Chap 21

21
 
         Immobiles avec leurs mains croisées dans le dos, la tête basse mais le regard implorant, les cinq membres en sursit du bureau de Göteborg lui faisaient face. Entre eux et lui, une  table de travail mise à sa disposition, sur laquelle il avait harmonieusement disposé leurs CV qui se disputaient ses faveurs. Trois hommes et deux femmes. Il devait en supprimer trois. Son choix était presque fait. En tout cas pour les deux premiers : Lena, 28 ans, fiancée et sans enfant ; Sven, 56 ans, divorcé et père de trois enfants majeurs.
         Depuis quatre jours, il les observait. Assis à côté de chacun d’eux, il les avait vu répondre au téléphone, préparer des dossiers, renseigner le système informatique. Il devait scruté leurs attitudes au travail, mesuré leurs aptitudes, disséqué leur comportement. Il avait évalué leurs compétences dans le métier, estimé leur potentiel d’évolution ainsi que leur degré d’intelligence, même si le mot était un peu fort, compte tenu du niveau général de ces opérateurs. Pas un ne sortait du lot ! Si cela ne tenait qu’à lui, il les aurait tous vaporisés. Faire table rase du bureau de Göteborg et tout reprendre à zéro : recrutement, formatage, adhésion au projet global. Les délais étaient trop courts, comme toujours, et le bureau devait continuer de tourner. Mais avec trois têtes en moins, ses calculs étaient formels. Compte tenu du volume d’affaire sur les six derniers mois, l’entreprise ne pouvait se permettre de continuer à salarier 12 personnes ici. Il fallait réduire les effectifs d’un quart. Il en avait présélectionné cinq, disposés là, en rang d’oignon devant lui. Désormais, il devait couper dans le vif.
         Il se leva brutalement, repoussant sa chaise vers l’arrière. Elle tomba lourdement sur son dossier, provoquant une éclat métallique insupportable. Il aimait ce vacarme. C’était son adrénaline dans des moments comme celui-ci. Tandis qu’il s’approchait des cinq sursitaires, il accentua la cadence de ses pas, faisant crisser ses fers à chaussure sur le sol bétonné, en un rythme savamment calculé, imitant un glas funèbre et inéluctable.
         A un mètre d’eux, il s’immobilisa et les fixa, l’un après l’autre, intensément, les obligeant à relever la tête et à le regarder. Il vit leur visage blême et leur regard apeuré. A Barcelone, il y a un mois, l’un d’eux s’était pissé dessus.
         Il passa une main dans son dos, sortit sa machette de l’arrière de son jean et avança plus près. D’un geste rapide, il trancha la tête des trois premiers en partant de sa gauche. Les crânes se détachèrent des corps, se soulevèrent un bref instant, libérant des litres de sang vermillon. Dans un mouvement de panique, les deux rescapés reculèrent, camouflant leur tête sous leurs bras, psalmodiant des « Pitié ! Pitié ! » qui ne l’émurent pas. Il avait l’habitude. Il se contenta de regarder les trois corps sans vie s’affaler simultanément et leurs têtes rouler à terre en un mouvement désordonné. L’une d’elle, celle de Sven surement, vu la somme de couperoses qui avait éclaté sur le haut des joues et le nez, tomba dans la mare de sang d’où elle glissa rapidement dans sa direction. D’un réflexe, il écarta les pieds. La tête de Sven passa entre ses jambes et alla finir sa course sous le bureau. Paniqué, il revint à ses chaussures. Ses Santoni, à plus de 700 euros la paire, avaient fort heureusement été épargnées de toute éclaboussure.
         ̶   Sven, Lena et Brita, annonça finalement Aengüs, sortant de sa rêverie.
         Solveig, Manager du bureau de Göteberg, observa la réaction de son boss, Harry, un Country Manager fatigué, au ventre difforme, dont les dernières années dans l’entreprise étaient consacrées à éviter les vagues et ainsi conserver son poste jusqu’à la retraite. Solveig n’attendait aucun soutien de sa part, elle avait cessé de rêver depuis longtemps.
         Comme elle le présentait, Harry se contenta de hocher la tête, en un mouvement qui ne signifiait rien. Ou plutôt qui se voulait conciliant avec tout le monde : avec Aengüs qui souhaitait couper dans les effectifs ; avec elle qui espérait encore pouvoir sauver une tête, peut-être deux. Bref, quand on n’avait absolument besoin de rien, Harry était toujours la personne la mieux indiquée.
         Solveig se demandait si toutes les entreprises ressemblaient à la sienne, avec ses morts-vivants qui se terrent dans des placards en attendant l’âge d’un départ mérité et ceux qui courbent l’échine afin d’éviter une sortie prématurée. Entre les deux, quelques bien-pensants, persuadés de faire le bonheur de leur société. Des types du genre Aengüs, beaux et ambitieux, aux crocs acérés, prêts à dévorer le monde pour s’y faire la meilleure place. Restaient au milieu des paumés comme elle, qui jour après jour, comprenaient de moins en moins ce qu’ils faisaient là.
         ̶   Sven, Lena et Brita, répéta Aengüs agacé. Vous avez deux mois pour les sortir.
         ̶   Pourquoi eux ? demanda-t-elle naïvement, bien que subodorant la réponse.
         ̶   Sven à 56 ans. Il coûte trop cher. Presque deux fois le salaire des plus jeunes. Lena est fiancée et n’a pas encore d’enfant. Elle sera enceinte dans les 6 mois. Autant la virer tout de suite, ça vous enlève une épine du pied.
         ̶   Lena est jeune…
         ̶   Aucun avenir, insista Aengüs. Elle est davantage motivée par sa vie de famille que par celle de l’entreprise. Le jour où elle sera maman, elle n’aura plus aucune ambition. Si tant est qu’elle en ait aujourd’hui… ricana-t-il sarcastique.
         ̶   Que reprochez-vous à Brita ?
         ̶   Vous n’avez pas remarqué ce qu’elle fait de ses pauses ?
         Aengüs chercha de son carnet ses notes sur Brita qui couvraient deux pleines pages.
         ̶   En trois jours, elle a passé huit coups de fil à sa mère, cinq à son père et treize à son mari.
         ̶   Ce qu’elle fait pendant ses pause ne vous regarda pas ! s’enhardi Solveig.
         ̶   Mais c’est justement en étudiant le comportement des salariés en dehors des heures effectives que l’on mesure avec précision et certitude leur engagement à l’objectif commun ! se navra Aengüs.
         Solveig s’affaissa sur sa chaise, abasourdie. Elle chercha du regard un soutien de Harry mais ne rencontra que le vide absolu de ses yeux, cet air débile de chiot soumis.
         ̶   Aengüs… Vous devez savoir une chose… Le père de Brita est gravement malade. Il ne passera probablement pas la fin d’année. Quant à son mari, il est médecin. C’est lui qui s’occupe de son père.
         Aengüs était aux anges. Comme si la félicité l’avait personnellement touché.
         ̶   Solveig, s’enflamma-t-il, vous m’émerveillez. En dégageant Brita, vous assainissez votre équipe. Vous éloignez le mauvais œil. Faites-moi confiance, vous ne le regretterez pas. N’est-ce pas Freidrich ?
         Assis à l’autre bout de la table, Freidrich n’avait pas prononcé un mot, comme à son habitude. Par contre, il n’avait pas non plus levé l’œil de son Blackberry ni son Iphone, ce qui n’était pas commun.
         ̶   Un problème dans le ciel, répondit Freidrich en se levant d’un bond. Solveig, venez avec moi, s’il vous plait.
         Solveig se leva à son tour, sans un regard pour Aengüs. Ce qui ne le surprit pas.
         Resté seul avec Harry, Aengüs se tourna vers lui.
         ̶   Si j’ai un conseil à vous donner, Harry, vous devriez réfléchir au devenir de Solveig. Elle semble par moment… trop sentimentale…  Elle ne mesure pas pleinement les conséquences de ses actes… Comme un manque d’adhésion à l’objectif global, à notre projet commun…
         ̶   Je…
         ̶   Il vous reste combien à faire, Harry ? Quatre ans ? Cinq maxi ? Pensez-y !
         ̶   Je…
         ̶   Erik, le jeune du service Import, ferait un excellent Manager pour Göteborg.
         ̶   Erik ?
         ̶   Vous dégagez Solveig et vous conserver Brita ! D’une pierre deux coup ! Vous passerez pour un homme de cœur, à l’écoute de son personnel ! Il est important de montrer que l’entreprise prend soin de ses salariés en souffrance, Harry ! Indispensable pour maintenir le cohésion de l’équipe !
         ̶   A vrai dire…
         ̶   Vous avez deux mois, Harry.   
 
