par petites gorgées et y avait trouvé des saveurs nouvelles : un très léger goût de miel, lointain mais bien présent, émaillé de zestes de framboise, et qui donnait à cette vodka son goût unique qu'il lui découvrait pour la première fois. Ce fut un véritable émerveillement et la preuve, s'il en était besoin, que sa décision d'arrêter la cigarette était la bonne.

         Igor n'arrivait toujours pas et Sasha se demandait s’il ne s’était pas trompé de café. Il commençait à perdre patience et maîtrise de son corps. Ce corps qui lui faisait revivre ces moments de tension qu'il ne connaissait que trop, et qu'il avait toujours calmés avec une cigarette. D'ailleurs, de petites gouttes de sueur s'étaient mises à perler à la racine de ses cheveux blonds et ras et commençaient à couler le long des tempes.
         Vingt-cinq minutes maintenant qu'il attendait ! Igor n'avait jamais été un modèle de ponctualité, Sasha le savait bien. Voilà près de dix ans qu'ils se fréquentaient et il n'était pas sûr de pouvoir se souvenir d'un seul rendez-vous où Igor était arrivé à l'heure.
         Pourquoi donc se mettait-il dans un tel état de nerf ? Ne pouvait-il donc pas, comme avant, se plonger dans les yeux doux de Katy Isterika ? Ou se moquer de son voisin, qui semblait ne jamais pouvoir lâcher son journal ?
         Non, bien sûr qu'il ne pouvait pas.
         Son cœur et son corps battaient la chamade, son esprit s'enrobait de volutes enfumées tandis qu'il voyait, entre les doigts de ses voisins, se consumer ces blanches sucettes de tabac qu'il s'était juré de ne plus jamais toucher. Il était en proie à des pensées contradictoires. Allait-il demander une cigarette à quelqu'un ? Juste une, ce n'était pas bien grave. Il la méritait bien finalement. Déjà dix-huit jours qu'il résistait vaillamment. La rechute ne faisait-elle pas partie du traitement ? C'est son médecin qui le lui avait dit ! Ou bien juste une taffe, juste une... 

         Sasha se leva précipitamment. Si brusquement que la tête lui tourna et qu'il dut se raccrocher à la table devant lui pour ne pas perdre l'équilibre. Il regarda machinalement autour de lui pour voir si on l'avait remarqué mais personne ne semblait lui prêter attention.
         Pourquoi s'était-il levé si vite ?
         Il devait bouger. Faire quelque chose immédiatement, sans trop savoir quoi. Mais certainement pas fumer ! En aucun cas ! Cela il le savait parfaitement. Ce serait la pire des décisions après ces 3 semaines de sevrage.
         Machinalement, il attrapa son lourd manteau, sa chapka et ses gants, marcha rapidement vers le comptoir, y déposa un billet de 200 roubles et passa la porte, sans attendre la monnaie.
         Dehors, le soleil s’était déjà couché. Il prit une large bouffée d'air frais, puis une autre et encore une autre... Il fallait qu'il se lave les poumons, la cervelle. Déjà la tension retombait un peu.
         Après tout, il pouvait bien attendre Igor sur ce banc là, juste en face.

* *

         Le Français avait choisi ce café par commodité, et dès qu'il eut poussé la porte et braqué un regard tranchant sur la clientèle, il sut immédiatement que ce serait lui. Malgré sa coupe en brosse, ce Russe avait quelque chose dans son attitude, dans sa façon de regarder sans regarder autour de lui qui lui plût instantanément.
         Le Français avait besoin d'un moment de détente. Il y pensait depuis le déjeuner. Sa journée avait été longue, pénible et peu instructive. Il avait du mal à s'acclimater. C'était la première fois qu'il venait en Russie et les Russes lui avaient parus insaisissables, méfiants et pas toujours honnêtes. L'étaient-ils vraiment ou bien cette sensation tenait-elle davantage à un préjugé idiot ? Après tout qu'importe ? Il n'était là que pour quelques jours et si les Russes ne lui semblaient pas de confiance, c'est qu'ils ne l'étaient pas. Nul besoin de s'interroger là-dessus ! Il s'était toujours fié à ses sensations et son ressenti et jusqu'à présent, ils ne l'avaient jamais trompé. S'il pouvait, aujourd'hui encore, continuer à jouir de cette liberté de mouvement, c'est bien à ces instincts primaires qu'il le devait.

         Surveillant le Russe du coin de l’œil, il s'avança jusqu'au comptoir. Il commanda une bière qu'il paya aussitôt et vint s'assoir dans un angle sombre de la pièce, à une table d'où il pouvait le voir tranquillement, sans se faire remarquer. Il choisit avec précision sa position sur la banquette, profitant de la présence d'un poteau dans l'axe principal, de sorte qu'il pouvait à sa guise, en se penchant légèrement, l'analyser en toute discrétion : un type dans la cinquantaine, le cheveu blond et porté ras sur un visage tendu et fatigué, attablé devant une bière à laquelle il ne touchait pratiquement pas. Sous des sourcils épais, le Russe avait un regard vague qui se portait tour à tour sur les clients du bar, mais sans s'y attarder. Les voyait-il seulement ? C'était d'autant plus étrange qu'il semblait là sans y être vraiment. Comme s'il avait, simultanément, des envies d'ailleurs et d'ici, l'esprit en proie au doute tant il se rongeait les ongles et regardait sa montre à tout bout de champ.
         Et s'il attendait quelqu'un ?

