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L’hôtel Intercontinental
était situé en retrait d’une route peu passante, le long du lac de l’Alster.
Friedrich était confortablement installé dans la salle de restaurant, attablé
devant une assiette déjà bien entamée, quand Aengus y entra. Il n’était pas
particulièrement en retard ce matin, mais son réveil avait été pénible et il
avait toujours du mal à émerger. La faute à cette sensation désagréable de ne
pas savoir avec précision où il se réveillait. Ce n'était pas nouveau, mais ça
devenait de plus en plus récurrent.
Il se fraya un passage
jusqu’au buffet chaud qu’une troupe de japonais squattait. Il souleva le
couvercle du réchauffeur : bacon grillé, saucisses, œufs brouillés.
Petit-déjeuner habituel, toujours identique quelque soit le lieu. Et sans
spécialité locale, comme à chaque fois. Il se servit copieusement, se remplit
un verre de jus d’orange et rejoignit Friedrich qui terminait son saumon fumé.
- Bien
dormi ? lui demanda Friedrich dans son anglais teinté d'accent batave.
Il ne répondit pas
immédiatement, se contentant de fixer le visage poupin et les petits yeux gris
que des lunettes à verres épais rapetissaient encore davantage.
- Ça ne t'arrive jamais de ne pas savoir où tu te réveilles le
matin ?
- Si ! rigola Friedrich. C'est marrant que tu en parles...
Figure-toi que le week-end dernier, lorsque le réveil a sonné, je me suis
demandé qui était la femme qui avait dormi à mes côtés ! T'imagines ?
Alors que j'étais chez moi !
Il rigola de plus belle.
- Tu trouves ça drôle ? Si ta femme t'entendait !
Friedrich reposa sa
fourchette dans son assiette et le regarda avec étonnement.
- Pourquoi, ça ne te fait pas rire toi ?
Aengus secoua simplement
la tête en guise de réponse.
Friedrich Koelen venait
de Hoofddorp, un bled de la banlieue d’Amsterdam. C'était un type affable et
souriant et toujours d'humeur égale. Ce n'était pas un grand causeur. Il
exprimait peu ses sentiments et il fallait vraiment aller le chercher pour
obtenir son avis, ce qui n'était pas sans complication lors de leurs meetings
professionnels.
Aengus aimait bien
Friedrich. Cela faisait deux ans qu’ils travaillaient ensemble. Une semaine
ici, une semaine là-bas, cette fois-ci à Hambourg. Deux ans qu’ils écumaient
les salles de réunions d’Europe et des environs, à la recherche d’économies à
réaliser. De « savings », comme on disait dans leur jargon. C’est
pour cela qu’ils étaient payés : trouver des gains de productivité,
adapter les moyens de production à la charge de travail. En un mot, supprimer
tous les postes inutiles et renvoyer chez eux les moins efficaces. En ces temps
de crise, le grand capital n'a pas le temps de s’apitoyer. La marche en avant
se poursuit. Le marché global n'offre plus que quelques restes. Faut savoir les
saisir ou crever la gueule ouverte.
Quand on lui avait proposé le deal, Aengus n’avait pas
réfléchi longtemps. Ça faisait un moment qu’il les observait, les oisifs. Ceux
qui bossent selon l’humeur du jour, entre deux fenêtres d’ordinateur.
PowerPoint d’un côté, Facebook de l’autre. Zappant, avec l'agilité des
pionniers de l'informatique, du rapport à terminer pour la veille aux potins
lubriques de leurs potes. La nouvelle génération était vraiment la plaie de ce
siècle. Incapable de se pointer à l’heure en rendez-vous, aucun sens des
priorités, aucune attache, aucune moralité.
Aengus avait vu dans
cette proposition professionnelle une bénédiction. Enfin, il allait pouvoir
remettre de l’ordre dans l’entreprise. Rappeler ces petits branleurs à leurs
responsabilités. Sans quoi, la porte leur serait grande ouverte.
Friedrich n'avait jamais
émis le moindre commentaire quant à la réalité de leur mission. Il ne donnait
jamais son opinion, ne portait aucun jugement moral. Il obéissait aux ordres
d'Aengus et n’était jamais contrariant. Tout juste se permettait-il par moments
quelques observations, d’ailleurs souvent justifiées. Quant aux décisions
radicales qu’ils devaient annoncer ensemble, comme la suppression immédiate de
30% des effectifs demandée au bureau de Saint-Pétersbourg trois mois
auparavant, elles semblaient glisser sur lui et ne jamais le toucher. La seule
chose dont il paraissait se soucier était la qualité de la bière qu’il boirait
le soir même.
- Je t’ai attendu hier soir, au bar.
- Suis allé prendre l’air. J’avais besoin de sortir. La bière était
bonne ?
- La bière allemande est toujours bonne !
Friedrich avala sa
dernière bouchée de saumon, s’essuya la bouche et sucra son café.
- Tu as dû rentrer tard…
- Tu me surveilles Friedrich ?
- Nein, nein ! Il éclata d’un grand rire
communicatif, sa bedaine montant et descendant au-dessus du niveau de la table.