         Aengüs quitta la salle de réunion et rejoint les bureaux. Il découvrit un open space en totale agitation, pris dans un tourbillon frénétique. Il chercha Freidrich du regard mais ne rencontra qu’effervescence et cacophonie. Les téléphones sonnaient sans interruption tandis que les opérateurs couraient les uns vers les autres, leurs téléphones portables à la main. Un branle bas de combat digne d’une guerre civile. Il se demanda si les décisions prises un instant plus tôt étaient à l’origine de ce désordre général et de la tension des opérateurs, lorsqu’il vit Freidrich et Solveig sortir en trombe du bureau de cette dernière. Freidrich était au téléphone, vociférant dans sa langue maternelle des mots rapides et incompréhensibles pour lui. Quant à Solveig, elle se précipita vers ses équipes, passant devant lui sans le remarquer. Il lui emboita le pas et l’attrapa brutalement par l’épaule.
         ̶   On peut savoir ce qu’il se passe ?
         Elle se dégagea violemment de son emprise, se contentant de crier sans se retourner.
         ̶   Marchandises clouées au sol ! Blackout total !
         Le temps d’enregistrer l’information sans bien la comprendre, Solveig était déjà à l’autre bout du floor. Il dut s’adresser à Sven pour comprendre la situation : un volcan Islandais du nom de Eyjafjöll était entré en irruption la veille. Les cendres dégagées par le volcan s’étaient agglutinées en un nuage si volumineux et si opaque que les compagnies aériennes avaient, pour des raisons de sécurité, suspendu tous leurs vols pouvant potentiellement le traverser. Or le nuage, qui continuait de grossir, se déplaçait rapidement vers l’est, inondant le ciel et provoquant la fermeture en cascade de tous les aéroports du nord de l’Europe, à commencer par celui de Göteborg. Aucune autre information n’était disponible pour l’instant.
 
