Chap 11

11

         L’hôtel Intercontinental était situé en retrait d’une route peu passante, le long du lac de l’Alster. Friedrich était confortablement installé dans la salle de restaurant, attablé devant une assiette déjà bien entamée, quand Aengus y entra. Il n’était pas particulièrement en retard ce matin, mais son réveil avait été pénible et il avait toujours du mal à émerger. La faute à cette sensation désagréable de ne pas savoir avec précision où il se réveillait. Ce n'était pas nouveau, mais ça devenait de plus en plus récurrent.
         Il se fraya un passage jusqu’au buffet chaud qu’une troupe de japonais squattait. Il souleva le couvercle du réchauffeur : bacon grillé, saucisses, œufs brouillés. Petit-déjeuner habituel, toujours identique quelque soit le lieu. Et sans spécialité locale, comme à chaque fois. Il se servit copieusement, se remplit un verre de jus d’orange et rejoignit Friedrich qui terminait son saumon fumé.
         - Bien dormi ? lui demanda Friedrich dans son anglais teinté d'accent batave.
         Il ne répondit pas immédiatement, se contentant de fixer le visage poupin et les petits yeux gris que des lunettes à verres épais rapetissaient encore davantage.
         - Ça ne t'arrive jamais de ne pas savoir où tu te réveilles le matin ?
         - Si ! rigola Friedrich. C'est marrant que tu en parles... Figure-toi que le week-end dernier, lorsque le réveil a sonné, je me suis demandé qui était la femme qui avait dormi à mes côtés ! T'imagines ? Alors que j'étais chez moi !
         Il rigola de plus belle.
         - Tu trouves ça drôle ? Si ta femme t'entendait !
         Friedrich reposa sa fourchette dans son assiette et le regarda avec étonnement.
         - Pourquoi, ça ne te fait pas rire toi ?
         Aengus secoua simplement la tête en guise de réponse.
         Friedrich Koelen venait de Hoofddorp, un bled de la banlieue d’Amsterdam. C'était un type affable et souriant et toujours d'humeur égale. Ce n'était pas un grand causeur. Il exprimait peu ses sentiments et il fallait vraiment aller le chercher pour obtenir son avis, ce qui n'était pas sans complication lors de leurs meetings professionnels.
         Aengus aimait bien Friedrich. Cela faisait deux ans qu’ils travaillaient ensemble. Une semaine ici, une semaine là-bas, cette fois-ci à Hambourg. Deux ans qu’ils écumaient les salles de réunions d’Europe et des environs, à la recherche d’économies à réaliser. De « savings », comme on disait dans leur jargon. C’est pour cela qu’ils étaient payés : trouver des gains de productivité, adapter les moyens de production à la charge de travail. En un mot, supprimer tous les postes inutiles et renvoyer chez eux les moins efficaces. En ces temps de crise, le grand capital n'a pas le temps de s’apitoyer. La marche en avant se poursuit. Le marché global n'offre plus que quelques restes. Faut savoir les saisir ou crever la gueule ouverte.
         Quand on lui avait proposé le deal, Aengus n’avait pas réfléchi longtemps. Ça faisait un moment qu’il les observait, les oisifs. Ceux qui bossent selon l’humeur du jour, entre deux fenêtres d’ordinateur. PowerPoint d’un côté, Facebook de l’autre. Zappant, avec l'agilité des pionniers de l'informatique, du rapport à terminer pour la veille aux potins lubriques de leurs potes. La nouvelle génération était vraiment la plaie de ce siècle. Incapable de se pointer à l’heure en rendez-vous, aucun sens des priorités, aucune attache, aucune moralité.
         Aengus avait vu dans cette proposition professionnelle une bénédiction. Enfin, il allait pouvoir remettre de l’ordre dans l’entreprise. Rappeler ces petits branleurs à leurs responsabilités. Sans quoi, la porte leur serait grande ouverte.
         Friedrich n'avait jamais émis le moindre commentaire quant à la réalité de leur mission. Il ne donnait jamais son opinion, ne portait aucun jugement moral. Il obéissait aux ordres d'Aengus et n’était jamais contrariant. Tout juste se permettait-il par moments quelques observations, d’ailleurs souvent justifiées. Quant aux décisions radicales qu’ils devaient annoncer ensemble, comme la suppression immédiate de 30% des effectifs demandée au bureau de Saint-Pétersbourg trois mois auparavant, elles semblaient glisser sur lui et ne jamais le toucher. La seule chose dont il paraissait se soucier était la qualité de la bière qu’il boirait le soir même. 
          - Je t’ai attendu hier soir, au bar. 
          - Suis allé prendre l’air. J’avais besoin de sortir. La bière était bonne ?
          - La bière allemande est toujours bonne !
         Friedrich avala sa dernière bouchée de saumon, s’essuya la bouche et sucra son café.        
          - Tu as dû rentrer tard…
          - Tu me surveilles Friedrich ?
         - Nein, nein ! Il éclata d’un grand rire communicatif, sa bedaine montant et descendant au-dessus du niveau de la table.
