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Les nouvelles des volcans
islandais n’étaient pas rassurantes. Valises à la main, Aengüs et Freidrich
avaient fait à pied le cours trajet séparant leur hôtel de la gare. Ils avaient
leur ticket en main, ainsi que le descriptif de leur périple.
Celui d’Aengüs donnait
ceci :
Göteborg : 8h42 ̶> Copenhague : 12h27
Copenhague : 13h00 ̶> Fredericia : 15h06
Fredericia :
15h27 ̶> Hambourg
: 18h53
Hambourg :
19h24 ̶̶> Hanovre
: 21h25
Hanovre :
22h30 ̶̶> Cologne : 02h09
Dix-sept heures trente de voyage
jusqu’à Cologne, sous réserve de ne rater aucun changement. A Cologne, il
passerait une nuit à l’hôtel. Le premier train pour Paris était programmé à
6h44, pour une arrivée prévue à 9h59. Ce même jour, vers 20 heures, son patron
l’avait invité chez lui, à l’occasion de son cinquantième anniversaire. Pas un week-end
de tout repos ! Mais il aimait ce rythme.
Aengüs s’installa dans un
wagon de première, loin de la foule, en tête de train. Ces temps-ci, il lisait un
polar de Qui Xialong. Captivant. Il ferma ses écoutilles au monde extérieur et
s’immergea dans la Chine moderne, ne le quittant plus jusqu’à Copenhague.
Arrivé au Danemark, il sauta
du train et acheta au premier vendeur ambulant qu’il croisa sur le quai, un
sandwich poulet crudité et un jus d’orange, puis monta dans le train suivant. Le
seul wagon de première était déjà bien rempli. Il trouva finalement une place
près d’un jeune homme inconsistant. Sitôt installé, il avala son déjeuner et
s’assoupit.
Cela ne dura pas
longtemps. En gare de Kolding, il fut réveillé par un groupe de jeunes
particulièrement bruyant. Il poussa un grognement, consulta sa montre et reprit
sa lecture.
Le train dodelinait en un
rythme régulier. En arrière plan des fenêtres, le paysage filait comme un décor
de cinéma. Aengüs ne le regardait pas, comme il ne prêtait pas davantage
attention à l’intérieur du wagon. Indifférent au monde, absorbé par sa lecture,
il tourna une énième page, dévora les lignes et tomba sur ces
mots : « Sentant venir une terrible migraine, il se demanda s’il
arriverait à faire un somme dans le train. » Pages 309. La dernière ! Il
posa le livre sur la tablette devant lui et soupira. Alors, il ferma les yeux.
Allait-il faire une sieste lui aussi, pour tenter de rejoindre, par la pensée,
l’inspecteur principal Chen Cao, et lui apporter réconfort dans sa déception
amoureuse ?
Dans le noir de ses paupières,
Aengüs entrevoyait cette possibilité. Vagabondage... Vagabondage…
Rien à faire. Aengüs ne
parvenait pas à s’endormir. Il quittait ses rêves de Chine, revenant à une
réalité professionnelle plus tangible, celle de sortir son ordinateur portable pour
commencer son rapport sur Göteborg, présenter ses recommandations sur le
devenir de Harry et de Solveig, sur la nouvelle structure à mettre en place d’urgence
pour une meilleure efficacité, seule organisation susceptible de favoriser une productivité
optimale.
Peu à peu, il retrouvait le
contrôle de ses membres, laissés à l’abandon et à l’oubli le temps de ces
aventures asiatiques. Il sentait le sang refluer et ses jambes reprendre vie. Recouvrant
ses sensations physiques, il perçut un poids contre sa cuisse, une forte
pression qu’il n’avait pas remarquée jusqu’alors. Il se tourna vers son voisin.
Celui-ci portait un bonnet gris enfoncé quasiment jusqu’aux lèvres. Malgré ses
jambes allongées sous le fauteuil devant lui, son genou droit reposait
lourdement contre le sien et son bras droit occupait toute la place sur
l’accoudoir.
