Chap 12


12

         La table n’avait pas été totalement débarrassée. Si les assiettes et les couverts trônaient encore sur la nappe bleue, au milieu des serviettes en papier et des restes du gâteau au chocolat, les verres à pieds et la bouteille de vin se trouvaient maintenant sur le petit guéridon faisant office de table basse. Un feu de bois crépitait dans la cheminée, rythmant de ses craquements sonores la douce musique de fond.
         Elles ne l’entendaient pas. Toutes deux étaient confortablement installées dans le sofa, dans une position quasi identique, les pieds nus repliés sous leurs fesses. Elles se faisaient face, absorbées dans une conversation passionnée dont elles ne sortaient que pour ne pas laisser à l’abandon le Médoc rouge que Véra avait apporté.
         ̶   Drôlement bon ce vin, dit Anaïs en levant son verre vide.
         ̶   Je te ressers ?
         Anaïs tendit le bras et Véra versa les dernières gouttes de la bouteille dans le verre de sa sœur.
         ̶   Mariée avant la fin de l’année !
         ̶   Ҫa va pas être simple ! rigola Anaïs.
         Depuis leur adolescence, Vera lui avait connu peu d’histoires de cœur. Il y avait bien eu ce charmant gringalet de Terminale dont elle s’était amourachée, puis ce foutu rockeur au look décalé et piercings aux oreilles, rencontré dans sa troisième année de fac. Les deux fois, l’aventure s’était mal terminée : plaquée sans ménagement et sans en avoir jamais vraiment compris les raisons. Anaïs en avait pris son parti. Elle était devenue extrêmement méfiante vis-à-vis des hommes et depuis, si Véra lui supposait quelques histoires sans lendemain, Anaïs ne s’épanchait jamais sur le sujet.
         ̶   Pas d’hommes en vue ?
         ̶   No man no cry, plaisanta Anaïs en reposant son verre sur le guéridon. Et toi ? Comment va la vie avec Jérôme ? Toujours aussi compliquée ?
         ̶   Pas envie d’en parler…         
   
         Elles avaient ouvert la bouteille près d’une heure auparavant et elles commençaient progressivement à ressentir les effets de l’alcool. La conversation se faisait plus débridée. Même Anaïs, d’une nature plutôt réservée, commençait à se détendre.
         ̶    Comment va Lise ? demanda Véra. Tu as de ses nouvelles ?
         Elle crut remarquer comme un étrange sourire sur le visage de sa sœur, mais le temps d’enregistrer l’information, il avait disparu.
         ̶   Elle va bien. Elle a trouvé un appart’ vers République. Encore deux-trois trucs à régler avec le proprio mais elle devrait signer le bail cette semaine.
         Non. Véra n’avait pas rêvé. Il y avait bien une lueur particulière dans les yeux d’Anaïs. Une sorte de secret mal caché, mal gardé, et qui ne demandait qu’à sortir. Et puis cette légère moue sur ses lèvres…
         ̶   Pourquoi tu souris comme ça ? 
         Le visage d’Anaïs s’empourpra.
         ̶   Rien du tout…
         ̶   Je te connais par cœur, Anaïs !
         ̶   J’ai juré de ne rien dire ! se défendit-elle.
         Véra avisa leurs verres vides et se leva sans répondre. Elle revint avec une deuxième bouteille du même cru.
         ̶   J’ai bien fait d’en apporter deux ! A la tienne !
         Les verres tintèrent.
         ̶   Encore meilleur que le premier ! s’amusa Anaïs. Qu’est ce qu’on disait ?
         Véra remarqua le sourire complice de sa sœur.
         ̶   Tu sais bien que tu ne peux rien cacher à ta petite sœur…
         ̶   Mais pas question que son père l’apprenne ! Tu dois me faire la promesse. Pas un mot à Paul !
         ̶   Promis ! Pas un mot à Paul. Alors ? Raconte…
         Anaïs prit une large bouffée d’air avant de se lancer. Comme une petite fille s’apprêtant à révéler le secret qu’elle a promis de ne jamais partager !
         ̶   Lise a rencontré quelqu’un ! révéla-t-elle la voix à peine audible, comme si elle se méfiait d’oreilles indiscrètes ou de micro cachés dans l’appartement.
         ̶   C’est tout ?
         ̶   Comment ça c’est tout ?
         ̶̶   Elle a vingt-deux ans, Anaïs ! C’est un peu normal, non ? Puis c’est pas le premier type qu’elle rencontre.
         ̶̶   Mais là, ça a l’air sérieux. Tu verrais comme elle en parle ! Elle semble complètement éprise de lui.
         ̶   L’expression est un peu vieillotte, mais je vois bien ce que tu veux dire… Ҫa fait longtemps ?
         ̶   Trois mois, je dirais…
         ̶   Ah ! Quand même !   
         ̶   J’essaie de te dire que c’est super sérieux, insista Anaïs, mais tu sembles pas comprendre…
         Véra vida son verre d’un trait, le remplit et le tendit au-dessus de sa tête.
         ̶   A ses amours ! dit-elle dubitative.
         ̶   A ses amours !         
 
