Chap 16

16
 

            La cloche sonna le rappel des troupes. Les jeunes élèves de sixième, particulièrement intimidés en ce jour de rentrée scolaire, se mirent sagement en rang, les uns derrière les autres, à l’emplacement convenu et indiqué à la craie sur le sol goudronneux de la cour. Sur un signe de leur professeur principal, ils le suivirent, dans une queue leu leu approximative, à travers les dédales d’étages et d’escaliers, jusque dans la classe située au fond du dernier couloir à gauche, où chacun s’installa.
         Benjamin regarda autour de lui. Il n’était pas rassuré mais ne semblait pas être le seul. L’école semblait nouvelle pour tout le monde, Valérie et Christophe le lui avaient précisé juste avant de le quitter aux portes de l’établissement. Ils l’avaient embrassé chaudement mais cette chaleur avait maintenant disparue. Il avait peur. Il n’aurait su dire pourquoi, mais il avait peur. Découvrir certains de ses camarades également anxieux ne lui apportait aucun soulagement. Au contraire. Il voyait dans cette inquiétude généralisée le signe d’un mauvais présage.
         Comme à chaque angoisse, il essaya de faire le vide dans sa tête, de se concentrer sur sa peluche vivante, sa petite chatte Mistigri qu’il retrouverait dans quelques heures, quand ce cauchemar serait terminé.
         Le professeur commença l’appel. Benjamin redressa la tête et observa les élèves qui levaient leur doigt à tour de rôle en enchaînant des « Présent » plus ou moins assurés. Il essaya d’associer chacun de ces nouveaux prénoms à une caractéristique de leur visage ou de leur physique, un peu à la manières des indiens d’Amérique : Alain-cheveux-frisés ; Virginie-lunettes-rondes ; Chlothilde-couettes-tressées ; Bertrand-nez-boursouflé…
         L’enseignant prononça enfin son nom. Surpris, Benjamin se tourna vers lui, sans répondre. Il était confus. Le prénom n’était pas le sien. Il attendit un instant, pensant qu’un autre élève portait le même nom de famille que lui. Personne ne se manifesta. L’enseignant appela de nouveau, avec toujours ce prénom différent. Benjamin se leva contrarié.
          ̶   Monsieur, je m’appelle Benjamin ! Si c’est bien de moi qu’il s’agit, naturellement…
         Le professeur regarda ce petit élève chétif au premier rang puis consulta le document devant lui, cherchant l’explication dans son papier.
           ̶   Ce n’est pas ce qui est écrit sur ma fiche... Tu es bien né le 26 aout 1980 ?
           ̶   Oui Monsieur. Et je m’appelle Benjamin.
          ̶   Dans ce cas, je corrige. J’irai voir l’administration tout à l’heure pour comprendre ce qu’il s’est passé.
           ̶   Merci Monsieur.
         Benjamin se rassit. Le professeur reprit l’appel et plus jamais Benjamin ne fut appelé autrement.
         A la première récréation, Benjamin resta à l’écart, continuant à observer ses camarades dispersés dans l’agitation de la cour. Les sixièmes et les cinquièmes faisaient leur pause en même temps, cent cinquante gamins courraient et se chamaillaient dans un brouhaha insupportable.
         La cour était un espace carré, encerclé de murs gris d’une dizaine de mètres de haut. Le sol, une surface noire et sale, semblable aux trottoirs de la ville, sauf qu’aucun arbre n’y avait été planté. Benjamin avait espéré, le matin, avant d’arriver ici, que cette nouvelle école serait plus gaie, plus verte, plus accueillante que la précédente. Il n’en était rien.  
         A la fin de la récréation, les élèves se remirent en rang pour le retour en classe. Observant la ligne que formaient ses camarades, Benjamin eut la confirmation de ce qu’il avait entrevu deux heures plus tôt : de tous les gamins, il était le plus petit. Le seul dont la taille s’approchait de la sienne, Gustave-gros-pouf s’il se souvenait bien, mesurait une demi-tête de plus. Il comprit que l’année n’allait pas être une partie de plaisir.
         La première journée venait juste de commencer et déjà Benjamin voulait fuir cet endroit et retourner se réfugier dans les pattes de Mistigri.
    