Aengüs jeta à ce voisin
un regard meurtrier : il ne supportait pas les contacts physiques, avait
en sainte horreur toute promiscuité. Il retira vivement sa jambe et mit son
coude en opposition. Par poussées successives sur celui de son voisin, il tenta
de récupérer la place qui lui revenait sur l’accoudoir. En vain !
Profondément endormi, son voisin ne bougeait pas, le bras fermement amarré au
tissus vert d’eau. Aengüs le menaça de deux nouvelles flèches qui se perdirent
par-delà la fenêtre, dans les paysages verdoyants du Danemark : sa victime
était bien protégée par son bonnet de laine.
Aengüs regarda sa montre : 14h11.
Soupirs.
Il sortit son ordinateur.
Le temps serait bien long jusqu’à Cologne.
* *
Helmut Vritcher était
particulièrement en colère ce soir-là. Il s'était encore engueulé avec son
nouveau voisin à propos de cette histoire de clôture.
Voilà trois mois qu'avec
sa femme ils avaient acheté cette maison à Lindenthal, dans la banlieue de
Cologne. C'était pas de gaité de cœur qu'ils avaient quitté leur cité natale.
La faute a la mutation professionnelle de sa femme. Une délocalisation soudaine
et non souhaitée. Mais c'était ça ou le chômage. Vu leur âge et la situation
économique, ils n’avaient pas beaucoup hésité. Ils s'étaient renseigné sur
Cologne. Leurs amis leur en avaient dit du bien. Ils n'étaient jamais venu dans
ce coin de l'Allemagne.
A leur arrivée,
l'employeur de sa femme leur avait mis à disposition une pied à terre. Pour les
premières semaines. Rapidement, Helmut avait réussi à dégoter un boulot. Rien
de bien folichon, mais quand même. Grâce à cet apport d'argent frais et à la
vente de leur bien à Munich, ils avaient pu négocier l'achat de cette petite
maison. Ils n'en revenaient toujours pas. Eux qui avaient toujours vécu en
appartement, ils se disaient que le destin leur avait enfin souri.
Leur satisfaction avait
été de courte durée. Depuis leur installation dans le quartier de Lindenthal,
ils avaient des embrouilles en permanence avec leur voisin. Et ce, dès le
premier jour, quand le camion de déménagement s'était garé imprudemment sur un
bout de « son » trottoir. Puis cela avait continué, de façon quasi
quotidienne : à cause du conteneur à poubelles sorti trop tôt, du pommier
dont les fruits tombaient du mauvais côté de la palissade, du chat qui laissait
soi-disant des crottes sur son terrain... Bref, à chaque jour son problème.
Et voilà que depuis une
semaine, le voisin s'était mis en tête de déplacer la clôture qui séparait leur
lopin respectif. Il disait avoir étudié les plans du cadastre, prétendait qu'il
lui manquait une bande de deux mètres de large. Helmut n'avait pas encore eu le
temps de vérifier, absorbé par l'aménagement de leur nouveau logis et par les
horaires décalés de son travail. Son voisin ne l'avait pas attendu et avait
déjà commencé à démonter la palissade.
En sortant de sa maison
ce soir-là, Helmut constata que son pommier se trouvait désormais dans le
jardin du voisin. Un comble ! Lui qui se plaignait de devoir ramasser les
fruits tombés de l'arbre ! S'il n'avait pas été à la bourre, il aurait surement
taper à sa porte pour lui dire ses quatre vérités. Voire lui flanquer son poing
dans la figure. Mais le temps lui manquait. Fallait remettre l’engueulade au
lendemain. Pourtant, ça le démanger de lui refaire le portrait.
Il sauta dans sa voiture,
et fila vers la gare centrale de Cologne.
Le local
l’accueillit avec son odeur habituelle, ce mélange de javel et de savon, de
produits d'entretiens divers, qui piquait le nez et la gorge et auquel il
n'arrivait toujours pas à s'habituer.
