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La
neige et le givre avaient maintenant disparu. Les températures reprenaient un
niveau normal pour la saison et, en ce vingtième jour de février et malgré
l’heure matinale, Vermeullen n’avait pas jugé utile de revêtir un bonnet :
une large écharpe de laine mauve couvrait simplement ses oreilles, même s’il
avait dissimulé ses mains sous des gants de cuir noir et recouvert son corps
d’un large manteau beige. Au pied, il portait ses traditionnelles Stan Smith
d’un blanc éclatant.
Il
passa la porte de son immeuble, sac au dos, et huma l’air frais du matin, un
mélange d’odeur de crasse et de vase, mix d’une pollution latente que les vents
de la nuit n’avaient pas réussi à chasser, et d’effluves saumâtres émanant du
canal Saint-Martin. Le jour se levait à peine. Le ciel sans nuage, teinté de
gris, de bleu et de marron, offrait dans le lointain, aux rares passants
attentifs, ses premières couleurs rose-orangées.
Vermeullen
regarda l’heure sur sa vieille montre à aiguilles, vérifia la fermeture du
manteau sur son cou, resserra son écharpe et s’engagea sur le quai de Valmy, en
direction de la place de la République. Voilà dix jours que le corps de Medhi
Bouchrab avait été trouvé dans le Parc Montsouris, dix jours qu’il allait
systématiquement à pied à son bureau, dix jours qu’aucune piste sur la mort de
l’avocat ne se dégageait et dix jours qu’il n’avait pas touché à la moindre
cigarette. Dix jours épuisants, physiquement comme moralement.
Mais
dix jours étonnants, portés par un élan nouveau qu’il ne palpait pas encore
avec précision mais qu’il sentait là, tout proche. Les premiers signes positifs
apparaissaient, jours après jours. Le matin, par exemple, il avait réduit son
temps de trajet de dix minutes, sans jamais se presser, toujours flânant dans
les rues d’un Paris encore endormi. Sa balance accusait maintenant une baisse
de trois kilos et demi et son cœur semblait mieux supporter la montée des marches
d’escalier. Les odeurs et les goûts s’étaient renforcés, et des sensations
qu’il croyait oubliées revenaient à ses narines ou renaissaient dans sa gorge.
Le moral était meilleur également. Comme si un voile sombre, trop longtemps
agrippé à son crâne, se levait par morceaux, libérant une lumière qu’il pensait
éteinte à jamais.
Une
mobylette déboucha à pleine vitesse dans la rue Beaurepaire et il dut faire un
bond de cabri pour ne pas se faire renverser. Il n’y avait presque pas de
circulation, aucun bruit alentour et pourtant, malgré le moteur pétaradant du
deux-roues, il ne l’avait entendu qu’à la toute dernière seconde. Plongé dans
ses pensées, seulement perméable aux chants des moineaux qui faisaient une fête
aux premiers rayons du soleil, le vélomoteur l’avait pris par surprise.
Son
cœur battait la chamade et il essuya les gouttes de stress de son front. Cette
vilaine manie de toujours vouloir marcher sur la chaussée ! Si au moins il
prenait garde à son environnement !
Lorsqu’il
déboucha sur la Place de la République, les oiseaux se firent plus discrets et
la circulation plus dense. Il prit son temps avant de traverser la place en
diagonale pour rejoindre la rue du Temple, puis la rue de Bretagne. Il adorait
cette rue. Particulièrement à cette heure, quand les camions de livraison,
garés en double ou triple file, venaient ravitailler les commerces et les étals
alléchants du marché couvert des enfants-rouges, où il se rendrait souvent le
samedi. Une habitude prise du temps de sa jeunesse étudiante, l’époque de sa
rencontre avec Audrey.
Une
nouvelle fois, il préféra marcher sur la chaussée afin d’éviter le
chassé-croisé des livreurs poussant leurs diables chargés de mandarines, de
poires et de coings.
