Chap 20

20
 
         La camionnette venait de s’immobiliser sur le trottoir, devant l’immeuble, warnings allumés. Vermeullen l’observait depuis la fenêtre de la cuisine, une tasse de café à la main. Il les vit descendre du véhicule. Il les attendait depuis le petit jour.
 
         Il n’avait pas dormi de la nuit, se levant à plusieurs reprises pour aller aux toilettes, épancher sa soif, surfer sur internet, aller aux toilettes, regarder les étoiles…
         Aux premiers rais de lumière, il n’était pas retourné au lit. Il avait préparé une pleine cafetière en prévision de leur arrivée. Depuis, il l’avait entièrement vidée, faisant les cent pas entre la cuisine et le salon, la chambre de Lise et la sienne, s’imaginant la maison sans sa fille.
         Il avait bu les deux dernières tasses assis sur le lit de Lise, à regarder les posters de rock qui couvraient la quasi-totalité des murs de la chambre, à caresser la guitare qu’il lui avait offerte pour ses treize ans et dont elle ne jouait plus beaucoup. A toucher son bureau, sa chaise, son armoire… Il se souvenait parfaitement de tout, depuis premier le premier jour de leur arrivée dans le quartier. Comme si le temps n’était pas passé. Les visites chez Ikea, les cartons à porter dans les escaliers, le montage des meubles et leur installation. A chaque fois, il fallait revoir l’organisation spatiale de la chambre. Lise chamboulait tout. Toujours ! Si Vermeullen avait fait une photo de chaque aménagement différent, il aurait pu remplir un album.
         Promenant son regard à travers la pièce, il remarqua la photo sur le bureau. Elle datait du jour de l’entrée en sixième de Lise. Il l’avait presque oubliée cette image et il la regarda avec émotion, se remémorant le moment où il l’avait prise, à deux pas de là, dans le couloir menant à la porte d’entrée. Ils allaient partir pour l’école quand il avait sauté sur l’appareil. Etonnant de ne la voir que ce matin !
         Il est vrai qu’au fil du temps, il entrait de moins en moins dans sa chambre. Ces derniers jours, d’ailleurs, Lise avait été moins présente. Déjà, en semaine, il ne la croisait jamais le matin, partant toujours avant son levé. Quant aux week-end, elle dormait la plupart du temps chez Madeleine, parfois chez Anaïs. Comme si, dans l’optique de son départ, elle avait commencé à prendre ses distances avec l’appartement de son enfance.
 
         Ils étaient venus s’installer ici un an après le départ d’Audrey. Face au canal Saint-Martin. Vermeullen ne pouvait plus supporter l’appartement précédent. Chaque fois qu’il entrait dans une pièce, il s’attendait à y trouver Audrey ou à la voir arriver. Il sentait son odeur dans le lit, le canapé, la salle de bain. Chaque meuble, chaque objet, même le plus ridicule, lui rappelait sa femme.
         Il ne s’agissait pas de déménager pour l’oublier. Comment aurait-il pu ? Il n’avait jamais aimé qu’elle. Tous les soirs et tous les matins, il ne pouvait s’empêcher de contempler avec émotion, posée sur la table de nuit, le magnifique portrait qu’il avait pris d’elle au bord du lac Titicaca. Un autre portrait se trouvait à l’intérieur de la poche de sa veste, vissée contre son cœur. La nuit, Audrey venait souvent le visiter. Ensemble, ils refaisaient le voyage de leur vie et au matin, il s’éveillait en sueur dans des draps trempés.
         Simplement, Vermeullen avait ressentit le besoin de vivre dans un nouvel environnement. Sa fille aussi. Elle le lui avait dit. Ҫ’avait été leur moyen d’essayer de tourner la page, d’entreprendre ensemble quelque chose, de tenter un renouveau, même d’approximatif.
         Sans résultat.
        
