Chap 17

17
  
         ̶   Vous en pensez quoi ?
         Vermeullen venait de terminer son récit. Valdès et Vilêne l’avait écouté avec attention, sans jamais l’interrompre. Tous deux avait pris note des suppositions du commissaire. Sa théorie tenait debout. Mais cela restait une théorie. Maintenant, ils allaient devoir vérifier si les faits s’étaient vraiment déroulés tels que Paul le pressentait. Ce n’était pas si simple.
         Véra regarda sa tasse vide devant elle et se pencha pour attraper le thermos.
         ̶   Vide aussi ! déplora Vilêne.
         ̶   Fourton va nous en ramener, compléta Paul.
         Vermeullen quitta sa chaise, traversa la salle de réunion, ouvrit légèrement la porte et passa la tête par l’embrasure.
         ̶   Fourton ! FOURTON ! hurla-t-il à-travers le couloir. CAFÉ !          
         Aussitôt, l’on entendit les pas du brigadier résonner, semblable à un cheval au galop. Il entra en coup de vent, salua rapidement l’assistance et ressortit telle une fusée, le thermos sous le bras.
         ̶   Rudement bien dressé ! s’amusa Vilêne.
         ̶   Un vrai toutou ! compléta Valdès. Ҫa fait combien de temps qu’il est chez nous ?
         ̶   Un mois, répondit Vermeullen.
         ̶   Profitez-en les gars. Ҫa va pas durer cette servilité…
         ̶̶   C’est bien ce qu’on fait ! rigola Vilêne.
         La porte s’ouvrit à la volée et Fourton entra, le thermos plein, brandi devant lui comme un étendard.
         ̶   FOURTON ! s’emporta Vermeullen, combien de fois devrais-je vous répéter de frapper et d’attendre qu’on vous réponde avant d’entrer !
         Tous virent le visage du jeune brigadier, décoré d’augustes boutons liés à une puberté tardive, se décomposer sous leurs yeux. Au point qu’ils crurent un instant qu’il allait lâcher le thermos. Déjà, Véra se levait pour tenter de le rattraper au vol… Mais le brigadier, fraichement émoulu de l’école de police, sembla soudain se souvenir de ce qu’il avait appris en cours. Il se redressa, bomba le torse et dans une démarche pleine d’assurance et dont ils ne l’auraient jamais pensé capable, s’avança vers eux et déposa dignement le thermos sur la table.
         ̶̶   Je m’en souviendrai commissaire. Vous pouvez compter sur moi, je ne vous décevrais plus.
         Sans attendre de réponse, il inclina la tête, fit un demi-tour magistral en claquant des talons et quitta le bureau.
         ̶   Ҫa alors ! siffla Vilêne.
         ̶   Il ira loin ce petit, conclut Vermeullen.
         ̶   Pascal, tu me remplis ma tasse s’il te plait ? Avec un sucre, ce sera parfait. Merci !
         Vilêne attrapa le thermos et fit le service.
         ̶   Bon, reprit Vermeullen, après avoir trempé ses lèvres dans le café chaud, qu’ne pensez-vous ?
         Véra regarda Pascal, qui semblait pour l’heure plus intéressé à remuer son café dans sa tasse que disposer à apporter une contribution au débat qui s’engageait. Elle prit donc la parole.
         ̶   Un truc me chiffonne, Paul. Tu penses toujours que Bouchrab a été assassiné ? Parce que si ta théorie se vérifie, ça laisse peu de place pour un crime. T’es pas d’accord ? ajouta-t-elle en se tournant vers Vilêne.
         L’inspecteur releva la tête vers Valdès qui le gratifia d’un sourire taquin. Vilêne ne put se dérober davantage.
         ̶   Véra a raison. C’est pas un crime, Paul ! Juste un banal arrêt du cœur après une partie fine.
         ̶   Pas du tout ! intervint Vermeullen. Je reformule.
