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Le premier trimestre touchait à sa fin, Noël approchait. Valérie et
Christophe avaient été vague sur ce qu’ils feraient pendant ces deux semaines
de vacances. Habituellement, ils rendaient visite à la grand-mère Henriette, la
mère de Christophe, qui habitait un petit village dans la vallée de la
Maurienne. Cette année pourtant, rien n’avaient été décidé avec certitude.
Benjamin avait cru comprendre que sa mamie n’était pas très en forme. Christophe
avait fait deux aller-retour récemment, pour aller la voir. A lire la tristesse
sur le visage de Valérie lors du dernier retour de Christophe, il se doutait
que quelque chose d’important se tramait. Il avait même cru les entendre
dire qu’ « elle ne passerait pas l’hiver… ». Ou peut-être
l’avait-il rêvé ?
La cours de récréation
était vide en ce vendredi 20 décembre 1991. La cloche avait déjà retenti depuis
plus de trente minutes. Tous les élèves étaient partis en vacances. Ne restait
que Benjamin, debout près de la porte d’entrée, avec le surveillant général à
ses côtés. Ils attendaient ensemble la venue des parents de Benjamin, qui
n’avaient pourtant pas prévenu d’un retard.
Enfin, elle arriva. Il la
vit, de loin, déboucher dans la rue. Aussitôt il comprit que quelque chose
n’allait pas. Sa démarche était différente. Elle ressemblait à celle d’un
automate à qui manquait des articulations. Son corps semblait ratatiné,
affaissé par un fardeau qu’elle ne portait pourtant pas sur le dos. Tandis
qu’elle approchait à grands pas, il remarqua ses longs cheveux décoiffés, puis
son visage défait, barré par de larges trainées noires le long de ses joues.
Son maquillage avait coulé abondamment. Ses yeux étaient énormes et brillants.
Rouge sang. Il la vit renifler, se passer un mouchoir rapide sur le nez avant de
s’approcher de lui.
Lorsqu’elle fut à
quelques centimètres, il prit peur. Son visage était celui d’une sorcière. Son
regard ne regardait rien, tant ses yeux paraissaient affolés. Quand elle tendit
ses mains vers lui, elles tremblaient tellement qu’il préféra ranger les
siennes dans ses poches, de crainte de les toucher. Au surveillant, Benjamin
adressa un regard implorant, comme s’il cherchait la confirmation que la
personne qui lui faisait face était bien Valérie.
Le surveillant général
avait également remarqué l’état émotionnel de la mère de Benjamin. Il se pencha
vers elle avec affliction mais elle ne lui laissa pas le temps de parler. Elle
bredouilla en catastrophe des mots d’excuses inaudibles, attrapa de force les
bras de son fils et l’entraîna hors de l’école.
La scène fut extrêmement
brève. En quelques secondes, Benjamin et sa mère avaient disparu au coin de la
rue et le surveillant regagnait l’intérieur des bâtiments pour passer un coup
de fil à son directeur.
Sur le chemin du retour,
Benjamin fut incapable de la moindre parole. Il était tétanisé, marchant comme
un robot dans les pas saccadés de Valérie. Elle ne parla pas davantage, ne fit
pas la moindre pause, ni ne ralentit sa cadence. Jamais il ne parcourut les
deux kilomètres séparant l’école de sa maison en si peu de temps.
Quand Valérie eut ouvert
la porte et Benjamin ôté son manteau, il eut la surprise, en entrant dans le
salon, de découvrir deux amies de la famille assises dans le canapé. Elles
avaient le même regard vide que Valérie, les mêmes traits défaits, les mêmes
yeux rougis et le même poids écrasant sur les épaules. Désorienté, Benjamin se
tourna vers Valérie. Elle s’approcha de lui à pas lents, l’enveloppa de ses
bras et le serra fort, très fort contre sa poitrine, avant d’éclater en sanglots.
̶ Christophe a eu un accident en allant voir Mamie,
bafouilla-t-elle. Il est…
Les mots restèrent
coincés dans sa gorge.
Benjamin n’eut pas besoin
d’en entendre davantage. Il avait saisi l’essentiel. Désormais, il allait
passer le reste de sa vie avec Valérie. Sans Christophe.
Bien au chaud, toujours
blotti contre le corps larmoyant de Valérie, il fut prit d’un sentiment
étrange. Partagé entre les avantages et les inconvénients de cette nouvelle
situation. Devait-il avoir des regrets ou se réjouir ? Il ne savait le
dire avec précision. C’était encore trop frais. Il avait besoin d’y réfléchir
calmement et demanda à Valérie s’il pouvait monter dans sa chambre.
Il s’allongea sur son
lit, fermant les yeux. Dans le noir et le calme, il ressentit pour la première
fois un certain remord. Sans certitude, même si le doute était palpable. Il
devait s’en assurer.
Confortablement installé
sur sa couette, le corps détendu, Benjamin se replongea dans les minutes qu’il
venait de vivre, cet instant où Valérie lui avait annoncé la terrible nouvelle.
Avait-il éprouvé de la tristesse ? Il chercha la réponse de longues
minutes, avant de rouvrir les yeux. Non ! Il n’en éprouvait aucune ! La
seule chose qui l’intéressait était de savoir s’il devait considérer cette
disparition comme un bien ou un mal, pour ses propres intérêts.
Comment était-ce
possible ? N’avait-il aucun sentiment pour Christophe, aucune
affection ? Bien sûr que si ! Alors ?
Il renversa la situation,
essayant d’imaginer sa réaction si Valérie avait disparu à la place de
Christophe… De longues minutes passèrent… Il ne trouva aucune réponse. C’était
un problème bien trop complexe à résoudre.
