Chap 9


9

         C'était un bel immeuble, moderne, en verre et aluminium, avec une façade dans les tons verts et gris. Vermeullen avait pris le métro pour s'y rendre, afin de perdre le moins de temps possible. Une ligne de métro sans chauffeur. Viendrait sûrement le temps ou les automobiles aussi pourraient s'en passer. C'était déjà le cas dans la finance. Tous les jours pourtant, les médias apportaient leur lot de mauvaises nouvelles : chômage en hausse, crack boursier, monnaie menacée et États en cessation de paiement... Malgré cela, l'avenir semblait toujours à la suppression des pilotes et des garde-fous, au laissez-faire généralisé. Si efficace, rapide et ponctuelle, la ligne de métro devait être l'exception à la règle.
         Malgré le sentiment général de déprime, les open-space du cabinet d'audit Exenture étaient copieusement garnis de jeunes cadres aux costumes parfaitement coupés, à la chevelure impeccable et à la démarche volontaire. 
         Une secrétaire trop parfaite fit patienter Vermeullen dans un salon coquet, décoré d'une moquette épaisse et d'un mobilier simple mais chaleureux. Elle lui proposa une tasse de café avec un sourire artificiel, le même qu'utilisent les professionnels de la communication : la bouche s'étire mais les yeux restent froids.
         - Madame Rousseau va vous recevoir d'un instant à l'autre.
         La secrétaire tourna les talons, qu'elle portait hauts, et regagna son bureau, qu'elle aurait souhaité plus grand.
         Au bout d'une dizaine de minutes, une femme ravissante, dans la quarantaine, spécialiste en cosmétique du visage, le fit entrer et l'invita à prendre place, face à elle.
         - Enchantée commissaire, sourit-elle. Désolée de vous avoir fait patienter si longtemps. Mais les urgences... vous savez sûrement ce que c’est.  Que me vaut l'honneur de votre visite ?
         - Comme je vous l'expliquais au téléphone, Madame Rousseau, commença le commissaire Vermeullen en sortant de sa poche un petit carnet noir et un feutre à pointe fine, nous tentons de retrouver Medhi Bouchrab, un avocat dont nous avons perdu la trace. D'après le relevé téléphonique de son portable, Medhi vous a appelée deux fois le jour de sa disparition. Une première fois pendant 5 minutes. La seconde, deux heures plus tard et pendant près d'une demi-heure... 
         - Qu'attendez-vous de moi ?
         - Parlez-moi de vos relations avec Medhi Bourchrab...
         A son tour, elle osa le sourire plastique, mais son regard bleuté se fit rapidement charmeur et complice. Le sourire d'une séductrice.              
         - Nous entretenons avec Maître Bourchrab des relations professionnelles de longue date. Et quand je dis « nous », j'entends le cabinet Exenture. Pour ma part, en tant que directrice administrative et financière du groupe, je suis simplement son interlocutrice privilégiée.
         - Quel genre d'affaires traitez-vous ensemble ? demanda Vermeullen, qui notait aussi fidèlement que possible les réponses qu'elle lui fournissait.
         - Principalement des conflits d'ordre juridique. Maître Bouchrab est en quelque sorte notre avocat. Il nous représente auprès des tribunaux quand une affaire s'y présente. Il intervient également en amont pour prévenir ce genre de situation...
         Son visage devint soudain plus grave. Elle marqua une pause, se mit à taper sur son ordinateur, semblant chercher quelque chose. Elle releva la tête, satisfaite et visiblement soulagée. Son sourire s'illumina. « Une excellente comédienne », pensa Vermeullen.
         - Maître Bouchrab est en vacances ! C'est pas la peine de le chercher ! Il est en Asie et revient demain ! Vous allez pouvoir classer votre enquête, cher commissaire.
         Il n'aima pas ce ton condescendant, limite méprisant, mais il lui retourna néanmoins son sourire.
         - Madame Rousseau, je vais être plus clair. Primo, les appels que Medhi Bouchrab vous a passé la semaine dernière ne venaient pas d'Asie, mais de Paris. Mais vous ne pouviez pas nécessairement le savoir. Deuzio, Medhi Bouchrab n'a jamais pris son avion pour la Thaïlande... Nous avons retrouvé son corps hier matin, sur un banc du parc Montsouris...
         Son visage blêmit instantanément et il n'en fut pas mécontent, même si le procédé n'était guère glorieux. Il savait par expérience que ces moments de relâchement permettent parfois d'obtenir des informations capitales. Il profita de son avantage pour poursuivre.
         - Pourriez-vous me dire précisément quels ont été les contenus des deux conversations téléphoniques que vous avez eues ensemble il y a huit jours ?
         - Je vous l'ai déjà dit, balbutia-t-elle, visiblement sous le coup de l'émotion. C'était purement professionnel, lié à une affaire en cours, dont je ne peux malheureusement pas vous révéler le détail.
