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En
s’attablant pour prendre un café sous le puissant soleil de Bratislava, il
avait pris une place de choix, à l’ombre d’un parasol, bénéficiant d’une vue
dégagée sur l’immeuble du numéro 35 de la place Rudnayovo. De tous les
bâtiments de la place, celui du 35 était le seul dont la façade n’avait pas été
ravalée, lui donnant ce charme particulier qui lui rappelait les rues grises et
ternes d’avant la Révolution de Velours. A cette époque, le rez-de-chaussée de
abritait une pharmacie. L’immeuble en avait d’ailleurs conservé trois enseignes
noires, incrustées de caractères dorés, positionnées juste au-dessus des
vitrines. Trois plaques où était respectivement écrit le mot
« Pharmacie » en hongrois, en allemand et en slovaque, souvenir
impérissable de l’appartenance de la Slovaquie à l’Empire Austro-hongrois. A la
veille de la première guerre mondiale pourtant, seuls 15% des habitants de la
ville étaient Slovaques, contre plus de 80% d’Allemands et de Magyars. La
situation avait heureusement bien changé depuis.
Un Jésus de
pierre surplombait toujours la porte d’entrée de ce qui fut autrefois la
pharmacie, couvant de son regard bienveillant les affiches déchirées et les
tags grossiers qui ornaient désormais les vitrines de l’officine, aujourd’hui
désaffectée.
Malgré son
état de vétusté avancée, l’immeuble avait conservé des habitants. Au troisième
étage par exemple, la fenêtre de droite était ouverte sur la rue.
Sirotant
son café, Paul Vermeulen ne la quittait pas des yeux. S’il ne savait toujours
pas comment il était arrivé jusqu’ici, il savait parfaitement pourquoi. Il lui
suffisait simplement d’attendre et il avait tout son temps.
La serveuse
était une jolie fille d’une vingtaine d’année, blonde avec quelques tâches de
rousseur parsemée sur son visage arrondi. Vermeulen avait remarqué qu’elle lui
souriait aimablement à chacun de ses passages, mais il ne voulait pas se
laisser distraire. Il devait rester attentif aux allées et venues de la rue, aux
entrées et sorties de l’immeuble, aux passages éventuels de quelques figures
familières à la fenêtre du troisième.
Lorsqu’un
petit groupe lui demanda s’ils pouvaient s’installer à sa table, faute de place
ailleurs, il s’apprêtait naturellement à refuser. Avant cela, il prit cependant
quelques secondes pour les observer. Deux jeunes garçons lui souriaient.
D’allure juvénile. Sous le regard interrogateur de Vermeulen, ils s’écartèrent
légèrement, ouvrant le passage à une frêle jeune fille dont les cheveux longs,
fins et clairs mettaient en valeur son visage d’ange. Elle s’approcha de sa
table, releva ses lunettes de soleil et lui sourit tendrement. La tasse de café
échappa aux mains de Vermeulen. Le liquide noir et épais éclaboussa son bras et
sa chemise. Il effectua un brusque mouvement de recul qui manqua de le faire
tomber à la renverse. Heureusement, le dossier de sa chaise rebondit sur le mur
de façade du Café L’Aura et renvoya aussitôt Vermeulen vers l’avant, où il
s’affala sur la table de bois brut, le nez dans la sous-tasse.
Vermeulen
se redressa, passablement contrarié, tandis que la serveuse déboulait une
éponge à la main. Elle se pencha largement sur la table pour nettoyer les
coulures de café, dévoilant sous son tee-shirt échancré une poitrine généreuse
qu’elle ne cherchait pas à lui dissimuler. Il s’attarda à la contemplation de
ses deux seins, magnifique fraîcheur de la jeunesse, négligeant les trois
individus debout à ses côtés, qui attendaient toujours de savoir s’ils
pouvaient partager la table avec lui.
Vermeulen
avait perdu la notion du temps. Son observation minutieuse put durer de longues
minutes, tant la serveuse nettoyait avec minutie les moindres interstices où
avaient pu se glisser une coulure de café, n’hésitant pas à insister longuement
sur certaines tâches pour redonner à la table la beauté qu’elle méritait.
L’un des
garçons perdit patience. Avec autorité, il s’installa à côté de Vermeulen,
obligeant la serveuse à se replier dans sa boutique. La frêle jeune fille s’assit
face à lui, le second garçon prenant la dernière place.
Enfin,
Vermeulen reprit ses esprits. Le mirage passé, il redressa la tête, jeta un
coup d’œil à la fenêtre du troisième, puis s’attarda sur les trois jeunes gens.