         Une heure plus tard, la situation avait peu évolué. Friedrich appelait sa femme depuis son portable. Aengüs était comme un lion en cage, tapant avec frénésie sur son clavier d’ordinateur, scrutant les derniers développements sur Internet. Du bureau voisin, Solveig sortit en furie.
         ̶̶   Alors ? lui demanda Aengüs impatient.
         ̶̶   L’aéroport restera fermé pour les prochaines 48 heures. Après, ils n’ont aucune visibilité. De votre côté, que disent les médias ?
         ̶̶   La même chose. Tous les aéroports de la moitié nord de l’Europe sont fermés jusqu’à nouvel ordre… Bordel ! Je vais pas passer le week-end ici ! Faut que je rentre !
         Son poing se fracassa sur le bureau.
         ̶   On n’est que jeudi. L’aéroport rouvrira peut-être samedi…
         ̶   Samedi ! souffla Aengüs en haussant les épaules.
         Friedrich venait de raccrocher. Il s’approcha d’eux.
         ̶̶   On fait quoi ? lui demanda Aengüs.
         ̶̶   Je sais pas trop… Soit on attend ici, au risque d’y passer plusieurs jours... Soit on prend un train…
         ̶̶   Putain ! Le train ! Mais t’as vu où on est là ? T’as regardé une carte ? T’es à deux milles kilomètres de chez toi ! 
         ̶̶  Mille deux cents, Aengüs. Et pas la peine de jurer ! Ni te t’énerver… T’as quoi à être pressé comme ça ? Je croyais que t’étais célibataire ?
         ̶   Faut être marié pour vouloir passer le week-end chez soi ? hurla-t-il.
         Aengüs lut l’incompréhension dans les yeux de son collègue et tenta de reprendre ses esprits.
         ̶̶   T’as raison, Friedrich. Rien ne sert de s’énerver. Simplement, je n’aime pas me sentir pris au piège, tu vois ? Et là, c’est exactement ce que je ressens. Comme si on me jetait en prison…
         ̶̶   Bien belle prison ! sourit Friedrich. Hier, tu disais trouver Göteborg magnifique.
         ̶̶   Magnifique, ouais… Surement… Mais hier, je pensais pouvoir rentrer chez moi pénard…
         ̶   Un week-end à Göteborg, c’est un beau cadeau que nous fait la météo, non ?
         ̶   Faut voir… Mais renseigne-toi d’abord sur les trains, veux-tu ? 
         ̶   Je croyais que t’étais trop loin de chez toi pour rentrer en train ?
         ̶   J’ai pas d’autre idée… lâcha-t-il  fataliste.
 