- Simplement, j’ai quitté le bar à 1 heure du mat' et t’étais
pas rentré...
Aengus contempla un
instant le visage rose de son collègue, ses cheveux clairsemés ramenés en
avant, sa chemise blanche trop serrée, sa cravate noire.
- Ouais, je suis rentré assez tard…
* *
En arrivant sur
Gerhofstrasse, le soleil commençait à décliner et ses rayons se faisaient plus
directs. Le temps était clément. Il avait passé une chemise claire sous un pull
léger et son jean habituel. Par précaution, il avait également emporté sa veste
beige.
La rue était bien
fréquentée. Essentiellement par des personnes seules, sortant de leur bureau et
se pressant chez elles. Ou prenant leur temps, au gré des vitrines :
Vodafone, the Body Shop, H&M, Marco Polo, Benetton… Comme un air de déjà
vu… Dans une autre rue dans une autre ville, à deux mille, dix mille kilomètres
de là... Plus au sud ou plus à l’ouest… Plus près ou plus loin... Etait-ce
hier ou demain ? Etait-il bien ici et pas ailleurs ? Avait-il
vraiment voyagé depuis la dernière fois ?
C’était quand ?
Il la crut jaillie du
soleil, sortie tout droit d’un halo de lumière, tant elle éblouissait la rue.
Il passa ses lunettes noires pour mieux la regarder venir. Elle était
stupéfiante.
Elle avançait tout en
douceur, droit sur lui. Avec l’assurance des jeunes filles qui veulent se
sentir femme. Ses hanches étaient magnifiques. Sa démarche ultra sexy. Elle
portait une robe rouge cintrée qui s’arrêtait à mi-cuisses. Petite, malgré des
escarpins noirs à talons hauts. Son visage était sévère, presque froid, avec
ses cheveux noirs tirés en queue de cheval et une paire de lunettes de soleil à
la monture brillante. Son assurance est trompeuse, pensa-t-il. Elle a besoin de
compenser sa petite taille...
Il ralentit son pas pour
apprécier son visage arrondi et ses lèvres fines et si bien dessinées, mais
elle le dépassa sans le moindre regard.
Nullement vexé, plutôt
amusé par sa mutinerie, il fit volte-face et entreprit de la suivre. Son regard
se figea sur ses fesses. A damner un saint ! Deux petites pommes bien
fermes et rebondies, qui remuaient délicieusement sous la mince étoffe de la
robe rendue transparente par les rayons rasants du soleil couchant. Selon la
position qu’il prenait, il pouvait apercevoir le haut de ses cuisses et la
dentelle délicate de son string. Le spectacle était captivant.
Elle s’arrêta devant la
boutique Tommy Hilfinger sur Poststrasse. Il resta à l’observer, à bonne
distance. Elle ne semblait pas l’avoir remarqué. Indispensable. Il glissa la
main dans sa poche gauche et en tâta l’intérieur. Il sentit le froid du manche
et le chaud de la protection plastique.
Autour de lui, c’était
toujours l’effervescence d'une fin de journée de printemps. Ça allait et venait
en un flot discontinu d’humains et de véhicules. De bruits, de cris, d’odeurs
dégueulasses. Quel abrutissement ! Ils ne se rendent pas compte de la
merde qui les entoure ! Ils s’imaginent au paradis alors que le monde pue
et s’écroule. Des imbéciles !
Elle reprit son chemin et
s’engagea à droite sur Grosse Bleichen. Tom Tailor, Green, Muji… Ils marchaient maintenant à l’ombre d’un
bâtiment de briques ocres. Le spectacle était moins réjouissant.
A l’angle de Heuberg et
de Bleichenbrücke, elle sembla hésiter. Elle prit finalement à gauche, passa
sous les arcades, enjamba le canal. Bang & Olufsen, Habitat, Jacadi.
Cartier et Patek
Philippe… C’est là qu’elle fit une seconde pause pour admirer les montres. Là
qu’il se prit les pieds dans le pot de buis à l’entrée du magasin et se
fracassa la tête la première, s’agrippant par réflexe aux flancs magnifiques
qui s'offraient à lui. Elle ne put retenir un cri et porta immédiatement sa
main à sa hanche. Sa robe était déchirée sur deux centimètres, révélant
l’attache supérieure de son string et un bout de chair rougie par quelques
gouttes de sang. Le type était à terre, étendu sur le côté. Il semblait
souffrir d’une jambe tant il la tenait fermement entre ses mains. Elle releva
ses lunettes. De beaux yeux noisette, marqués par l’incompréhension et le
désarroi. Elle lui tendit la main et l’aida à se redresser.
Elle nettoya la plaie à
l’aide du mouchoir qu’il lui offrit, camoufla la déchirure comme elle pu. Elle
était en colère. La robe lui avait coûté bonbon. Elle le lui dit et vit sa gêne
et sa peine. Il s’excusa platement. Lui proposa de la dédommager.
Il s’exprimait dans un
bon anglais où elle décelait les intonations coquettes de la langue française.
Il avait vraiment un beau regard, doux, rassurant. Il le savait et lui
proposait en prime son sourire le plus charmeur.