         L’appartement d’Anaïs était un petit trois-pièces délicatement décoré, situé au dernier étage d’un immeuble haussmannien, dans le quartier Abbesse. Anaïs y vivait depuis toujours, c'est-à-dire depuis qu’elle avait décidé de tenter seule sa chance à Paris. Par la suite, Véra avait pris l’habitude de venir y passer la plupart de ses week-end quand, quatre ans plus tard, elle avait intégré l’école de police. Depuis, chaque fois qu’Anaïs l’invitait, Véra avait l’impression de revenir un petit peu chez elle. Une sorte de seconde maison. Disponible. Où une chambre l’attendait en cas de besoin.
         ̶   Vous avez parlez de Paul avec Lise ? reprit-elle.
         ̶̶   Pourquoi cette question ? Quelque chose ne va pas ?
         ̶   Au contraire. Je le trouve plutôt enjoué ces derniers temps. Comme si un truc c’était passé dans sa tête. Qu’il avait enfin fait le deuil… Je sais pas trop... En tout cas, il est beaucoup plus gai qu’avant.
         Les yeux dans le vague, Anaïs réfléchit un instant.
         ̶   Elle m’a rien dit de spécial… T’as remarqué ça quand ?
         ̶   Disons, depuis une semaine, dix jours… C’est pas bien vieux. Ҫa demande forcément confirmation.
         ̶   J’ai eu Lise hier au téléphone. C’est là qu’elle m’a dit pour l’appart et pour son coup de foudre. Du coup, on n’a pas vraiment parlé de son père, si tu vois ce que je veux dire…
         ̶   Je vois bien…
         Anaïs se pencha vers la table basse, attrapa son paquet de clope et s’en alluma une. Elle tira dessus à pleins poupons, par bouffées rapides et saccadées, comme si elle ressentait le besoin de calmer un intérieur bouillonnant. Véra la regarda s’enfumer un instant avant d’aller entrouvrir la fenêtre du salon. Un air glacé et vivifiant entra dans la pièce.
         Elle resta près de la fenêtre, observant sa sœur avec tendresse, tandis qu’Anaïs terminait sa cigarette. Véra lui avait toujours trouvé beaucoup de charme avec son visage arrondi et sa peau claire, ses hautes pommettes et ses yeux magnifiques. Mais, contrairement à elle qui, quoi qu’elle mange, restait une longue tige sèche, Anaïs avait une tendance certaine à l’embonpoint. Ces derniers temps, par exemple, Anaïs avait semble-t-il lâché un peu la bride. Mais quelque soit son poids du moment, Anaïs restait la bonté même : joyeuse, souriante et toujours serviable.
         Ce soir cependant, Véra lui trouvait quelque chose de différent. Une expression inconnue. Peut-être cette marque autour de la bouche ou cette lueur nouvelle dans les yeux. Elle avait un petit air mutin qu’elle ne lui connaissait pas. Etes-ce dû à ce secret partagé avec Lise ?
         Anaïs écrasa son mégot. Véra referma la fenêtre et vint se rasseoir près de sa sœur. Elle attrapa la bouteille et resservit les deux verres. 
         ̶̶   Tout va bien ? demanda-t-elle sur un ton badin.
         ̶̶   Ben oui ! Pourquoi ?
         Elle vit aussitôt la confirmation de ses pensées. Une légère pigmentation venait d’apparaitre sur les joues d’Anaïs. Décidément, on pouvait lire à livre ouvert sur son visage gracieux.
         Elle se rapprocha de sa sœur et lui prit les mains.
         ̶   Anaïs, je ne veux surtout pas te gêner. Si tu as quelque chose à partager avec moi… je préfèrerais que ça vienne de toi.
         ̶   Mais pourquoi tu dis ça ? Je vois vraiment pas…
         Anaïs n’avait plus les joues rosies. Elle était carrément devenue écarlate, jusque dans le cou et sur le haut de la poitrine. Une vraie pivoine !
         ̶   Comme tu voudras…
         ̶   C’est pas ce que tu crois… C’est tout ce vin qu’on a bu… Ҫa me tourne la tête… Je sais pas ce qui m’arrive…
         ̶   Comme tu voudras… répéta-t-elle, les mains de sa sœur toujours dans les siennes.
         ̶   Et au boulot, comment ça va ? Parait que vous êtes sur une affaire passionnante ?
         ̶   Change pas de sujet ! sourit Véra. Je te raconterais si tu veux, mais d’abord…
         ̶   Toi d’abord, supplia-t-elle.
         ̶   Il n’en est pas question. Soit tu me racontes, soit je m’en vais.
        Anaïs posa ses yeux sur ceux de sa sœur, pesant le pour et le contre de sa potentielle confession. Avec tout ce vin avalé, elle avait du mal à avoir les idées claires. Finalement, elle se leva.
         ̶   Attends-moi un instant, finit-elle par dire. Faut que j’aille au p’tit coin.
         Elle quitta la pièce en titubant légèrement. Véra regarda l’heure à la pendule accrochée au mur du salon. Presque vingt-trois heures. Elle avait dit à Jérôme de ne pas l’attendre, sachant que les soirées avec sa sœur - pas assez nombreuses à son goût - se terminaient généralement assez tard. D’ordinaire, lorsque Véra sortait, Jérôme en profitait pour appeler quelques potes amateurs de poker. Et c’est lui qui rentrait bien souvent le dernier. Ce soir pourtant, il lui avait déclaré être fatigué et vouloir se coucher tôt. Pas vraiment dans ses habitudes. Comme une mise en garde ?
      