          Simplement, j’ai quitté le bar à 1 heure du mat' et t’étais pas rentré...
         Aengus contempla un instant le visage rose de son collègue, ses cheveux clairsemés ramenés en avant, sa chemise blanche trop serrée, sa cravate noire.
         - Ouais, je suis rentré assez tard…
* *
          En arrivant sur Gerhofstrasse, le soleil commençait à décliner et ses rayons se faisaient plus directs. Le temps était clément. Il avait passé une chemise claire sous un pull léger et son jean habituel. Par précaution, il avait également emporté sa veste beige.
         La rue était bien fréquentée. Essentiellement par des personnes seules, sortant de leur bureau et se pressant chez elles. Ou prenant leur temps, au gré des vitrines : Vodafone, the Body Shop, H&M, Marco Polo, Benetton… Comme un air de déjà vu… Dans une autre rue dans une autre ville, à deux mille, dix mille kilomètres de là... Plus au sud ou plus à l’ouest… Plus près ou plus loin... Etait-ce hier ou demain ? Etait-il bien ici et pas ailleurs ? Avait-il vraiment voyagé depuis la dernière fois ?
         C’était quand ?
         Il la crut jaillie du soleil, sortie tout droit d’un halo de lumière, tant elle éblouissait la rue. Il passa ses lunettes noires pour mieux la regarder venir. Elle était stupéfiante.
         Elle avançait tout en douceur, droit sur lui. Avec l’assurance des jeunes filles qui veulent se sentir femme. Ses hanches étaient magnifiques. Sa démarche ultra sexy. Elle portait une robe rouge cintrée qui s’arrêtait à mi-cuisses. Petite, malgré des escarpins noirs à talons hauts. Son visage était sévère, presque froid, avec ses cheveux noirs tirés en queue de cheval et une paire de lunettes de soleil à la monture brillante. Son assurance est trompeuse, pensa-t-il. Elle a besoin de compenser sa petite taille...
         Il ralentit son pas pour apprécier son visage arrondi et ses lèvres fines et si bien dessinées, mais elle le dépassa sans le moindre regard.
         Nullement vexé, plutôt amusé par sa mutinerie, il fit volte-face et entreprit de la suivre. Son regard se figea sur ses fesses. A damner un saint ! Deux petites pommes bien fermes et rebondies, qui remuaient délicieusement sous la mince étoffe de la robe rendue transparente par les rayons rasants du soleil couchant. Selon la position qu’il prenait, il pouvait apercevoir le haut de ses cuisses et la dentelle délicate de son string. Le spectacle était captivant. 
         Elle s’arrêta devant la boutique Tommy Hilfinger sur Poststrasse. Il resta à l’observer, à bonne distance. Elle ne semblait pas l’avoir remarqué. Indispensable. Il glissa la main dans sa poche gauche et en tâta l’intérieur. Il sentit le froid du manche et le chaud de la protection plastique.
         Autour de lui, c’était toujours l’effervescence d'une fin de journée de printemps. Ça allait et venait en un flot discontinu d’humains et de véhicules. De bruits, de cris, d’odeurs dégueulasses. Quel abrutissement ! Ils ne se rendent pas compte de la merde qui les entoure ! Ils s’imaginent au paradis alors que le monde pue et s’écroule. Des imbéciles !
         Elle reprit son chemin et s’engagea à droite sur Grosse Bleichen. Tom Tailor, Green, Muji… Ils marchaient maintenant à l’ombre d’un bâtiment de briques ocres. Le spectacle était moins réjouissant.
         A l’angle de Heuberg et de Bleichenbrücke, elle sembla hésiter. Elle prit finalement à gauche, passa sous les arcades, enjamba le canal. Bang & Olufsen, Habitat, Jacadi.
         Cartier et Patek Philippe… C’est là qu’elle fit une seconde pause pour admirer les montres. Là qu’il se prit les pieds dans le pot de buis à l’entrée du magasin et se fracassa la tête la première, s’agrippant par réflexe aux flancs magnifiques qui s'offraient à lui. Elle ne put retenir un cri et porta immédiatement sa main à sa hanche. Sa robe était déchirée sur deux centimètres, révélant l’attache supérieure de son string et un bout de chair rougie par quelques gouttes de sang. Le type était à terre, étendu sur le côté. Il semblait souffrir d’une jambe tant il la tenait fermement entre ses mains. Elle releva ses lunettes. De beaux yeux noisette, marqués par l’incompréhension et le désarroi. Elle lui tendit la main et l’aida à se redresser.
         Elle nettoya la plaie à l’aide du mouchoir qu’il lui offrit, camoufla la déchirure comme elle pu. Elle était en colère. La robe lui avait coûté bonbon. Elle le lui dit et vit sa gêne et sa peine. Il s’excusa platement. Lui proposa de la dédommager.
         Il s’exprimait dans un bon anglais où elle décelait les intonations coquettes de la langue française. Il avait vraiment un beau regard, doux, rassurant. Il le savait et lui proposait en prime son sourire le plus charmeur.
