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Le
directeur lisait et relisait l'épais dossier posé sur son bureau de directeur,
tournant les pages dans tous les sens. Il se grattait la tête, s'entortillait
les cheveux, hurlait son incompréhension : « Comment a-t-on pu en arriver
là ? Sans se rendre compte de rien ? On a pourtant assuré tous les
contrôles, mené toutes les enquêtes... C'est là, sous mon nez, écrit noir sur
blanc ! ». Il referma brutalement le dossier. « Une chance de
l'avoir découvert relativement vite. Un sacré hasard en fait... Va falloir en
tirer profit !».
A trois
ans de la retraite, il n'avait vraiment pas besoin de ça. Ça tombait même
carrément mal, avec toutes ces affaires
qui sortaient dans la presse ces derniers temps. L'attention médiatique était à
son comble. Ça risquait de chauffer au plus haut niveau de l’administration.
Certainement jusqu'au préfet. Voire jusqu'au ministre lui-même. Lui qui
espérait une dernière promotion avant de se retirer dans le Luberon...
Il
devait trouver une solution discrète. User de son sens tactique et politique.
Il allait devoir cadenasser. Déployer tous les moyens à sa disposition s’il
voulait éviter que ce dossier ne fasse trop de vague....
On
cogna à la porte de son bureau. Ce devait être le médecin.
- Entrez docteur, entrez, s'empressa le
directeur. Alors, comment va-t-il ?
- Comment pourrait-il aller bien ?
commença laconiquement le médecin, en refusant la chaise que le directeur lui
proposait. Il a des ecchymoses sur pratiquement tout le corps, le poignet droit
cassé, deux côtes fêlées, un péroné fissuré et l'épaule gauche démise. Mais
aucun organe n'est touché. Une chance...
- On a pas mal de chance sur ce dossier...
concéda le directeur.
Il
laissa sa phrase en suspend. Les pensées lui arrivaient toujours à une vitesse
folle et il devait les canaliser. Il attendait que le médecin enchaîne mais
celui-ci, les bras croisés, campé raide comme un radis décharné, semblait
attendre ses questions. Il se lança donc.
- Dites-moi... Dites-moi, docteur Rivière,
balbutia le directeur. Il n'y a pas eu de... ?
- De... quoi ? demanda le médecin, feignant
de ne pas comprendre.
Il
n'aimait pas beaucoup le directeur. Un vieil arriviste, bureaucrate, qui se
prenait pour un médecin simplement parce que son père avait jadis été un
généraliste de renom, et qui trouvait ainsi parfaitement normal de prodiguer
ses conseils thérapeutiques à tout le personnel. Imbu de lui-même, la seule
chose qu'il maîtrisait parfaitement était son aptitude étonnante à faire le
singe rampant devant les politiques. Certes, avec talent ! Car si le foyer
qu'il dirigeait était richement doté, année après année, c'était à la maestria
de ses contorsions géostratégiques qu'il le devait. Grâce à lui, Rivière devait le reconnaître, l'institution
disposait d'une équipe médicale d'une excellente qualité. Tous avaient été
sélectionnés avec rigueur, les psychologues comme les auxiliaires de
puéricultures, les infirmières comme les maîtresses de maison. Le directeur
avait même obtenu, chose plutôt rare pour ce genre d'institution, la présence
permanente de deux médecins. Ainsi, le Foyer Départemental de l'Enfance de la
Drôme pouvait garantir des conditions de travail optimales. Ce qu'ils avaient
toujours fait... jusqu'à aujourd'hui.
- Vous voyez bien ce que je veux dire, docteur
Rivière..., reprit le directeur. Le petit Benjamin... Est-ce qu'il a eu à
subir... de la part de ses parents adoptifs... des sévices... comment dire…
Vous voyez sûrement de quoi je parle... ?
- Oui, répondit fermement le médecin, en fixant
le regard du directeur qui se déroba aussitôt. Il a subi des sévices physiques
d'une extrême violence ainsi que des atteintes à caractère sexuel. De son père,
de sa mère, et peut-être même de son frère à elle, qui habite la ferme d'à
côté.
Le
médecin marqua une pause. Le directeur semblait pensif, faisant le tri parmi la
foultitude d'idées qui lui traversaient l'esprit.
- Une chance qu'il soit si jeune !
- Je vous demande pardon ? répondit le médecin
consterné.
- Enfin, je veux dire... hésita le directeur.
Nous sommes entre médecins, nous sommes des
professionnels... Nous nous comprenons, n'est-ce pas ? Nous sommes
là pour établir des diagnostics et non pour nous laisser aller à des
sentiments, certes légitimes, mais qui n'ont pas leur place ici. Ce gamin a à
peine quatre ans. C'est une chance pour lui. Il a parfaitement le temps de se
reconstruire. Vous partagez forcément mon avis, docteur Rivière...
Ces
propos n'appelaient aucune réponse. Le directeur ne l'avait d'ailleurs pas
formulé autrement et Rivière se garda bien de laisser transpirer la moindre
émotion. Il continuait d'observer froidement le directeur, se disant que s'il
avait eu un marteau à porter de la main, il le lui aurait balancé à travers la
gueule.