Elle semblait cependant pressée de partir. Il
réussit à la convaincre de l’accompagner sur quelques mètres, jusqu’au
distributeur de billets, d’où il pourrait racheter sa maladresse.
Ils remontèrent ensemble
Neuer Wall. Passèrent Ferragamo et Tod's, Hermès et Massimo Dutti. Longèrent
Max Mara, Bulgari, Mont Blanc et Mac. Elle ne s’attarda pas devant Longchamp,
ne regarda pas Nespresso ni Mango. Elle jeta un œil rapide chez Frey Wille mais
ignora Omega et Geox.
Au bout de la rue, ils
tournèrent à gauche sur Jungfernstieg et continuèrent jusqu’à la Commerzbank.
Là, il prit soin qu’elle remarque son Amex Platinium et retira une coquette somme.
Les yeux de la jeune femme s’animèrent à la vue des billets et il tenta de
percer leur pupille. Il sentit sa gêne, vit son visage s’empourprer, mais cela
ne dura pas. Elle reprit le contrôle d’elle-même.
Il profita de l'occasion
pour lui dire combien cette courte promenade en sa compagnie avait été un
enchantement. Elle venait d’embellir son quotidien monotone.
Il aurait été dommage de
se quitter comme ça, alors que le hasard les avait conduits l’un vers l’autre.
Il ne faut jamais contrarier le hasard.
- Vous êtes ravissante, vraiment. Vous me troublez. Honnêtement, je
n’ai jamais fait rencontre plus délicieuse. Je suis sincère. Je ne saurais
comment vous remercier. Si vous vouliez bien prendre un verre avec moi ?
Là justement, de l’autre côté de la rue, n’est-ce pas une brasserie ?
- L’Alex,
confirma-t-elle.
- L’Alex...
- Magda, enchantée.
Il sentit sa main chaude
dans la sienne et la serra doucement. Il souhaita secrètement la garder
indéfiniment. Elle avait un visage délicieux.
Elle lui sourit et il
fondit.
Une heure depuis leur
rencontre. Ils s’étaient accrochés du regard et ne se lâchaient pas. Il rêvait
de la prendre dans ses bras, de la serrer fort contre lui, de glisser sa main
sous sa jupe et sentir sa poitrine se gonfler contre la sienne. Il devinait
également son désir à elle, qui laissait son pied au contact du sien. Pourtant,
ni l’un ni l’autre ne faisaient le premier pas. La table entre eux maintenait
la distance qui sépare toujours les relations amicales des liaisons charnelles.
Comme si elle retenait leurs pulsions,
pour mieux leur permettre de se jeter, plus tard, l’un sur l’autre, dans un
mouvement radical et violent.
Cependant, il ne pouvait
pas laisser passer plus de temps. Il lui proposa de quitter le bar. Elle se leva
machinalement dans une sorte d’extase voluptueuse.
Il lui prit la main et la
conduisit jusqu’au jardin botanique. Docilement, elle se laissa guider, posant
de temps à autre sa tête sur son épaule ; moments d’abandon dont elle ne
savait s’ils étaient dictés par son désir ou par cette langueur, soudaine et
inattendue, dont elle sentait les effets vaporeux depuis quelques minutes.
Le parc était presque
désert à cette heure, pourtant elle n’avait pas peur, portée par cette vague de
bien-être béat. Insouciante, elle le suivit dans le jardin japonais où ils
s’installèrent sous une pagode en bois coiffée d'un toit aux bords relevés et
pointus. Il l’allongea sur le côté et s’étendit avec elle. Il lui prit la
bouche, tendrement. Elle sentit sa langue venir caresser la sienne. Elle sentit
ses mains sur ses seins, ses mains sur ses cuisses. Il la fit basculer sur le
dos et remonta sa robe jusqu’à la taille. Elle écarta les jambes et ferma les
yeux. Une chaleur douce l’envahit tandis qu’elle se laissait aller, à
l’abandon, emportée par le flow lancinant d’une comptine enfantine.
Lorsqu’il se retira, elle
ne fit aucun mouvement. Il enleva le préservatif de son sexe, y fit un nœud et
le glissa dans la poche de son jean. Il contempla son visage avant de faire
redescendre la robe sur ses cuisses. Il camoufla ses seins dans le
soutien-gorge, remonta les bretelles. En contre bas de la pagode, il avisa un
banc, près du bassin aux kohakus.
Il prit Magda sous les
épaules, la porta jusqu’au banc et l’installa confortablement. Il épousseta la
robe, la rechaussa de ses escarpins noirs, refit la queue de cheval et replaça
les lunettes à montures brillante sur le visage angélique. Il recula, observa,
se rapprocha, vérifia encore avec soin les moindres détails de l'apparence et
de la position de son corps.
Quand il fut satisfait,
qu’il la trouva naturellement installée, il ôta ses gants qui rejoignirent,
dans sa poche, la capote. Il se pencha vers Magda et lui donna un dernier
baiser. Se redressant, il crut déceler un sourire sur son visage.
Elle allait lui manquer.
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