         L’horloge murale de la cuisine indiquait neuf heures dix. Ils étaient ponctuels. La seconde cafetière était encore bien pleine et Vermeullen sortit les tasses du placard. Il en posa trois sur la table et resta un instant hésitant, une quatrième tasse à la main. Il revint à la fenêtre. Il n’avait pas rêvé. Ils étaient bien quatre à fumer une cigarette autour de la camionnette.
         Il entendit leur pas dans l’escalier, le brouhaha de leur voix monter jusqu’à lui et alla ouvrir la porte. Madeleine entra la première, suivi d’Anaïs, de Lise et d’un jeune homme.
         ̶   Salut Paul !
         ̶   Salut les filles… Enfin…
         ̶   Papa, je te présente Sylvain. Sylvain, voici mon père.
         ̶   Salut ! J’ai beaucoup entendu parler de vous… Par votre fille…
         ̶   En bien j’espère !
         ̶   Papa !
         ̶   Café pour le monde ?
         Vermeullen servit les tasses, posa le sucrier et les petites cuillères sur la table. Il baissa la tête, tourna sur lui-même, remis le dessous de plat à sa place dans le tiroir, ferma un peu mieux la porte du lave-vaisselle, jeta un coup d’œil par la fenêtre, retourna sur lui-même, regarda sa fille, Sylvain, Anaïs, sa fille, Sylvain, regarda ses mains et les rangea dans ses poches, ouvrit la bouche… mais ne dit rien.
         ̶   Qui en reprend ? demanda Madeleine en s’emparant de la cafetière.
         ̶   Vous avez un super matos ! dit une voix masculine derrière lui.
         Vermeullen releva soudain la tête.
         ̶   Pardon ?
         ̶   L’ampli, les enceintes… Excellente qualité…
         Vermeullen se contenta de sourire.
         ̶   Vous écoutez quoi avec ça ? Je n’ai pas vu vos CD…
         ̶   Je n’en ai pas ! Seulement des 33 tours, rangés dans des tiroirs.
         ̶   Géant ! Vous êtes plutôt musique classique, je me trompe ?
         ̶   Vous êtes très perspicace… Je suis très classique, en effet. Les Floyd, Led Zep, Le rock de ma jeunesse…
         ̶   Led Zep ? C’est énorme !!
         ̶   Vous connaissez ça, vous ?
         ̶   Led Zep ? Forcément ! Le III avec Since I’ve been loving you ! C’est de la balle ce morceau ! Mon préféré.
         ̶   J’ai jamais pu le faire apprécier à Lise…
         ̶   Pourtant elle écoute des trucs vraiment bien !
         ̶   Ghinzu ?
         ̶   Vous connaissez Ghinzu ? dit-il en rigolant.
         ̶   Pas vraiment…
         ̶   Vous devriez écouter. Muse aussi. Si vous aimez Led Zep, vous aimerez Muse. Et Ghinzu ! Ma main à couper !
         ̶   La coupez pas tout de suite. Vous allez avoir en vous en servir dans quelques minutes…
         ̶̶   Bon, les garçons ! intervint Lise. On s’y met ? Le temps file…
 
         Assis sur une chaise de la cuisine, Vermeullen les regarda s’éloigner. Il avait hésité à les suivre puis avait jugé qu’à quatre, ils s’en sortiraient à merveille. Au fond de lui, il ressentait comme un frein lui interdisant de les rejoindre, l’empêchant de les assister. L’impression stupide qu’en portant les affaires de Lise, il la mettait en quelque sorte à la porte. C’était totalement idiot, évidemment ! Elle quittait l’appartement d’elle-même et Vermeullen n’avait pas à s’en sentir responsable.
         ̶   Tu ne nous aides pas ?
         Anaïs s’était postée dans l’entrebâillement de la cuisine, un sourire bienveillant sur les lèvres.
         ̶   Vous avez besoin de moi ? demanda-t-il troublé.
         Il s’était mis debout en panique.
         ̶   C’est presque fini. Ne reste que le lit.
         ̶   Déjà ?
         ̶   Un équipe efficace.
         Elle s’avança d’un pas incertain vers Vermeullen, lequel hésitait à la regarder dans les yeux.
         ̶   Tu le connais depuis longtemps ? demanda-t-il finalement.
         ̶   Qui ?
         ̶   Anaïs ! Joue pas avec moi !
         ̶   C’est la première fois que je le vois. Plutôt cool, non ?
         ̶   Cool… Je ne sais pas… C’est qui au juste ce type ? Un copain ? Son copain ?
         ̶   Paul ! T’es un peu vieux jeu là ! J’en sais rien ! Tu lui demanderas…
         ̶   Menteuse !
         ̶   Je te dis que je sais pas… Je savais même pas qu’il devait venir…
         Lise apparut à son tour.
         ̶   On a besoin d’aide pour le lit ! Papa, tu peux faire un petit effort ?
         Vermeullen se rapprocha timidement d’Anaïs.
         ̶   Tu pourras te renseigner sur lui ? chuchota-t-il à son oreille.
         ̶̶   Je ne suis pas de la police, commissaire !
 

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