         Anaïs revint et s’arrêta devant sa microchaîne reliée à son Ipod. Elle fit jouer ses doigts sur l’écran tactile de l’appareil et monta le volume. Aussitôt des synthétiseurs résonnèrent à plein tube et une voix de femme aux accents électriques se mit à onomatoper quelques « Oh Oh Oh Oh ! » avant de lancer son cri de guerre à base de « Rah rah ah ah ah ! » puis de « GAGA ooh la la ! ». Véra se prit la tête entre les mains.
         ̶   Pitié, Anaïs ! Pas ça !
         ̶   C’est pour me donner la pêche !
         ̶   T’as vraiment aucun gout ! Tu me désespères par moment…
         Anaïs s’était approchée du canapé. Elle se pencha vers Véra, lui attrapa les poignets et l’obligea à se lever.
         ̶   Aller viens danser un peu avant que je te raconte…
         ̶   Je croyais que tu avais un voisin qui supportait pas la musique ? Faut dire qu’avec ce que tu écoutes, je le comprends !
         ̶   Très drôle ! Il est en Ethiopie pour deux semaines, mon voisin ! Du coup, j’en profite ! Et en cas de problème de nuisance sonore, t’es un peu de la police toi, non ?
         ̶   Je danserais quand tu m’auras raconté…
         Anaïs prit un bol d’air.
         ̶   Je crois que je suis amoureuse…
         ̶̶   !
         ̶̶   Enfin… Je crois…
         ̶   Qui est l’heureux élu ?
         ̶   Il n’est pas au courant... Je sais même pas s’il l’a remarquée… dit-elle tristement.
         ̶   C’est quoi cette histoire ?
         ̶   Tu m’as demandé de te raconter ! Alors je te raconte ! Je suis un peu soule… Je sais plus ce que je dis…
         Véra se leva pour monter encore le volume de la chanson.
         ̶   Allez, viens danser maintenant.
         ̶   Mais c’est qui ?
         ̶   On s’en fout... Et puis… Je peux pas te le dire ! Tu le connais trop et je suis trop soule ! Viens danser maintenant !

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