Chap 7

7


         Le directeur lisait et relisait l'épais dossier posé sur son bureau de directeur, tournant les pages dans tous les sens. Il se grattait la tête, s'entortillait les cheveux, hurlait son incompréhension : « Comment a-t-on pu en arriver là ? Sans se rendre compte de rien ? On a pourtant assuré tous les contrôles, mené toutes les enquêtes... C'est là, sous mon nez, écrit noir sur blanc ! ». Il referma brutalement le dossier. « Une chance de l'avoir découvert relativement vite. Un sacré hasard en fait... Va falloir en tirer profit !».
         A trois ans de la retraite, il n'avait vraiment pas besoin de ça. Ça tombait même carrément mal,  avec toutes ces affaires qui sortaient dans la presse ces derniers temps. L'attention médiatique était à son comble. Ça risquait de chauffer au plus haut niveau de l’administration. Certainement jusqu'au préfet. Voire jusqu'au ministre lui-même. Lui qui espérait une dernière promotion avant de se retirer dans le Luberon...
         Il devait trouver une solution discrète. User de son sens tactique et politique. Il allait devoir cadenasser. Déployer tous les moyens à sa disposition s’il voulait éviter que ce dossier ne fasse trop de vague.... 
         On cogna à la porte de son bureau. Ce devait être le médecin.
         - Entrez docteur, entrez, s'empressa le directeur. Alors, comment va-t-il ?
         - Comment pourrait-il aller bien ? commença laconiquement le médecin, en refusant la chaise que le directeur lui proposait. Il a des ecchymoses sur pratiquement tout le corps, le poignet droit cassé, deux côtes fêlées, un péroné fissuré et l'épaule gauche démise. Mais aucun organe n'est touché. Une chance...
         - On a pas mal de chance sur ce dossier... concéda le directeur.
         Il laissa sa phrase en suspend. Les pensées lui arrivaient toujours à une vitesse folle et il devait les canaliser. Il attendait que le médecin enchaîne mais celui-ci, les bras croisés, campé raide comme un radis décharné, semblait attendre ses questions. Il se lança donc.
         - Dites-moi... Dites-moi, docteur Rivière, balbutia le directeur. Il n'y a pas eu de... ?
         - De... quoi ? demanda le médecin, feignant de ne pas comprendre.
         Il n'aimait pas beaucoup le directeur. Un vieil arriviste, bureaucrate, qui se prenait pour un médecin simplement parce que son père avait jadis été un généraliste de renom, et qui trouvait ainsi parfaitement normal de prodiguer ses conseils thérapeutiques à tout le personnel. Imbu de lui-même, la seule chose qu'il maîtrisait parfaitement était son aptitude étonnante à faire le singe rampant devant les politiques. Certes, avec talent ! Car si le foyer qu'il dirigeait était richement doté, année après année, c'était à la maestria de ses contorsions géostratégiques qu'il le devait. Grâce à lui,  Rivière devait le reconnaître, l'institution disposait d'une équipe médicale d'une excellente qualité. Tous avaient été sélectionnés avec rigueur, les psychologues comme les auxiliaires de puéricultures, les infirmières comme les maîtresses de maison. Le directeur avait même obtenu, chose plutôt rare pour ce genre d'institution, la présence permanente de deux médecins. Ainsi, le Foyer Départemental de l'Enfance de la Drôme pouvait garantir des conditions de travail optimales. Ce qu'ils avaient toujours fait... jusqu'à aujourd'hui.
         - Vous voyez bien ce que je veux dire, docteur Rivière..., reprit le directeur. Le petit Benjamin... Est-ce qu'il a eu à subir... de la part de ses parents adoptifs... des sévices... comment dire… Vous voyez sûrement de quoi je parle... ?
         - Oui, répondit fermement le médecin, en fixant le regard du directeur qui se déroba aussitôt. Il a subi des sévices physiques d'une extrême violence ainsi que des atteintes à caractère sexuel. De son père, de sa mère, et peut-être même de son frère à elle, qui habite la ferme d'à côté.
         Le médecin marqua une pause. Le directeur semblait pensif, faisant le tri parmi la foultitude d'idées qui lui traversaient l'esprit.
         - Une chance qu'il soit si jeune !
         - Je vous demande pardon ? répondit le médecin consterné.
         - Enfin, je veux dire... hésita le directeur. Nous sommes entre médecins, nous sommes des  professionnels... Nous nous comprenons, n'est-ce pas ? Nous sommes là pour établir des diagnostics et non pour nous laisser aller à des sentiments, certes légitimes, mais qui n'ont pas leur place ici. Ce gamin a à peine quatre ans. C'est une chance pour lui. Il a parfaitement le temps de se reconstruire. Vous partagez forcément mon avis, docteur Rivière...
         Ces propos n'appelaient aucune réponse. Le directeur ne l'avait d'ailleurs pas formulé autrement et Rivière se garda bien de laisser transpirer la moindre émotion. Il continuait d'observer froidement le directeur, se disant que s'il avait eu un marteau à porter de la main, il le lui aurait balancé à travers la gueule.