Tandis
qu’il traversait la rue Charlot, où contrairement à une rumeur ni comédien ni
mathématicien ne résida jamais, lui parvinrent des senteurs délicates de
chocolat fondu, mêlées à celles plus discrètes du pain chaud. Il s’arrêta pour
admirer les délicieuses vitrines du pâtissier et du chocolatier, qui avaient eu
le bon gout de s’installer l’un à côté de l’autre, et ne put se retenir
d’entrer chez le premier pour s’offrir, ce qui était désormais son plaisir
quotidien, deux pains au chocolat tout chaud dont la barre de cacao, fondante,
lui brula légèrement le palais lorsqu’il y croqua le premier à pleines dents.
Il
déboucha sur une large intersection et tourna à gauche, en direction de la
Seine.
La
vieille au soir, Lise lui avait montré la copie du bail de son futur
appartement et lui avait demandé de remplir les papiers le concernant. S’il
voulait bien accepter de se porter caution. Alors qu’il pensait, il y a peu,
pouvoir profiter de sa fille quelques mois encore, son départ prochain semblait
maintenant bien engagée. Le déménagement se profilait. C’est fou comme le temps
passait vite. Il la revoyait parfaitement la petite Lisa, avec sa coupe au
carré et sa posture hésitante, serrée tout contre lui avec son lourd cartable
rose et gris sur le dos. Des enfants courraient en tous sens dans la cour du collège.
La cloche allait sonner et bientôt elle découvrirait ses futurs camarades de
sixième. Elle ferait la connaissance de Madeleine. Paul l’avait déjà repérée,
assise à l’écart sous le seul marronnier de la cour, un étrange bonnet
multicolore lui couvrant la moitié du visage. Elles allaient se retrouver dans
la même classe, installées côte à côte, et ne se quitteraient plus. Du moins
jusqu’à aujourd’hui.
C’était
hier… Et demain… Demain, Lise ferait ses bagages. Madeleine viendrait surement
l’aider à prendre ses affaires et transporter dans le camion de son frère les
quelques meubles que Lise avait prévus d’emporter avec elle, laissant derrière
elle une chambre vide…
Un
étrange frisson lui parcourut le corps quand, de son visage troublé, il vit une
goutte d’eau salée tomber sur le trottoir. Il se donna une bonne gifle,
histoire de se remettre les idées en place et redressant la tête, remarqua le
nom de la boutique devant laquelle il se trouvait : « Une Fille à
Marier ». Cela le fit sourire.
La
bonne humeur revenue, il tapota machinalement sa poche extérieure droite à la
recherche de son paquet de cigarette, avant de réaliser qu’il ne fumait plus
depuis que Medhi Bouchrab était mort. Fallait-il y voir une relation ? Un
simple hasard, un concours de circonstance ? Ou, au contraire, une
conjonction d’éléments propices à un renouveau ?
Sa
réflexion le mit en joie. Il reprit sa route et souriait de plus belle lorsque
l’habitante du numéro 68 sortit brusquement de son immeuble et se retrouva nez
à nez avec lui. Prise au dépourvue par la bonne humeur éclatante qui émanait du
visage de Vermeullen, elle lui rendit spontanément son sourire généreux. Un court instant, ils restèrent accrochés par le regard. Le
visage de la jeune femme parut rosir, mais elle inclina rapidement la tête, en
guise de salut, et s’éloigna sans un mot. Planté au milieu du trottoir,
Vermeullen se retourna machinalement, observant sa magnifique silhouette
s’éloigner.
Il
demeura un moment sans bouger, l’esprit envahi par ce visage féminin radieux et
ses yeux étincelants. Conscient du trouble qu’ils avaient ressenti tous deux et
certain d’avoir, malgré lui, séduit cette femme, ne serait-ce qu’un court
instant. Cela faisait des années qu’il n’avait pas ressenti une telle émotion.
Totalement
ragaillardi, il se remit en marche avec l’étrange impression que des ailes
avaient poussé dans son dos, tant il semblait plané au-dessus se la ville.