- Maintenant, il va nous falloir être le
plus discret possible, docteur Rivière, reprit le directeur, en prenant soin de
peser chacun de ses mots. Cette histoire n'est pas bonne pour notre réputation,
pour notre institution et, par voie de conséquence, pour votre service. Ne vous
méprenez pas, Docteur. Je ne mets nullement en cause votre équipe, comme je ne
remets évidemment pas en cause vos compétences. Je souligne simplement qu'il ne
serait pas bon que cette histoire s'ébruite. Pensez à nos enfants, à nos
familles d'accueil...
- Monsieur le Directeur, je n'ai jamais
pensé qu'à eux ! coupa le médecin.
- Et bien justement, Rivière, reprit le directeur.
Vous n'imaginez sûrement pas le pataquès que pourrait provoquer cette histoire.
Et je ne vous le demande d'ailleurs pas. Je suis là pour y penser à votre
place. Vous avez cette chance, dans cette institution, d'avoir un Directeur qui
sait faire face à ses responsabilités. Et qui les assume ! Qui ne se cache
pas derrière une poutre, comme j'en connais autour de moi dans d'autres
départements. C'est pourquoi je compte sur vous...
Une
lame glaciale et acérée quitta les yeux du directeur pour se planter dans ceux
du médecin. Un lame semblable à celle d'un bistouri vous ordonnant obéissance
sans opposer la moindre résistance...
- Ce cas de maltraitance ne doit pas quitter ce
bureau, Rivière ! Vous allez travailler avec une équipe restreinte. Quatre
personnes y compris vous-même et les deux infirmières déjà au courant. La
dernière est le pédopsychiatre Rolland. A vous quatre, vous prendrez en charge
cet enfant. A plein temps s'il le faut. Vous allez effacer son passé, sa
mémoire, ses souffrances. Vous allez me le reconstruire. De fond en
comble ! Et quand il sera prêt, nous le confierons à une nouvelle famille
pour adoption. Et je peux vous assurer, Rivière, que cette famille là sera
IRREPROCHABLE. Même si nous devons mettre dix ans à la trouver !
Le
directeur reprit son souffle. Il n'avait pas lâché le médecin des yeux.
Pourtant, il n'arrivait pas à déchiffrer en lui le moindre sentiment précis.
Rivière semblait un robot au visage impavide. Il n'avait d'ailleurs pas bougé
d'un pouce depuis son entrée dans le bureau.
- Un commentaire ? Une objection ?
- Vous savez comme moi, monsieur le directeur,
que nous avons ici affaire à un crime : atteinte à la dignité, à
l'intégrité physique et psychique d'un enfant de 4 ans. Absence d'éducation,
humiliation, coups répétés, tromperie et moquerie, exploitation sexuelle...
C'est la totale dans ce dossier. Avez-vous des informations sur l'enquête
policière en cours ?
- Ah ! Ah ! Ah ! C'est ça qui vous
inquiète Rivière, rigola-t-il faussement. Allons donc, Docteur ! Ne vous
angoissez surtout pas pour ça. J'en fais mon affaire. Je dîne demain avec le
Préfet. Il comprendra la nécessité de conserver un certain... disons
...anonymat... Pour le reste, sommes-nous bien d'accord ? Équipe
restreinte ? Efficacité maximale ? Discrétion absolue ?
Le
médecin resta silencieux, détricotant la proposition. Tous les médecins savent
qu'il est totalement impossible d'effacer complètement les traces de sévices
psychiques et physiques, a fortiori sexuels, chez un enfant, fût-il âgé de 4
ans. D'autant plus lorsque cet enfant, abandonné à trois mois, a déjà subi un
premier traumatisme. Il paraissait étonnant que le directeur puisse en avoir
l'espoir. Sûrement n'y croyait-il pas lui-même. Simplement essayait-il de s'en
convaincre pour se dédouaner d'avoir si mal placé Benjamin l'année précédente.
Le
docteur Rivière connaissait bien le pédopsychiatre Rolland ainsi que Rose et
Lucie, les deux infirmières. Il avait déjà eu l'occasion de travailler avec eux
sur des dossiers sensibles et reconnaissait leurs compétences remarquables et
leur professionnalisme. Ensemble, ils feraient un excellent travail. Néanmoins,
le meilleur résultat qu'ils pourraient obtenir, pensait-il, serait d'effacer
les stigmates superficiels et redonner à l'enfant le goût de vivre. Concernant
les traumatismes plus profonds, ils seraient toujours présents, tapis dans un
coin de son crâne. Rivière craignait que la survenance d'un troisième et
violent choc psychologique, même dans un futur lointain, les fassent ressurgir.
Quant à la forme que pourrait prendre cette résurgence des cauchemars passés,
personne aujourd'hui ne pouvait le prévoir. Mais il ferait de son mieux. Il
était prêt à relever le défi. Après tout, pourquoi ne pas croire en un
miracle ?
Pour le
reste, il devait bien admettre que le directeur avait raison. L'adoption de
Benjamin avait été un fiasco. Mieux valait que personne ne le sache.
- Pas d'objection. Je convoque l'équipe dès cette après-midi.
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