         Le Russe montrait maintenant des signes d'anxiété beaucoup plus forts, ce qui était nouveau ou qu'il n'avait pas remarqué de prime abord. Le Français voyait son regard aller et venir autour de lui, ses yeux grossir, ses doigts se tendre, son corps se cabrer. Cela ne lui plaisait pas du tout. Il les préférait calme.
         Il faillit se raviser et choisir quelqu'un d'autre lorsqu'il vit le Russe se lever et manquer de tomber. Ce qui le rassura. L'anxiété qu'il voyait était en réalité une faiblesse. Ce blond ne savait pas se maîtriser.
         C'était le signe qu'il attendait, la preuve qu'il ne pouvait se tromper : son premier jugement était toujours le bon.
         Il se leva à son tour, vérifiant le contenu de sa poche gauche. Tout était en place. Il surveilla la sortie du Russe à travers la vitrine. Celui-ci semblait prendre son temps devant l'entrée du café. Il se permit donc, lui aussi, d'attendre un instant, avant de sortir tranquillement.

         Dehors, le froid rigoureux de l'hiver le glaça. Il referma à la hâte son manteau, emmitoufla son cou dans son écharpe de laine, enfila ses gants et glissa ses mains dans ses poches.
         Il partit d'un pas leste. Il n'était plus qu'à un mètre du Russe lorsqu'il se prit les pieds dans un pavé saillant. Son corps fut aussitôt projeté vers l'avant. Pris au dépourvu, il lâcha un cri de surprise et se laissa tomber, les bras en éventail.
         Sasha, alerté par le cri, n'eut que le temps de se retourner pour voir arriver sur lui le corps planant d'un inconnu. Il tenta bien de mettre le sien en opposition, mais il perdit rapidement l'équilibre et tous deux chutèrent lourdement sur le sol.
         - I'm really sorry !
         Se relevant, il tendit une main au Russe qui, toujours à terre, semblait avoir davantage souffert de sa chute.
         - Oke ! Oke ! bredouilla Sasha, acceptant la main tendue.

         Sasha venait de se remettre debout et réajustait ses vêtements quand il constata une déchirure  sur le côté droit de son manteau, juste au-dessus de la poche. Une entaille assez large. Il poussa un juron en montrant les dégâts à cet imbécile d'étranger.
         -       Excusez-moi ! J'ai perdu l'équilibre, lui répondit ce dernier, en tachant de montrer un visage profondément désolé.
         Il le lui avait dit en Français, ayant constaté que le Russe ne maîtrisait pas davantage l'anglais. Mais cela ne calmait pas Sasha, qui se mit à gesticuler avec véhémence en tentant d'attirer l'attention des rares passants.
         Le Français ne tenait pas à se faire remarquer. Il sortit rapidement de son portefeuille un billet de 5000 roubles qu'il lui tendit.
         - Prenez. Prenez-le. Pour me faire pardonner, insista-t-il devant l'hésitation du Russe.
            Sasha s'en saisit, le palpa, visiblement méfiant, avant de l'empocher prestement. Son visage se détendit et l'autre en profita : lui montrant le bar d'où ils venaient de sortir, il proposa de lui offrir un verre. Sasha accepta.
 

Intro

 
            Le jeune homme est immobile. Son cou est raide, ses épaules tombantes. Tournant le dos au lit, il serre entre ses mains fiévreuses cette lettre qu'il relit pour la troisième fois.
          Le soleil couchant inonde le studio d’une pâle lumière orangée. Sur le guéridon de l’entrée, un bouquet de fleurs sauvages diffuse des senteurs printanières. Une enveloppe est adossée au vase. Un peu plus loin, sur le bureau, des restes de repas trainent dans les assiettes mais la bouteille de vin est vide, comme les deux verres à pied et le petit flacon dont l'étiquette a été arrachée.
         Dans le lit, les deux corps sont nus et enlacés. Couchés en chien de fusil et flottant sur le lit. Leurs genoux s'effleurent, leurs poitrines se touchent. Sa main à elle est délicatement posée sur son épaule à lui. Ses longs cheveux noirs forment une vaste couronne autour de son visage blanc. Quelques mèches soyeuses courent sur le drap rouge et viennent se mêler à la chevelure claire de l'homme. D'autres semblent lui caresser la joue. Leurs bouches se sourient.
         Le visage détendu, les yeux ouverts, ils s'observent avec une tranquillité inquiétante.
         Le jeune homme replie soigneusement la lettre et la remet dans l'enveloppe. Il regarde une dernière fois ce lieu familier : la peinture pourpre des murs, les rideaux blancs décorés de petites violettes qu'ils avaient choisis ensemble, le poster de Mogwai sur le mur du fond : ce visage flou, blafard, cadavérique ; cette sorte de Dracula aux yeux violets et lèvres vermillons ; la dentition carnassière ; lettres blanches sur fond noir « Come on die young ».
         S'il avait su...
         Il s'approche du lit, se penche vers elle et s’imprègne une dernière fois de son parfum. Il l'embrasse tendrement sur le front, caresse ses cheveux et fait volte-face. Il ne veut pas avoir à le regarder, lui, ce salopard sans qui tout cela ne serait jamais arrivé.
         Sentant les pleurs monter, il traverse la pièce rapidement. Sur le palier, il tire silencieusement la porte derrière lui, sans pouvoir réprimer ce soudain torrent de larmes qui lui explose au visage.

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