D’après ce qu’il avait
compris de sa jeune existence, un enfant devait normalement ressentir de la
peine à la disparition d’une personne aimée. C’est ce qu’il avait vécu en
quittant le Foyer, il y a trois ans de cela.
Selon ce principe, deux
situations se présentaient donc à lui. Soit, il n’aimait pas suffisamment
Christophe pour avoir de la peine en apprenant sa mort. Soit, cet état de
faiblesse, celui que représente la tristesse, ne le touchait plus. Si tel était
le cas, ce serait une grande victoire. La preuve que les sentiments, même les
plus forts, n’avaient plus de prise sur lui.
Serait-il enfin devenu un
Homme ?
C’était enthousiasmant !
Il devait en avoir le cœur net.
Ils prirent le repas tous les quatre autour de la table, les
amies de la famille face à lui, Valérie à ses côtés. Dans un silence éprouvant.
Ce fut un moment pénible de voir ces deux femmes affligées, bien plus qu’elles
n’auraient dû l’être. Même le chagrin de Valérie le touchait peu. Il ne pouvait
évidemment pas le lui montrer. En même temps, il n’était pas certain que le
détachement dont il faisait preuve était un sentiment normal. Il prit donc le
parti de ressembler le plus possible à ces deux femmes qui lui faisaient face,
s’efforçant de manger à leur rythme, la tête baissée et les lèvres tortues de
douleur, feignant même de verser quelques larmes à l’occasion.
Dès qu’il le put, il remonta dans sa chambre.
Il savait maintenant comment faire pour éprouver ses émotions.
Il attendit que tout le
monde aille se coucher, ce qui prit un certain temps. La discussion en bas,
dans le salon, semblait s’éterniser. Des bribes de phrases, des sanglots étouffés
lui parvenaient depuis la porte qu’il avait laissée entre-ouverte.
Vers minuit, les deux
copines partirent enfin. Il entendit Valérie monter les marches et s’approcher
de sa chambre. Benjamin ferma les yeux et simula un sommeil profond. Valérie
entra, se glissa jusqu’à son lit et l’embrassa tendrement sur le front, tandis
qu’il sentait sa main tremblante lui caresser les cheveux.
Lorsqu’elle se fut
retirée, il patienta quinze minutes encore avant de se lever, de refermer
discrètement la porte et d’éclairer la lampe posée sur table de nuit.
L’hiver, Mistigri sortait
moins. Surtout, elle passait toutes ses nuits dans la chambre de Benjamin. Ce
soir-là, fidèle à son habitude, elle ronronnait, calée entre les coussins du
lit. Il s’approcha d’elle et lui caressa le museau, dans le sens du poil, comme
il le faisait chaque soir, tout en lui chuchotant des mots doux dans le creux
de l’oreille. Tout semblait parfaitement normal.
Lui-même s’efforçait de
garder son calme, respirant profondément, comme il l’avait appris au Foyer. Ce
qu’il avait à faire était nouveau pour lui. Mais c’était la seule solution.
Demain, à son réveil, il serait un Homme…
Le petit corps tigré se
lovait dans la douceur de la couette, se frottait aux mains chaudes de
Benjamin. Roulant sur elle-même pour offrir son ventre aux caresses, Mistigri
poussa un bâillement de plaisir.
Benjamin libéra sa main
gauche des touffes de poil et sortit le sac qu’il avait dissimulé sous l’un des
oreillers. C’était un sac de jute, qui avait jadis contenu des produits pour le
bain : un savon, des sels, des essences naturelles. Un cadeau qu’il avait
reçu, il ne savait plus quand, mais dont il avait conservé le sac pour y mettre
sa collection de tortues Ninja.
Les figurines avaient
maintenant rejoint un panier d’osier et le sac, largement ouvert et guidé par
la main gauche de Benjamin, se faufilait sous le corps de Mistigri. De sa main
droite, il continuait à lui prodiguer les caresses les plus suggestives.
Mistigri avait maintenant
les pattes arrières et la moitié du corps dans le sac et ne se rendait toujours
pas compte de ce qui lui arrivait. Benjamin, remit sa main gauche sur le ventre
de Mistigri en une dernière caresse d’adieu.
En un éclair, il glissa
les pattes avants du chat à l’intérieur du sac, le faisant remonter jusqu’à ses
omoplates. Désormais, seule sa tête émergeait. D’un geste sûr, rapide, il tira
brutalement sur la corde qui servait de fermeture au sac. La ficelle se
resserra instantanément autour du cou de Mistigri.
La pauvre chatte comprit bien
tard ce qui lui arrivait. Quand elle commença à se débattre, ses griffes se
coincèrent dans les mailles de la toile de jute, lui faisant perdre rapidement
le peu de force qui lui restait.
Elle mourut bêtement
étranglée et sans un bruit.
Benjamin resta un instant
à la contempler, la tête affaissée, la langue pendante et les yeux vitreux. Il
n’aurait su dire, à ce moment là, ce qu’il ressentait avec précision. Peut-être
une forme de soulagement, de bien-être diffus. Une sorte de libération mêlée à
un état de fatigue sincère.
Délicatement, il défit le
nœud autour du cou de Mistigri et rentra la tête à l’intérieur du sac, qu’il
referma. Il la porta avec solennité jusqu’à son bureau.
Demain, il irait
l’enterrer dans le jardin, sous la haie du thuya.
Deux minutes plus tard,
il éteignait la petite lumière et s’endormait pour une nuit paisible, peuplée
de rêves de grandeur.
La tristesse ne faisait
plus partie de ses sentiments.
Benjamin était devenu un Homme
Véritable.
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