 
         Vermeullen fit aussitôt une pause, comme s’il avait besoin de se replonger dans le flash visionnaire qu’il avait eu une heure auparavant, en approchant du commissariat. Il regarda à tour de rôle ses deux inspecteurs pour s’assurer de leur attention, avant de se lancer.
         ̶   D’après le ticket de métro retrouvé dans l'une de ses poches, commença-t-il, on sait que Bouchrab arrive vers 19h à la station de RER Cité U, à deux pas du Parc Montsouris. Il a rendez-vous. Probablement avec la personne qui est à l’origine de son départ avorté pour l’Asie. Qui ? Pourquoi ? Ҫa reste à découvrir. Ce qu’ils font ensemble ? Idem. On peut supposer, dans un premier temps, qu’ils vont manger quelque part. Pas très loin. Un resto situé dans les alentours. Ensuite ils se séparent, vraisemblablement vers les 21h-22h. C’est là que Bouchrab, qui a probablement prévu de rentrer chez lui, rencontre son tueur.
         ̶   T’es sûr que c’est un mec ? demanda Valdès.
         ̶   Affirmatif. Dumas m’a confirmé ce matin que les empreintes retrouvées dans le sol près du corps sont bien celles de deux paires de chaussures d’homme. L’une du 41, celle de Bouchrab. L’autre du 45. Même si l’on ne peut exclure qu’une femme porte des chaussures d’homme, il y en a peu à faire du 45.
         ̶   C’est vrai, concéda Valdès.
         ̶̶   Donc Bouchrab rencontre ce type. Je ne pense pas qu’ils aient rendez-vous. Justement parce que je crois toujours qu’il s’agit d’un meurtre. Je m’explique. Qu’avons-nous trouvé de suspect sur la scène du crime ?
         Il laissa volontairement sa question en suspend pour marquer son effet. Valdès et Vilêne continuaient à le regarder, attendant la suite.
         ̶   Rien ! On n’a rien trouvé de suspect ! Ou bien, à l’inverse, tout était suspect. Juste une question de point de vue : un Bouchrab bien callé sur son banc, une scène super clean, un vrai mort de cinéma ! On a tous pensé à une jolie mise en scène, non ?
         Ils approuvèrent d’un signe de tête.
         ̶   Ҫa prouve, si Bouchrab a bien été assassiné, ce que j’ai toujours pensé, qu’il s’agit d’un crime parfaitement organisé. La rencontre entre Bouchrab et son tueur n’était pas fortuite…
         ̶   Excuse-moi de t’interrompre, mais je te suis plus, coupa Vilêne. Ils ont rendez-vous oui ou non ?
         ̶   Non ! Bouchrab n’a pas rendez-vous avec le tueur. Seulement avec ce premier homme avec qui il va au restaurant. Par contre, le tueur lui, a bien rendez-vous avec Bouchrab. Il l’a suivi. Il connait ses habitudes. Il sait qu’il aime les hommes. Et il l’attend… Pourquoi ? Je vais y venir. Mais une chose est sure : ce type a parfaitement choisi sa victime. Il devait tuer Bouchrab. Ce n’est pas un meurtre gratuit. Et ce type est surement un prostitué ou quelqu’un qui s’est fait passer pour un prostitué.
         ̶   Donc ton truc, c’est que Bouchrab est homo ? demanda Vilêne.
        ̶   Exactement Pascal. Et en temps que spécialiste de la question, je compte évidemment sur toi pour le prouver.
         ̶   Pourquoi penses-tu qu’ils étaient deux ? intervint Véra. L’homme du resto et le tueur peuvent parfaitement être la même personne.
         ̶   J’y ai pensé. Mais je n’y crois pas. Trop dangereux pour le tueur. Vu la mise en scène parfaite de la scène de crime, il n’aurait pas pris le risque de s’afficher en public avec lui. 
         ̶   Et le lien avec le voyage annulé ? continua Véra.
