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La cloche sonna le
rappel des troupes. Les jeunes élèves de sixième, particulièrement intimidés en
ce jour de rentrée scolaire, se mirent sagement en rang, les uns derrière les
autres, à l’emplacement convenu et indiqué à la craie sur le sol goudronneux de
la cour. Sur un signe de leur professeur principal, ils le suivirent, dans une
queue leu leu approximative, à travers les dédales d’étages et d’escaliers,
jusque dans la classe située au fond du dernier couloir à gauche, où chacun
s’installa.
Benjamin regarda autour
de lui. Il n’était pas rassuré mais ne semblait pas être le seul. L’école
semblait nouvelle pour tout le monde, Valérie et Christophe le lui avaient
précisé juste avant de le quitter aux portes de l’établissement. Ils l’avaient
embrassé chaudement mais cette chaleur avait maintenant disparue. Il avait
peur. Il n’aurait su dire pourquoi, mais il avait peur. Découvrir certains de
ses camarades également anxieux ne lui apportait aucun soulagement. Au
contraire. Il voyait dans cette inquiétude généralisée le signe d’un mauvais
présage.
Comme à chaque angoisse,
il essaya de faire le vide dans sa tête, de se concentrer sur sa peluche
vivante, sa petite chatte Mistigri qu’il retrouverait dans quelques heures,
quand ce cauchemar serait terminé.
Le professeur commença
l’appel. Benjamin redressa la tête et observa les élèves qui levaient leur
doigt à tour de rôle en enchaînant des « Présent » plus ou moins
assurés. Il essaya d’associer chacun de ces nouveaux prénoms à une
caractéristique de leur visage ou de leur physique, un peu à la manières des
indiens d’Amérique : Alain-cheveux-frisés ;
Virginie-lunettes-rondes ; Chlothilde-couettes-tressées ; Bertrand-nez-boursouflé…
L’enseignant prononça
enfin son nom. Surpris, Benjamin se tourna vers lui, sans répondre. Il était
confus. Le prénom n’était pas le sien. Il attendit un instant, pensant qu’un
autre élève portait le même nom de famille que lui. Personne ne se manifesta.
L’enseignant appela de nouveau, avec toujours ce prénom différent. Benjamin se
leva contrarié.
̶ Monsieur, je m’appelle Benjamin ! Si c’est bien de moi
qu’il s’agit, naturellement…
Le professeur regarda ce
petit élève chétif au premier rang puis consulta le document devant lui,
cherchant l’explication dans son papier.
̶ Ce n’est pas ce qui est écrit sur ma fiche... Tu es bien né le 26
aout 1980 ?
̶ Oui Monsieur. Et je m’appelle Benjamin.
̶ Dans ce cas, je corrige. J’irai voir l’administration tout à
l’heure pour comprendre ce qu’il s’est passé.
̶ Merci Monsieur.
Benjamin se rassit. Le
professeur reprit l’appel et plus jamais Benjamin ne fut appelé autrement.
A la première récréation,
Benjamin resta à l’écart, continuant à observer ses camarades dispersés dans
l’agitation de la cour. Les sixièmes et les cinquièmes faisaient leur pause en
même temps, cent cinquante gamins courraient et se chamaillaient dans un
brouhaha insupportable.
La cour était un espace
carré, encerclé de murs gris d’une dizaine de mètres de haut. Le sol, une
surface noire et sale, semblable aux trottoirs de la ville, sauf qu’aucun arbre
n’y avait été planté. Benjamin avait espéré, le matin, avant d’arriver ici, que
cette nouvelle école serait plus gaie, plus verte, plus accueillante que la
précédente. Il n’en était rien.
A la fin de la
récréation, les élèves se remirent en rang pour le retour en classe. Observant la
ligne que formaient ses camarades, Benjamin eut la confirmation de ce qu’il
avait entrevu deux heures plus tôt : de tous les gamins, il était le plus
petit. Le seul dont la taille s’approchait de la sienne, Gustave-gros-pouf s’il
se souvenait bien, mesurait une demi-tête de plus. Il comprit que l’année
n’allait pas être une partie de plaisir.
La première journée
venait juste de commencer et déjà Benjamin voulait fuir cet endroit et
retourner se réfugier dans les pattes de Mistigri.
Comme Benjamin s’y
attendait, les premières semaines ne furent pas faciles. Il eut beaucoup de mal
à trouver sa place parmi les autres élèves. Rapidement, il devint évident,
lorsque certaines affinités furent créées et certains groupes formés, qu’il ne
faisait partie d’aucun. Les filles restaient entre elles, ne s’occupant pas des
garçons. Quant aux garçons, ils le délaissaient ostensiblement. Si Benjamin
s’approchait d’un attroupement, s’il tentait d’intervenir dans une discussion
ou souhaitait participer à un jeu, il voyait l’indifférence dans les regards.
Il était transparent. Personne ne s’intéressait à lui. Il se sentait rejeté et
n’avait aucune idée de ce qu’il devait faire pour changer les choses.
En classe, la situation
était meilleure. Il aimait les cours, aimait apprendre, était curieux de la
nouveauté. Il restait attentif, concentré, et de sa place au premier rang, ne
perdait pas une miette de ce qu’on lui enseignait. Il adorait les mathématiques
et la technologie.