Il ne la reconnut qu’à ce moment là ! Son visage s’empourpra aussitôt,
gêné qu’elle ait pu assister à sa piteuse prestation de vieux mâle libidineux.
Il était
venu à Bratislava pour tenter de la retrouver et maintenant qu’elle était là,
assise de l’autre côté de la table, il ne savait que lui dire. Son absence
avait duré si longtemps, le temps les avait nécessairement changé. Déjà,
physiquement, il avait pris de nombreux kilos. L’essentiel de ses cheveux
avaient disparu et ceux qui restaient sur l’arrière de son crâne s’étaient
teintés de gris. Ses traits s’étaient durcis, son visage creusé, ses yeux
affaissés. Pouvait-elle vraiment le reconnaître ? Il en doutait fortement.
Elle ne paraissait pas se soucier de sa présence. D’ailleurs, elle ne lui avait
pas adressé la parole, riant aux bons mots de ses deux amis et dégustant la
bière locale que la serveuse venait de déposer sur la table.
Contrairement
à lui, elle n’avait pas changé. Elle était exactement comme il l’avait
rencontrée la première fois, derrière son comptoir. Audrey débitait des bières
dans le quartier des Halles à Paris, dans un bar bruyant et fréquenté
essentiellement par des étudiants des Beaux-arts. Elle-même rêvait d’y être
admise. En attendant, elle peignait des tableaux sombres et torturées dans un
petit atelier du 11ème arrondissement et payait ses toiles et ses
couleurs en servant des demis jusqu’à pas d’heure dans ce troquet branché de la
rue Quincampoix.
Vermeulen
était à Paris depuis peu, affecté dans sa première brigade. Elève-officier, il
profitait d’un repos de deux jours avec un collègue de promotion. Le bar avait
été choisi au hasard de leur déambulation dans le quartier, en suivant une
groupe de jeunes filles. Dans la salle bondée, ils avaient eu du mal à se
frayer un passage jusqu’au comptoir, mais Vermeulen ne l’avait pas regretté. Dans
un vacarme étourdissant, une fille d’une vingtaine d’année, brune aux yeux
clairs et au visage sculpté pour l’amour, se démenait entre les différents
tireuses de l’établissement, poussait des verres débordant de mousse sur un
comptoir encombré de verres et de coudes, de paquets de cigarettes et de
cendriers pleins.
Le bar
sentait bon la marijuana et le gothique, les revendications syndicales et
l’exaltation de la liberté. Malgré cela et ses appels du regard, Audrey ne
s’attarda pas une seconde de plus que nécessaire sur la commande du jeune
inspecteur de police.
Il lui
fallut attendre sa quatrième commande et trois heures et demi du matin pour
qu’elle prenne enfin le temps de lever les yeux et ne lui adresse son premier
sourire. Rouge de confusion, il balbutia quelques stupidités indécises. Elle
lui répondit simplement, dans un fort accent de l’est, qu’elle terminait son
service à quatre heures.
De sa table
ensoleillée de Bratsilava, Vermeulen et ses 45 ans porta ses yeux sur Audrey,
ému de se retrouver enfin à sa table. Une si longue attente. Malgré ces années
de séparation, le temps ne l’avait pas marquée. Elle avait toujours 23 ans,
comme à leur première rencontre et, en jeune fille de son âge, ne s’intéressait
pas à lui, riant de plus belle aux plaisanteries de ses deux amis.
Il se
demanda de nouveau comment il était arrivé à cette table, dans cette rue,
devant cette immeuble délabré.
Car il connaissait
l’endroit. Il était déjà venu ici. La première fois en 1990. Audrey avait la
clé de la porte de l’immeuble du numéro 35 de la place Rudnayovo et ils étaient
montés par les escaliers jusqu’au troisième étage. Elle lui avait présenté ses
parents, il leur avait présenté Lise, âgée de six mois. Sa mère avait préparé
un goulasch de porc accompagné de galettes de pommes de terre. Son père n’avait
pratiquement pas ouvert la bouche. Il ne parlait que le slovaque, tout comme sa
mère, avec des bribes d’allemand et de russe, langues que Vermeulen ne
connaissaient pas.
Par la
suite, ils étaient revenus sans leur fille, trois ans plus tard, pour l’enterrement
d’Erika, la mère d’Audrey, puis encore deux ans après, pour la mort de son
père.
Puis il
était revenu seul. C’était en mars et avril 1999. A la recherche d’une
explication, d’un signe, d’une trace ou d’une odeur… Il avait arpenté les rues
parcourues avec Audrey des années auparavant, refait le tour des bistrots et
des lieux d’expos, tenté de retrouver ses amis d’enfance, ses professeurs,
remonter le fil de son histoire… Une quête inachevée.