         ̶   J’y viens. Pour moi, le voyage et le meurtre sont intimement liés. Voila ce que je pense : le repas devait permettre d’éclaircir un différent entre Bouchrab et le premier type. Mais ce type, au terme du repas, n’est pas satisfait. En sortant du resto, il fait signe au prostitué qu’il peut passer à l’action. Ce qu’il fait. Il tue Bouchrab.
         ̶   Le prostitué attendait un signal ?
         ̶   Exactement. Il était probablement dans le même resto, à une autre table, les observant discrètement…
         ̶   C’est complètement tiré par les cheveux cette histoire… s’indigna Valdès.
         ̶   Peut-être Véra. Mais ça résout toutes nos interrogations. Tu sais que j’ai toujours fait confiance à mes intuitions et la plupart du temps avec réussite… Je les avais mises quelque peu en berne ces temps-ci mais je sens qu’elles commencent à retrouver la plénitude de leurs moyens, conclut-il dans un clin d’œil adressé à ces deux comparses.
         ̶   Comment on s’organise ? demanda Vilêne.
         ̶   Simple ! Toi, tu te rencardes dans ton milieu. Trouve les éléments indiscutables qui nous prouvent que un, Bouchrab était homo et deux, qu’il se tapait parfois des prostitués. Ensuite, essaie de savoir s’ils sont nombreux à tourner autour de Montsouris. Peut-être certains y ont-ils leurs habitudes ? Et surtout, y a-t-il des nouveaux ? Les anciens ont-ils entendu parler de quelqu’un qui viendrait de débarquer et tapinerait par là-bas ?
         ̶   Le tueur n’est pas forcément un homo ! insista Vilêne.
         ̶   Je sais, Pascal. Et je comprends ton agacement solidaire, sourit Vermeullen. Mais pour l’instant c’est tout ce qu’on a. Concentrons-nous là-dessus.
         ̶   OK, concéda Vilêne fataliste.
         ̶   Quant à toi, Véra, trouve-moi le resto où Bouchrab a passé sa soirée. Il ne doit pas y en avoir pléthore dans le quartier. Emporte sa photo. Interroge le personnel. Si ça fonctionne comme je l’espère, on pourra obtenir une description de l’homme avec qui il a passé sa dernière soirée. Et peut-être de son tueur. Je me répète. Ce n’est pas un meurtre gratuit ! Quant à moi, je vais retourner voir les deux si proches amis de Bouchrab. Je meurs d’envie de savoir comment réagira Iris Rousseau quand elle apprendra que son cher amant la partageait avec des hommes… s’amusa Vermeullen.
         ̶   Une belle femme à ce que j’ai vu sur les photos… Pas étonnant que tu souhaites la revoir… rigola Valdès.
         Aussitôt, elle se mit à chantonner : « Tu me fais tourner la tête… Mon amour à toi c’est moi…». Vermeullen la considéra avec stupeur tandis que Vilêne se marrait dans son coin.
         ̶   Private joke ?
         ̶   Du tout, commissaire ! Simple moment de détente entre collègue, continua Valdès.
         ̶   Il est vrai qu’il se murmure dans les couloirs qu’un commissaire fort séduisant a fait une réapparition remarquée, insista Vilêne.
         Incrédule, Vermeullen se contenta d’un haussement d’épaules.
         ̶   Comment va Lise ? demande Véra pour changer de sujet. Il y a longtemps que je ne l’ai pas vu…
         ̶   Anaïs t’as rien dit ?
         ̶   Voilà longtemps que je ne l’ai pas vu non plus...
         Vermeullen planta ses yeux noirs dans ceux clairs de Véra, dans l’espoir d’y trouver le mensonge dont il la soupçonnait. Imperturbable, elle soutint son regard avec la placidité d’une biche amadouée.
           ̶   Elle déménage ce week-end ! balança-t-il en quittant la pièce.

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