         - Ça ne vous a pas étonnée qu'il vous appelle pendant ses vacances à l'autre bout du monde ?
         - Bien sûr que non ! Dans pareille affaire, on ne peut pas se permettre la moindre négligence.  Je l'ai d'ailleurs rappelé moi-même entre les deux coups de fil.
         - Pendant 12 minutes précisément. Nous sommes au courant…
         - Sincèrement commissaire, ce que vous venez de me dire me touche beaucoup, plus que vous ne pouvez l'imaginer...
         A sa grande surprise, il la vit se décomposer littéralement sous ses yeux, assistant, impuissant, à un ruissellement de larmes tandis que son corps délicat hoquetait sous les sanglots. Il tira prestement un kleenex de la boîte posée sur le bureau et le lui tendit maladroitement. Le jeu de séduction était manifestement terminé. Sa peine était sincère et pénible à regarder.
         Elle finit par recouvrer un certain calme.
         - Pardonnez-moi, commissaire... Maître Bouchrab et moi travaillions ensemble depuis plus de 5 ans. Nous nous connaissions très bien...
         Elle fit une nouvelle pause avant de reprendre.
         - Disons qu'au-delà de nos relations professionnelles, nous nous appréciions beaucoup...
         - Êtes-vous mariée, Madame Rousseau ?
         Elle releva aussitôt la tête, effarée par la rudesse et la soudaineté de la question, à un moment où davantage de dignité aurait été nécessaire. Le visage un peu trop gras du commissaire la regardait de l'air de quelqu'un qui demande de l'indulgence pour ses propos déplacés mais  indispensables. Pouvait-elle réellement échapper à cette question ?
         - Je suis mariée, commissaire. Depuis 19 ans. Mais n'allez pas imaginer que mon mari...
         - C'est mon métier d'imaginer, Madame Rousseau. Il va falloir que nous lui parlions...
         - Vous ne pouvez pas faire ça, commissaire... Ce n'est pas possible... Je peux vous assurer qu'il n'y est pour rien...
         - Qu'en savez-vous ?
         En savait-elle davantage qu'elle ne le prétendait ? Vermeullen se posait la question et tentait d'y trouver réponse en scrutant  finement la profondeur de ses yeux rougis. 
         - Ne me faites pas dire n'importe quoi ! s'emporta-t-elle, visiblement gênée par ce regard inquisiteur. Tout ce que je sais est que mon mari est totalement incapable d'une chose pareille. Comment Medhi est-il mort, d'ailleurs ? Vous ne m'avez rien dit !
         Vermeullen lui raconta brièvement la découverte du corps, sans s'attarder, faute d'éléments indiscutables, sur les circonstances de l'agression supposée ou les causes du décès. Tandis qu'il parlait, il observait ses réactions avec une attention accrue. Malgré cela, il ne put se faire une idée définitive sur ce qu'elle savait, ou ne savait pas, sur la mort de l'avocat. Il nota néanmoins dans son moleskine à élastique deux trois choses qui lui traversèrent l'esprit.
         Le tiroir caisse, dissimulé dans le fond de sa poche, se mit à faire des siennes, les pièces de monnaie à tomber en cascade. Il s'excusa, regarda qui l'appelait, décrocha, déclara simplement « je te rappelle » et raccrocha aussitôt.
         - Je dois partir, dit-il en se levant et en tendant sa main droite, dans laquelle il tenait une carte de visite. Voici mes coordonnées, si vous avez quoi que ce soit à me dire. Merci de m'avoir accordé un peu de votre temps précieux.
         Sous un soleil glacial, il marcha jusqu'à l'esplanade de la bibliothèque François Mitterrand, s'engouffra dans la chaleur du cinéma MK2, traversa le large couloir jusqu'à la porte du fond et s'installa dans un coin tranquille, d'où il rappela Véra.
         - Je t'écoute, annonça-t-il.
         - Deux choses. D'abord Dumas, le légiste. Tu trouveras son rapport préliminaire sur ton bureau. Il confirme que Bouchrab a été planté avec un ustensile qui ressemble fortement à la lame d'un scalpel, compte tenu de la taille de la plaie retrouvée sur son côté droit. La lame a pénétré le corps sur 4,2 cm. Le tracé est net, donc exécuté avec dextérité. Mais il ne s'agit pas d'une coupure mortelle. La mort elle-même résulterait d'un arrêt du cœur dont la raison n'est pas expliquée. La possibilité d'un empoisonnement n'est pas exclue mais Dumas doit mener des analyses complémentaires, dont il n'aura pas le résultat avant 4 ou 5 jours.
         - Je ne suis pas sûr de comprendre, Véra. Il est mort de quoi l'avocat ?
         - Ben, c'est tout le problème... C'était tellement pas clair que je lui ai passé un coup de fil. En gros, Bouchrab a été victime d'un arrêt progressif du cœur. Ce qu'on appelle communément « mourir de vieillesse ». Mais vu son âge, ça semble peu probable. Raison pour laquelle Dumas penche plutôt pour un empoisonnement. Sauf qu'aucune trace de poison n'a pour l'instant été retrouvée dans le corps ! Dumas, comme tout bon légiste, étant un homme de certitude, va falloir patienter encore un peu.