* *
        
         Ils avaient un peu flânés ensembles dans les rues de la ville. Il l’avait rencontrée la veille. Elle était rousse et délicieuse et s’appelait Magda ! « Magda ? l’avait-il fait répété ». Sacré coïncidence ! Du coup, contrairement à ses habitudes, il avait décidé de prendre son temps avec elle.
         Aujourd’hui, il lui avait donné rendez-vous à quelques encablures du Grand Hôtel Opera où il logeait. Pas dedans, avait-il insisté. Dehors, à l’angle de la rue Norra Hamngatan.
         Elle l’avait conduit sur Brunnsparken où ils avaient bu un coup à la terrasse du Palace House. En cette fin d’après-midi, il faisait un temps magnifique pour un mois d’avril. Les prémisses de l’été se faisaient déjà sentir. Les parasols étaient de sortie. Les habitants aussi, arborant fièrement qui sa chemisette, qui sa première jupe de la saison. Une population dans la fleur de l’âge, insouciante. 
         ̶̶   Göteborg est une ville étudiante, confirma Magda. Plus jeune et plus festive que Stockholm.
         « Une ville en pleine décadence » pensa-t-il, en reposant son verre.
         Il regarda Madga tendrement. Il était finalement d’excellente humeur malgré ces cendres islandaises capricieuses qui menaçaient le ciel et rendaient les avions inopérants.
         ̶̶   Et si nous allions manger ? proposa Magda. Je meurs de faim.
         ̶   Tant que ce n’est pas d’autre chose… sourit-il.
 
         Ils prirent une table au Kallarkrogen sur Östra Larmgatan. Le restaurant était quasiment plein. Bien qu’installés en sous-sol, la salle était agréable et l’atmosphère chaleureuse dans ces anciennes caves voutées, aux murs et plafond constitués de briques ocres. La carte était bien achalandée, les serveuses agréables. Il se laissa tenter par une pièce de bœuf saignante à la moutarde et sauce au vin rouge. Magda opta pour le filet de hadock aux crevettes et écrevisses. Un vin chilien accompagna les plats. Tout fut savoureux.
         Madga était souriante, détendue, affable. Il n’en revenait toujours pas de la chance qu’il avait de pouvoir partager ce moment avec elle. C’était sa première rousse et elle s’annonçait succulente.
         Magda… Ҫa faisait combien de temps maintenant ? Hambourg, juin 2011. Presqu’un an ! Comme si c’était hier… Le temps passait à une vitesse… Il revit sa bouche pulpeuse et ses fesses rebondies qui l’avaient tant fait craquer ! Il en avait fait du chemin depuis ses débuts… Il était fier de lui. Il passa en revue les visages familiers : Sasha à Saint-Pétersbourg, Jaromil à Prague, Magda à Hambourg, Aarne à Helsinki, Sandor à Budapest, Antonella à Barcelone… Et puis les autres… Les plus récents…
         Et maintenant ? A qui le tour ?
         Il contempla Magda avec appétit. Elle souriait toujours.
 
         ̶   Gâteau maison au chocolat et crème fouettée pour Madamoiselle, glace à la vanille et chantilly au coulis de fraise pour Monsieur. Bonne continuation.
         ̶̶   Tu connais At the Gates ? Dark Tranquility ? 
         ̶̶   Non ! C’est quoi ? demanda Magda.
         ̶̶   Deux groupes de Göteborg…
         ̶̶   Je viens d’un village de Scanie. Trois cents kilomètres plus au sud, soupira-t-elle, comme pour s’excuser de son ignorance.
         ̶̶   In Flames ? tenta-t-il.
         Madga le regardait, d’un air perdu, ne voyant vraiment pas où il voulait en venir.
         ̶̶   Death Metal ! Une sorte de spécialité locale.
         Madga remua doucement la tête.
         ̶̶   Question spécialité locale, je suis plutôt du genre Ace of Base…
Il faillit ricaner mais se contenta de la fixer, le regard vide. Dépité. Encore une petite bourgeoise qui écoute de la guimauve en regardant les oiseaux volés. Dormez les foules... Happy Nation... Ne venez pas vous plaindre quand l’Apocalypse surgira.
         ̶̶   The face of evil is always the face of total need, déclara-t-il froidement.
         Madga lâcha sa cuillère. Celle-ci tomba dans son assiette, provoquant un tintement aigu qui se répandit en écho à travers les voutes du restaurant. Dans ses yeux grands ouverts, il lut incrédulité et incompréhension. Un peu de crainte aussi ? Se voyait-elle déjà six pieds sous terre ? Cela le fit sourire intérieurement.
         ̶̶   William Burroughs, conclut-il.
         Elle ne releva pas. Elle ne pouvait pas comprendre la référence.
         Le repas était terminé. Les réjouissances pouvaient commencer.
 

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