          Elle semblait cependant pressée de partir. Il réussit à la convaincre de l’accompagner sur quelques mètres, jusqu’au distributeur de billets, d’où il pourrait racheter sa maladresse.
         Ils remontèrent ensemble Neuer Wall. Passèrent Ferragamo et Tod's, Hermès et Massimo Dutti. Longèrent Max Mara, Bulgari, Mont Blanc et Mac. Elle ne s’attarda pas devant Longchamp, ne regarda pas Nespresso ni Mango. Elle jeta un œil rapide chez Frey Wille mais ignora Omega et Geox.
         Au bout de la rue, ils tournèrent à gauche sur Jungfernstieg et continuèrent jusqu’à la Commerzbank. Là, il prit soin qu’elle remarque son Amex Platinium et retira une coquette somme. Les yeux de la jeune femme s’animèrent à la vue des billets et il tenta de percer leur pupille. Il sentit sa gêne, vit son visage s’empourprer, mais cela ne dura pas. Elle reprit le contrôle d’elle-même.
         Il profita de l'occasion pour lui dire combien cette courte promenade en sa compagnie avait été un enchantement. Elle venait d’embellir son quotidien monotone.
         Il aurait été dommage de se quitter comme ça, alors que le hasard les avait conduits l’un vers l’autre. Il ne faut jamais contrarier le hasard.
         - Vous êtes ravissante, vraiment. Vous me troublez. Honnêtement, je n’ai jamais fait rencontre plus délicieuse. Je suis sincère. Je ne saurais comment vous remercier. Si vous vouliez bien prendre un verre avec moi ? Là justement, de l’autre côté de la rue, n’est-ce pas une brasserie ?
         - L’Alex, confirma-t-elle.
         - L’Alex...
         - Magda, enchantée.
         Il sentit sa main chaude dans la sienne et la serra doucement. Il souhaita secrètement la garder indéfiniment. Elle avait un visage délicieux.
         Elle lui sourit et il fondit.
         Une heure depuis leur rencontre. Ils s’étaient accrochés du regard et ne se lâchaient pas. Il rêvait de la prendre dans ses bras, de la serrer fort contre lui, de glisser sa main sous sa jupe et sentir sa poitrine se gonfler contre la sienne. Il devinait également son désir à elle, qui laissait son pied au contact du sien. Pourtant, ni l’un ni l’autre ne faisaient le premier pas. La table entre eux maintenait la distance qui sépare toujours les relations amicales des liaisons charnelles. Comme si elle retenait  leurs pulsions, pour mieux leur permettre de se jeter, plus tard, l’un sur l’autre, dans un mouvement radical et violent.
         Cependant, il ne pouvait pas laisser passer plus de temps. Il lui proposa de quitter le bar. Elle se leva machinalement dans une sorte d’extase voluptueuse.
         Il lui prit la main et la conduisit jusqu’au jardin botanique. Docilement, elle se laissa guider, posant de temps à autre sa tête sur son épaule ; moments d’abandon dont elle ne savait s’ils étaient dictés par son désir ou par cette langueur, soudaine et inattendue, dont elle sentait les effets vaporeux depuis quelques minutes. 
         Le parc était presque désert à cette heure, pourtant elle n’avait pas peur, portée par cette vague de bien-être béat. Insouciante, elle le suivit dans le jardin japonais où ils s’installèrent sous une pagode en bois coiffée d'un toit aux bords relevés et pointus. Il l’allongea sur le côté et s’étendit avec elle. Il lui prit la bouche, tendrement. Elle sentit sa langue venir caresser la sienne. Elle sentit ses mains sur ses seins, ses mains sur ses cuisses. Il la fit basculer sur le dos et remonta sa robe jusqu’à la taille. Elle écarta les jambes et ferma les yeux. Une chaleur douce l’envahit tandis qu’elle se laissait aller, à l’abandon, emportée par le flow lancinant d’une comptine enfantine.
         Lorsqu’il se retira, elle ne fit aucun mouvement. Il enleva le préservatif de son sexe, y fit un nœud et le glissa dans la poche de son jean. Il contempla son visage avant de faire redescendre la robe sur ses cuisses. Il camoufla ses seins dans le soutien-gorge, remonta les bretelles. En contre bas de la pagode, il avisa un banc, près du bassin aux kohakus.
         Il prit Magda sous les épaules, la porta jusqu’au banc et l’installa confortablement. Il épousseta la robe, la rechaussa de ses escarpins noirs, refit la queue de cheval et replaça les lunettes à montures brillante sur le visage angélique. Il recula, observa, se rapprocha, vérifia encore avec soin les moindres détails de l'apparence et de la position de son corps.
         Quand il fut satisfait, qu’il la trouva naturellement installée, il ôta ses gants qui rejoignirent, dans sa poche, la capote. Il se pencha vers Magda et lui donna un dernier baiser. Se redressant, il crut déceler un sourire sur son visage.
         Elle allait lui manquer.

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