         - Tu m'appelles donc pour ne rien dire...
         Véra l'entendit sourire à l'autre bout de fil. Elle ne l'avait pas senti si gai depuis de longues années. Ce que pensait Vilêne semblait donc se confirmer... 
         A 20 ans, Véra avait été affectée au commissariat du 13ème arrondissement de Paris. A cette époque, Vermeullen en avait 33. Il était un brillant inspecteur et dans les couloirs de la brigade, tout le monde lui promettait une belle carrière. Pourtant, six mois après son arrivée, tout avait basculé. Audrey s'était évaporée dans des circonstances étranges, dont il n'avait jamais vraiment parlé depuis. Aussitôt, il s'était replié sur lui-même et cloîtré chez lui. Elle et ses collègues avaient fait leur possible pour le maintenir en vie, lui rendant régulièrement des visites. A tour de rôle. Sans sa fille, il aurait peut-être mis fin à ses jours. Lise avait 10 ans et besoin que l'on s'occupe d'elle. Véra lui avait trouvé une nounou à plein temps, en la personne de sa sœur Anaïs. Mais quelque chose s'était cassé en lui. Sa joie de vivre, sa gaité communicative, ses bons mots... Tout cela s'était évanoui du jour au lendemain. Paul Vermeullen n'avait plus été qu'un calque de lui-même, un double un peu flou, loin de sa personnalité d'antan.
         Vermeullen ne s'était finalement arrêté de travailler que quelques semaines. Le temps de faire le point, d'essayer de comprendre puis de se rendre compte que le travail au commissariat était sa soupape de sécurité. Qu'à défaut de lui rendre le moral, au moins cela l'empêchait de sombrer totalement. En tout cas, c'est ainsi qu'il avait expliqué son retour, que personne parmi ses collèges n'avait envisagé si rapide. Aussitôt, il avait été fait commissaire. Une idée brillante que la hiérarchie justifia pour son action dans le dossier de l'Ensanglanteur. Une distinction qu'il avait d'abord refusée, se doutant que le décès de son épouse avait davantage joué dans cet avancement que son action professionnelle passée. Or, il souhaitait avant tout être reconnu pour son travail, son investissement, ses résultats. Ses collègues, Pascal et Véra en tête, l'avaient convaincu d'accepter, lui expliquant que sa vie personnelle, et surtout celle de sa fille, n'en seraient que meilleures : moins présent sur le terrain, il pourrait passer plus de temps auprès d'elle. Sans oublier l'augmentation de salaire et le prestige de la fonction. Il s'était finalement laissé convaincre, mais n'avait pas réduit sa cadence de travail pour autant.
         Cependant, des manquements apparurent dans son travail. Lui, autrefois si rigoureux et méthodique dans ses enquêtes, au point qu'elles étaient souvent citées en exemple, devint approximatif dans ses rapports, oubliant des détails de première importance, omettant même de joindre certains documents décisifs. Valdès et Vilêne l'avaient tiré de situations délicates à de nombreuses reprises. Ils en avaient parlé ensemble. Paul avait dû reconnaître qu'il avait plus de mal à se concentrer, même si l'intérêt pour son travail demeurait intact. Pascal et Véra lui avaient promis de relire toutes ses conclusions avant leur remise au juge et à la hiérarchie. Depuis, ils fonctionnaient ainsi, en trinôme. Unis et efficaces.
         Malgré le temps passé depuis la mort d’Audrey, l'attitude générale de Vermeullen avait peu évolué. Du coup, en cette après-midi de janvier, à l'entendre sourire à l'autre bout du fil et après cette discussion avec Vilêne, Valdès commença sérieusement à croire à une possible résurrection de son commissaire. 
         - Inspecteur Valdès, en avez-vous terminé ? s'impatienta Vermeullen sur un ton joyeux.
         Décidément, il se passait bien quelque chose de nouveau chez lui. Véra se promit d'en toucher deux mots à Anaïs, qui était restée très proche de Lise.
         - Que nenni, commissaire ! Car voici le deuxième point dont je souhaitais m'entretenir avec vous. Medhi Bouchrab ne vivait pas seul. Ou plutôt si, mais il avait une maîtresse régulière. Nous avons retrouvé nombre de ses affaires chez lui. Des sous-vêtements affriolants, quelques bijoux, des produits cosmétiques. Et puis des photos...  
         - Une belle brune d'une quarantaine d'année tirant trop sur le fond de teint ? Les yeux coquins, le regard espiègle et le corps élancé ?
         - Comment le sais-tu ?
         - Elle s'appelle Iris Rousseau, directrice financière chez Exenture !
         - ...
         - J'avais raison. Tu m'appelles bien pour ne rien dire !

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