Aujourd’hui,
il était de retour. Sans explication. Et Audrey lui faisait face, toujours
aussi belle, toujours aussi pure, toujours aussi jeune. Ce dernier détail le
troubla soudain, bien qu’il aurait dû l’interpeller bien avant. Puis
l’explication logique lui apparut. Une nouvelle fois, il confondait Audrey avec
Lise. Il voulut s’en excuser, mais la jeune fille ne le regardait toujours pas.
Cependant, autre
chose clochait : Lise n’avait rien à faire à Bratislava ! Et lui-même, que
faisait-il là ? Il avait quitté le commissariat très tard, après le
lecture du rapport de Valdès sur l’interrogatoire d’Iris Rousseau. Un document
précis de quatre pages qui renvoyait le commissaire et son équipe à reprendre
depuis le début leur enquête sur la mort de Bouchrab. Après un mois de
recherche, ils n’avaient pas avancé d’un pouce.
Bouchrab
restait l’inconnu du banc public, le congelé au secret le mieux gardé de
Montsouris.
Lise
n’habitait plus l’appartement de Vermeulen. Elle avait quitté sa chambre pour
une autre vie mais face à lui, cette après-midi là, dans la chaleur de
Bratislava, elle se pencha vers lui et, tout doucement, se mit à lui susurrer que
les incertitudes des manifestations anti-austérité, liées aux affrontements du
régime syrien sur la bande de Gaza, où la violence continuait à travers
l’Europe, saluaient la sortie du Messi, et la multiplication des morts
énigmatiques en Allemagne dans le dernier Almodovar, où trois personnes
retrouvées dans le train du FC Barcelone, avec Vincent Leprince dans le rôle
principal, contrastait avec la fermeture des aéroports en Europe...
Paul
Vermeulen reprit pleinement conscience de la situation à 6h17 précisément,
tandis que le journaliste culturel faisait une critique élogieuse sur la
performance extraordinaire du plus grand acteur français de sa génération.
Étonnamment,
rien de ce qui précède ne vint perturber la pensée de Vermeulen ce matin-là.
Cette aventure étrange s’effaça de sa mémoire aussitôt qu’il ouvrit un premier
œil et il ne sut jamais s’il avait réellement mis les pieds à Bratislava cette
nuit-là et y avait revu Audrey. Il ne conserva de ce rêve qu’une vague
sensation de bien être et il se leva, décidé à reprendre le rapport Bouchrab
par le début, persuadé d’avoir négligé une piste parce que trop occupé à gérer
le départ de sa fille, au lieu de se concentrer sur l’affaire.
Il passait
sous le douche quand le journaliste radio reprit les titres des actualités du
matin : « Les affrontements dans la bande de Gaza s’intensifient, les
violences en Syrie s’aggravent, les manifestations anti-austérité se
multiplient à travers le monde, la fermetures des aéroports européens
provoquent une véritable pagaille, la mort énigmatique de trois individus dans
un train en Allemagne, les deux buts extraordinaires de Lionel Messi avec le FC
Barcelone et enfin, nous reviendrons sur le dernier film de Pedro Almodovar
avec Vincent Leprince dans le rôle principal ».
Dix minutes
plus tard, Vermeulen ressortait en trombe de la salle de bain et courait
chercher son portable dans la poche de son manteau. Il appela d’abord Vilêne,
sans succès, puis Valdès qui décrocha au bout d’un long moment.
̶ T’as écouté les infos ce matin ?
déclara-t-il tout excité.
̶ Je dormais Paul… lui répondit une petite voix
ensommeillée.
̶ Rencarde toi vite sur cette histoire de
meurtre dans un train en Allemagne. On en parle dès mon arrivée.
̶ De quoi tu parles ? Quelle histoire de
train en Allemagne ?
̶ Allume ta radio, Valdès ! Puis appelle nos
collègues de Cologne. Je t’attends au bureau.
̶ Vilêne ?
̶ Injoignable. Il a encore dû sortir
toute la nuit… Je le mets au parfum dès qu’il voudra bien rallumer son
téléphone…
Véra avait
eu une nuit très courte. Raison pour laquelle elle mit du temps à reprendre ses
esprits.
̶ On est samedi, Paul !
̶ … !
̶ Samedi… répéta-t-elle
̶ Mince… Je ne m’étais pas…
Mais Véra
Valdès avait déjà raccroché.
Dans la navette aéroport de Vienne je lirais bien la suite... Bises à l accoucheur. M
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