         Comme Benjamin s’y attendait, les premières semaines ne furent pas faciles. Il eut beaucoup de mal à trouver sa place parmi les autres élèves. Rapidement, il devint évident, lorsque certaines affinités furent créées et certains groupes formés, qu’il ne faisait partie d’aucun. Les filles restaient entre elles, ne s’occupant pas des garçons. Quant aux garçons, ils le délaissaient ostensiblement. Si Benjamin s’approchait d’un attroupement, s’il tentait d’intervenir dans une discussion ou souhaitait participer à un jeu, il voyait l’indifférence dans les regards. Il était transparent. Personne ne s’intéressait à lui. Il se sentait rejeté et n’avait aucune idée de ce qu’il devait faire pour changer les choses.
         En classe, la situation était meilleure. Il aimait les cours, aimait apprendre, était curieux de la nouveauté. Il restait attentif, concentré, et de sa place au premier rang, ne perdait pas une miette de ce qu’on lui enseignait. Il adorait les mathématiques et la technologie.
         Les choses se gâtaient dès la sonnerie de la cloche annonçant les récréations. Celles du matin ou de l’après-midi passaient relativement vite. Il arrivait à gérer sa solitude. Un tour aux toilettes, une traversée de la cour en diagonale et le tour était joué. C’est pendant la coupure du déjeuner qu’il avait le plus de mal. Pendant ces pauses là, il se sentait vraiment seul. Il ne savait que faire de lui-même. Véritable âme en peine, il errait mécaniquement entre ces quatre hauts murs sordides tel un détenu innocent. Dans la petitesse de la cour, il cherchait d’un regard absent une scène originale à laquelle s’accrocher et qui lui ferait passer le temps.
         A la cantine, il avait bien essayé, les premiers jours, de rejoindre des tables déjà occupées. Là encore, il avait senti qu’il n’était pas le bienvenu. Depuis, il s’installait toujours à une table vide ou à une extrémité disponible, loin des autres. Parfois, des élèves venaient s’assoir à sa table. Il levait la tête vers eux, les observait, écoutait, attendait le moment où on lui adresserait la parole… Mais ce moment ne venait jamais. Alors, il restait là, le nez dans son assiette, à manger sans appétit, lentement, très lentement, pour ne pas avoir ensuite à vagabonder trop longtemps dans cette enceinte de prisonniers.
         La nuit, Benjamin avait des insomnies. Allongé dans son lit, il trouvait parfois son réconfort dans les câlins qu’il partageait avec sa chatte. Lorsqu’elle ne dormait pas dehors, il lui suffisait de l’appeler, deux fois et sans lever la voix. Dans la minute, elle entrait dans la pièce, poussait un discret « miaou » de reconnaissance, sautait sur le lit et venait s’installer sur sa poitrine. A peine Benjamin posait-il la main sur sa tête poilue que le petit moteur de Mistigri se mettait en marche.
         Hélas, Mistrigri passait la plupart de ses nuits à l’extérieur et toujours au moment où Benjamin  avait le plus besoin d’elle. Ces soirs là, il ne pouvait s’empêcher de ressentir une haine profonde pour sa chatte, fruit de son ingratitude et de son égoïsme de petite féline gâtée !
         Alors, dans la faible clarté de sa chambre, Benjamin tentait autrement de calmer sa tension. Etendu sur le dos, concentré sur sa respiration, il essayait de vider sa tête pour apaiser son esprit. Quand il y parvenait, il chassait ses noires pensées à l’endroit de Mistigri et se recentrait sur le film de sa journée, revoyant les visages et les regards, les attitudes blessantes ou simplement indifférentes de ses camarades à son égard.
         Sa petite taille et son physique chétif étaient-ils une explication ? Etait-ce du mépris pour un être différent ? Ou bien avait-il fait, lui-même, des choses qui le rendaient méprisable aux yeux des autres ? Il avait beau réfléchir à toutes ces questions, rien ne semblait justifier qu’il puisse être responsable du comportement de ses camarades. Il tournait le problème dans tous les sens, il ne voyait pas d’issue, pas de réponse.
         Il en vint à la conclusion que les élèves agissaient ainsi de manière gratuite, sans concertation entre eux et sans raison apparente. Une simple habitude qu’ils avaient prises et dont ils ne se rendaient même plus compte. Ils avaient décidé de ne pas aimer Benjamin ? Dès lors, il n’avait strictement aucune raison de les aimer en retour. Mais il en souffrait terriblement.
         Ah ! Si seulement il arrivait à se défaire de ce sentiment de rejet qu’il éprouvait, de cette tristesse au fond de lui... S’il pouvait  faire comme si…
         « Si je pouvais ne plus ressentir, se disait-il, je deviendrais un Homme ! »
 
         Un soir, il finit par trouver la clé. Comme une évidence : les autres n’existaient pas ! Ne faisaient pas partie du Monde !
         Le Monde, le Vrai, c’était son chez soi, sa famille. Laurence, Christophe et Mistigiri, sa chambre et son jardin. Le reste n’était qu’illusion. Un décor qu’on avait placé là pour habiller le paysage. Les habitants de l’école, élèves indifférents ou malveillants, étaient de simples acteurs de théâtre. Sans vie réelle, ils gravitaient autour de lui pour donner consistance au décor. Tous étaient là pour le divertir. Ils étaient à sa disposition. Il pouvait donc s’en amuser.
          Le lendemain matin, à son arrivée à l’école, il était un nouvel être, un Super Benjamin. Il traversa la cour sans un regard pour personne et alla s’installer contre le mur du fond, près de l’entrée du réfectoire, d’où il se mit à observer ces gesticulateurs sans cervelles, ces parasites au rôle écrit à l’avance.
         Il les méprisait. Tous.
         En classe, il continua de se concentrer sur les cours, notant, calculant, enregistrant avec une vitesse effarante tout ce qui était nécessaire à la bonne compréhension des leçons, n’hésitant plus à poser des questions au moindre doute. Les enseignants étaient ses alliés. Rapidement, il vit dans leurs regards et leurs attitudes qu’eux aussi faisaient la distinction entre Lui et les autres. Ils semblaient avoir remarqué la même chose que lui : Benjamin était, dans la classe, le seul être doué de raison. Le seul à posséder une autonomie de décision. Le seul à ne pas jouer une partition.
            Il passa les mois suivants en restant fidèle à cette idée, ne s’intéressant plus à personne d’autre qu’à Lui.
          Benjamin était, il le savait maintenant, le seul élève qui comptait vraiment.

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