Lorsqu’il
déboucha sur la rue Saint-Paul, un vacarme assourdissant l’accueillit. Un mélange
de bruit de marteau-piqueur et de circulation ininterrompus qui le mit mal à
l’aise, tant cette pétarade odieuse contrastait avec le moment de quiétude
absolu qu’il venait de vivre à la traversée du Village Saint-Paul. Contrarié,
il traversa rapidement la rue, puis remonta le Quai Henri IV jusqu’au Pont de
Sully d’où il traversa la Seine avec peine. Le vent glacial soufflait fort, lui
cinglant le visage et les mains. Parvenu de l’autre côté, il descendit se
mettre à l’abri dans le jardin Tino-Rossi. Il longea le fleuve, flânant entre
les étonnantes sculptures de Brancusi, Zadkine ou César, admirant l’aisance des
rollers et l’énergie des joggeurs, le courage des cyclistes et la vigueur des
vieilles dames matinales promenant leurs caniches.
Une
longue péniche rouge, dont la cargaison de sable gris dépassait largement de
ses flancs, remontait lentement le courant. Dans la cabine de pilotage, on
distinguait, dans un reflet de la vitre, le commandant à la manœuvre. Derrière
lui, sur le ponton arrière, une vieille Renault Clio bleue semblait jouer les
vigies. Vermeullen regarda passer l’embarcation, s’imaginant parcourir le pays
à-travers ses cours d’eaux, croiser ses forêts verdoyantes et longer ses
clairières fleuries, lécher les berges de ses villages à la vitesse de
l’escargot, tandis que lui, debout à la proue, saluait le bon peuple de France
en profitant pleinement de sa retraite méritée. L’habitante du 68 était-elle à
ses côtés ? Cette image d’Epinal le ravit et il resta planté là, le nez au
vent, à suivre la remontée lancinante de la barge.
Une
fois traversé le quai Saint-Bernard, Vermeullen regarda sa montre. Ce n’est pas
aujourd’hui qu’il battrait son record. Beaucoup trop de flânerie et d’émotion.
Le visage de la femme du N°68 l’obsédait toujours. Il regrettait presque de
l’avoir laisser partir sans dire un mot. Il chassa cette pensée et s’engagea
dans la rue Curvier, le long du jardin zoologique et du Jardin des Plantes. Les
trois-quarts du trajet était maintenant parcourus. Encore une quinzaine de
minutes et il verrait se profilait l’étrange bâtiment cubique du commissariat.
Vers le
milieu de la rue, il reconnut Albert qui préparait son petit déjeuner. Comme
tous les matins à la même heure. Albert portait son sweet vert à capuche sur
son habituel jean délavé. Albert avait élu domicile ici, sur le trottoir de la
rue Curvier, depuis presqu’un an. Une tente décathlon rouge, jaune et bleue
fixée sur deux palettes 80x120 lui servait de chambre à coucher. Autour,
quelques meubles amochés lui permettaient de ranger les affaires accumulées de
ci de là : quelques fringues rapiécées, trois paires de chaussure et puis
des photos. Pleins de photos. Des photos de ses parents, de sa sœur qui ne le
fréquentait plus, de sa jeunesse insouciante du temps où l’avenir semblait
radieux et où dormir dans la rue était réservé aux vieux clochards avinés. Lui
n’était ni vieux ni aviné. Pourtant il était là et avait de plus en plus de
voisins.
Vermeullen
s’approcha de lui et lui tendit gauchement le pain au chocolat qu’il lui avait
acheté. Sans un mot. Depuis que Vermeullen avait découvert l’installation
d’Albert, il n’avait jamais su trouver les mots pour lui parler. Il ne savait
que lui dire, comment l’aborder, ni même si l’autre le souhaitait. Il l’avait
nommé Albert et il lui amenait, tous les matins où il passait par là, un pain
au chocolat. Un jour, il en était certain, Vermeullen lui adresserait la
parole. Ce moment n’était simplement pas encore venu.
A
quelques mètres des appartements d’Albert se trouvait une porte métallique
noire sur laquelle était collée une bande adhésive jaune où l’on pouvait lire
en caractères noirs : « Laboratoire des Reptiles et Amphibiens.
Sonnez et attendez ». Comme à chaque fois, Vermeullen s'imagina le laboratoire rempli d'une armée de docteurs à tête de serpent à sonnette et à corps de crapaud sauter d'une paillasse à l'autre en poussant des croassements lugubres. Instinctivement, il hâta
le pas jusqu’au porche du restaurant La Baleine, par lequel il pénétra dans le
Jardin des Plantes et s’engouffra sous les érables et les cèdres majestueux,
avant de déboucher sur les larges allées sablonneuses du parc.