         - Maintenant, il va nous falloir être le plus discret possible, docteur Rivière, reprit le directeur, en prenant soin de peser chacun de ses mots. Cette histoire n'est pas bonne pour notre réputation, pour notre institution et, par voie de conséquence, pour votre service. Ne vous méprenez pas, Docteur. Je ne mets nullement en cause votre équipe, comme je ne remets évidemment pas en cause vos compétences. Je souligne simplement qu'il ne serait pas bon que cette histoire s'ébruite. Pensez à nos enfants, à nos familles d'accueil...
         - Monsieur le Directeur, je n'ai jamais pensé qu'à eux ! coupa le médecin.
         - Et bien justement, Rivière, reprit le directeur. Vous n'imaginez sûrement pas le pataquès que pourrait provoquer cette histoire. Et je ne vous le demande d'ailleurs pas. Je suis là pour y penser à votre place. Vous avez cette chance, dans cette institution, d'avoir un Directeur qui sait faire face à ses responsabilités. Et qui les assume ! Qui ne se cache pas derrière une poutre, comme j'en connais autour de moi dans d'autres départements. C'est pourquoi je compte sur vous...
         Une lame glaciale et acérée quitta les yeux du directeur pour se planter dans ceux du médecin. Un lame semblable à celle d'un bistouri vous ordonnant obéissance sans opposer la moindre résistance... 
         - Ce cas de maltraitance ne doit pas quitter ce bureau, Rivière ! Vous allez travailler avec une équipe restreinte. Quatre personnes y compris vous-même et les deux infirmières déjà au courant. La dernière est le pédopsychiatre Rolland. A vous quatre, vous prendrez en charge cet enfant. A plein temps s'il le faut. Vous allez effacer son passé, sa mémoire, ses souffrances. Vous allez me le reconstruire. De fond en comble ! Et quand il sera prêt, nous le confierons à une nouvelle famille pour adoption. Et je peux vous assurer, Rivière, que cette famille là sera IRREPROCHABLE. Même si nous devons mettre dix ans à la trouver !
         Le directeur reprit son souffle. Il n'avait pas lâché le médecin des yeux. Pourtant, il n'arrivait pas à déchiffrer en lui le moindre sentiment précis. Rivière semblait un robot au visage impavide. Il n'avait d'ailleurs pas bougé d'un pouce depuis son entrée dans le bureau.
         - Un commentaire ? Une objection ?
         - Vous savez comme moi, monsieur le directeur, que nous avons ici affaire à un crime : atteinte à la dignité, à l'intégrité physique et psychique d'un enfant de 4 ans. Absence d'éducation, humiliation, coups répétés, tromperie et moquerie, exploitation sexuelle... C'est la totale dans ce dossier. Avez-vous des informations sur l'enquête policière en cours ?
         - Ah ! Ah ! Ah ! C'est ça qui vous inquiète Rivière, rigola-t-il faussement. Allons donc, Docteur ! Ne vous angoissez surtout pas pour ça. J'en fais mon affaire. Je dîne demain avec le Préfet. Il comprendra la nécessité de conserver un certain... disons ...anonymat... Pour le reste, sommes-nous bien d'accord ? Équipe restreinte ? Efficacité maximale ? Discrétion absolue ?
         Le médecin resta silencieux, détricotant la proposition. Tous les médecins savent qu'il est totalement impossible d'effacer complètement les traces de sévices psychiques et physiques, a fortiori sexuels, chez un enfant, fût-il âgé de 4 ans. D'autant plus lorsque cet enfant, abandonné à trois mois, a déjà subi un premier traumatisme. Il paraissait étonnant que le directeur puisse en avoir l'espoir. Sûrement n'y croyait-il pas lui-même. Simplement essayait-il de s'en convaincre pour se dédouaner d'avoir si mal placé Benjamin l'année précédente.
         Le docteur Rivière connaissait bien le pédopsychiatre Rolland ainsi que Rose et Lucie, les deux infirmières. Il avait déjà eu l'occasion de travailler avec eux sur des dossiers sensibles et reconnaissait leurs compétences remarquables et leur professionnalisme. Ensemble, ils feraient un excellent travail. Néanmoins, le meilleur résultat qu'ils pourraient obtenir, pensait-il, serait d'effacer les stigmates superficiels et redonner à l'enfant le goût de vivre. Concernant les traumatismes plus profonds, ils seraient toujours présents, tapis dans un coin de son crâne. Rivière craignait que la survenance d'un troisième et violent choc psychologique, même dans un futur lointain, les fassent ressurgir. Quant à la forme que pourrait prendre cette résurgence des cauchemars passés, personne aujourd'hui ne pouvait le prévoir. Mais il ferait de son mieux. Il était prêt à relever le défi. Après tout, pourquoi ne pas croire en un miracle ?
         Pour le reste, il devait bien admettre que le directeur avait raison. L'adoption de Benjamin avait été un fiasco. Mieux valait que personne ne le sache.
         - Pas d'objection. Je convoque l'équipe dès cette après-midi.

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