Les choses se gâtaient
dès la sonnerie de la cloche annonçant les récréations. Celles du matin ou de
l’après-midi passaient relativement vite. Il arrivait à gérer sa solitude. Un
tour aux toilettes, une traversée de la cour en diagonale et le tour était
joué. C’est pendant la coupure du déjeuner qu’il avait le plus de mal. Pendant
ces pauses là, il se sentait vraiment seul. Il ne savait que faire de lui-même.
Véritable âme en peine, il errait mécaniquement entre ces quatre hauts murs
sordides tel un détenu innocent. Dans la petitesse de la cour, il cherchait
d’un regard absent une scène originale à laquelle s’accrocher et qui lui ferait
passer le temps.
A la cantine, il avait
bien essayé, les premiers jours, de rejoindre des tables déjà occupées. Là
encore, il avait senti qu’il n’était pas le bienvenu. Depuis, il s’installait
toujours à une table vide ou à une extrémité disponible, loin des autres.
Parfois, des élèves venaient s’assoir à sa table. Il levait la tête vers eux,
les observait, écoutait, attendait le moment où on lui adresserait la parole… Mais
ce moment ne venait jamais. Alors, il restait là, le nez dans son assiette, à
manger sans appétit, lentement, très lentement, pour ne pas avoir ensuite à
vagabonder trop longtemps dans cette enceinte de prisonniers.
La nuit, Benjamin avait
des insomnies. Allongé dans son lit, il trouvait parfois son réconfort dans les
câlins qu’il partageait avec sa chatte. Lorsqu’elle ne dormait pas dehors, il
lui suffisait de l’appeler, deux fois et sans lever la voix. Dans la minute,
elle entrait dans la pièce, poussait un discret « miaou » de
reconnaissance, sautait sur le lit et venait s’installer sur sa poitrine. A
peine Benjamin posait-il la main sur sa tête poilue que le petit moteur de
Mistigri se mettait en marche.
Hélas, Mistrigri passait la plupart de ses nuits à
l’extérieur et toujours au moment où Benjamin
avait le plus besoin d’elle. Ces soirs là, il ne pouvait s’empêcher de
ressentir une haine profonde pour sa chatte, fruit de son ingratitude et de son
égoïsme de petite féline gâtée !
Alors, dans la faible clarté de sa chambre, Benjamin tentait
autrement de calmer sa tension. Etendu sur le dos, concentré sur sa
respiration, il essayait de vider sa tête pour apaiser son esprit. Quand il y
parvenait, il chassait ses noires pensées à l’endroit de Mistigri et se
recentrait sur le film de sa journée, revoyant les visages et les regards, les
attitudes blessantes ou simplement indifférentes de ses camarades à son égard.
Sa petite taille et son physique chétif étaient-ils une
explication ? Etait-ce du mépris pour un être différent ? Ou bien avait-il
fait, lui-même, des choses qui le rendaient méprisable aux yeux des
autres ? Il avait beau réfléchir à toutes ces questions, rien ne
semblait justifier qu’il puisse être responsable du comportement de ses camarades.
Il tournait le problème dans tous les sens, il ne voyait pas d’issue, pas de
réponse.
Il en vint à la conclusion que les élèves agissaient ainsi
de manière gratuite, sans concertation entre eux et sans raison apparente. Une
simple habitude qu’ils avaient prises et dont ils ne se rendaient même plus
compte. Ils avaient décidé de ne pas aimer Benjamin ? Dès lors, il n’avait
strictement aucune raison de les aimer en retour. Mais il en souffrait
terriblement.
Ah ! Si seulement il
arrivait à se défaire de ce sentiment de rejet qu’il éprouvait, de cette
tristesse au fond de lui... S’il pouvait
faire comme si…
« Si je pouvais ne
plus ressentir, se disait-il, je deviendrais un Homme ! »
Un soir, il finit par trouver la clé. Comme une
évidence : les autres n’existaient pas ! Ne faisaient pas partie du
Monde !
Le Monde, le Vrai,
c’était son chez soi, sa famille. Laurence, Christophe et Mistigiri, sa chambre
et son jardin. Le reste n’était qu’illusion. Un décor qu’on avait placé là pour
habiller le paysage. Les habitants de l’école, élèves indifférents ou
malveillants, étaient de simples acteurs de théâtre. Sans vie réelle, ils
gravitaient autour de lui pour donner consistance au décor. Tous étaient là
pour le divertir. Ils étaient à sa disposition. Il pouvait donc s’en amuser.
Le lendemain matin, à son
arrivée à l’école, il était un nouvel être, un Super Benjamin. Il traversa la
cour sans un regard pour personne et alla s’installer contre le mur du fond,
près de l’entrée du réfectoire, d’où il se mit à observer ces gesticulateurs
sans cervelles, ces parasites au rôle écrit à l’avance.
Il les méprisait. Tous.
En classe, il continua de
se concentrer sur les cours, notant, calculant, enregistrant avec une vitesse
effarante tout ce qui était nécessaire à la bonne compréhension des leçons,
n’hésitant plus à poser des questions au moindre doute. Les enseignants étaient
ses alliés. Rapidement, il vit dans leurs regards et leurs attitudes qu’eux
aussi faisaient la distinction entre Lui et les autres. Ils semblaient
avoir remarqué la même chose que lui : Benjamin était, dans la classe, le
seul être doué de raison. Le seul à posséder une autonomie de décision. Le seul
à ne pas jouer une partition.
Il passa les mois
suivants en restant fidèle à cette idée, ne s’intéressant plus à personne
d’autre qu’à Lui.
Benjamin était, il le savait maintenant, le seul élève qui comptait vraiment.
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