Il trouva
l'équipe attablée, mangeant sandwichs et buvant sodas. Chacun à sa place. Comme
toujours. Mahmoud en bout de table, Aziz et Omar à sa droite, Lamine et Selim à
sa gauche. Helmut s'avança vers eux.
̶ Salut les gars !
̶̶ B'soir chef ! marmonnèrent-ils en cœur.
De
l’intérieur de son bleu de travail, il sortit le listing qu’il avait récupérer
au central.
̶̶ Ce soir, on a 3 trains à nettoyer en priorité.
Le 23h05 de Bâle, le 00h34 de Munich et le 02h09 de Berlin. Pour les autres, je
vous donnerais les instructions au fur et à mesure...
̶̶ Comme tous les vendredi, coupa Mahmoud.
Une grande
gueule le Mahmoud, mais doux comme un agneau. Un excellent chef d'équipe qui
lui avait simplifié la tâche à sa prise de poste, quand il avait obtenu la
responsabilité de les encadrer. Ils
n'avaient pas un boulot facile les gars....
̶̶ Je vous attends dans un quart d'heure en bout
du quai numéro 5. Bonne fin d'appétit.
̶̶ M’rci chef,
répondirent-ils en cœur.
* *
Autour de lui, la plupart
des passagers dormaient. Les autres faisaient des Sudoku, jouaient avec leur portable, écoutaient de
la musique ou lisaient… Il sortit son Ipod, mit le casque sur ses oreilles et
lança « Hosannas from the Basement of Hell ». Son brut. Idéal pour ce
qu’il comptait faire. Il regarda son voisin endormi, lui sourit et se leva,
emporté par le fracas de batterie et le son des guitare lourdes et violemment
saturées. Le brouhaha de basses, enveloppé de vagues synthétiques et planantes,
le mettait d’excellente humeur. Il descendit sa valise du porte-bagages, en
retira une petite trousse de toilette rouge qu’il glissa aussitôt dans la poche
arrière de son jean. Il remit la valise à sa place et rejoignit les toilettes
du wagon.
« I’m not a murderer yet ! »
Il y resta enfermé près d’un
quart d’heure. Un travail minutieux à effectuer, qui demandait de l’attention.
Une erreur de dosage pouvait s’avérer désastreuse. Il posa la trousse ouverte
sur la tablette et disposa les quatre mini-dosettes à côté, leur bouchon
fermement vissé. Pour la première fois, il œuvrait dans un train. Ce n’était
pas simple. Le wagon bringuebalait régulièrement, de gauche comme de droite.
Ralentissant parfois sauvagement.
Debout devant la glace,
il essaya de trouver une position idéale mais devant l’impossibilité de garder
un bon équilibre, il récupéra son matériel, le remit dans la trousse, rabattit
la cuvette des toilettes et s’y assit.
L’odeur n’était pas
agréable. Ça puait l’urine et la transpiration. A ses pieds, ses chaussures
baignaient dans un demi-centimètre d’un liquide incertain. Il ferma les yeux et
coupa sa respiration.
« …Hearts of darkness and hate… »
grondait la voix.
Il posa la trousse sur ses
cuisses. Il y récupérera un flacon vide qu’il déboucha, reposant le capuchon
dans la trousse. Il glissa le flacon entre ses genoux et sortit de la trousse
une première mini-dosette.
Le train vit une embardée
soudaine, prenant un virage serré à pleine vitesse qui manqua de le faire
tomber. Il se rattrapa au mur des WC, lâchant la dosette, ses genoux
abandonnant le flacon et la trousse, dont une partie du contenu se déversa sur
le sol.
̶ FUCK !!
Il quitta les toilettes
en colère, la trousse sous le bras, dont il avait minutieusement lavé le
contenu. Il la remit à sa place dans la valise et se laissa tomber de tout son
poids sur son siège. Le type à côté ne brocha pas. Il n’avait d’ailleurs pas
bougé pendant son absence.
̶̶ Lucky guy ! lui lança-t-il menaçant.
Il n’obtint pas de
réponse.
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