A la
vue de l’alignement des bancs disposés entre les arbres, lui revint l’image
nette de l’avocat Medhi Bouchrab, les yeux vitreux et la cravate rouge sorbet,
figé sur son siège dans le givre de Montsouris.
Depuis
des jours, les trois V n’avaient guère avancé sur l’enquête. Les conclusions du
médecin légiste les avaient laissés perplexes tant les circonstances de la mort
restaient floues. L’analyse sanguine avait mis en évidence la présence de
métaux lourds dans le corps. Mais les doses relevées étaient si faibles que la
relation de causalité avec la mort n’avait pas été clairement établie. Seule la
date et l’heure du décès avait été précisées et fixées au vendredi 03 février
2012 entre 22h30 et 00h30.
Vilêne
et Valdès avaient chacun rencontré les membres de la famille Bouhrab. Vilêne
avait choisi de rendre visite aux parents de Medhi.
Algériens
de naissance, âgés d’un près de quatre-vingt ans tous les deux, ils avaient
immigrés en France dans les années soixante. Ils habitaient un petit
appartement de banlieue dont la décoration avait rappelé à Vilêne le restaurant
marocain en bas de chez lui, où ils allaient parfois avec Vermeullen se régaler
d’un tajine. Les parents Bouchrab parlaient un très mauvais français et la
discussion n’avait pas été aisée. D’après ce que l’inspecteur avait rapporté,
ils étaient restés sans réaction quand Vilêne leur avait appris la mort de leur
fils. Au point qu’il s’était demandé s’ils avaient bien compris son propos. Il
avait préféré répéter, lentement, en usant des mots les plus simples. Là
encore, la seule réaction qu’il avait observée fut de voir la mère se lever
pour lui proposer du thé. Il avait accepté. Lorsqu’elle se fut retirée dans la
cuisine, Vilêne s’était penché vers le père dans l’idée de vérifier une
troisième fois si l’information avait été assimilée. Avant qu’il ait pu dire un
mot, le père lui avait pris doucement la main. Il la lui avait serrée si
soudainement et si intensément que Vilêne avait ressenti dans son propre corps
la profonde tristesse du père le parcourir de part en part. Sous le choc, il
n’avait osé relever la tête, tant lui-même se sentait transporté par le
chagrin. Puis, il avait entendu les pas trainant de la mère revenant de la
cuisine. Il s’était enfin redressé et avait découvert, à quelques centimètres
de lui, deux visages défaits et quatre petits yeux gris, embués et abattus,
emplis de questions et d’incompréhension, qui le fixaient intensément.
La
suite de l’entretien n’avait pas été facile. Vilêne était rentré au
commissariat complètement anéanti. Valdès ne l’avait jamais vu ainsi. Il lui
avait fallu plus d’une heure avant de s’expliquer et de raconter en détail
cette rencontre bouleversante.
Au
final, Vilêne avait néanmoins compris que les parents Bouchrab voyaient peu
leur fils, même si la mère disait l’avoir régulièrement au téléphone. Ils
savaient que Medhi était avocat mais avaient été totalement incapables
d’expliquer son métier en détail, ni de préciser qui pouvaient être ses amis.
Si
Vilêne avait appris peu de choses quant aux raisons de la mort de Medhi
Bouchrab, en revanche il avait reçu une leçon d’humanité et de pudeur dont il
souviendrait longtemps.
C’est
Valdès qui avait rencontré le frère et à la belle sœur, sans plus de résultat
sur l’enquête. Il semblait évident que Medhi Bouchrab avait scindé son monde en
deux : sa famille d’un côté, qu’il fréquentait de moins en moins, et sa
vie personnelle de l’autre. Sans qu’aucun passage, même le plus étroit,
n’existe entre les deux.
L’analyse
du téléphone portable et des relevés téléphoniques fournis par les opérateurs
leur avaient permis de retrouver quelques-unes de ses fréquentations
régulières. Mais après avoir entendu ses collègues et amis, Vermeullen et ses inspecteurs en
étaient arrivés à la conclusion que Bouchrab était un personnage
vraisemblablement simple, extrêmement discret, peu disert. A l’image de ses
parents.
A ce
moment, aucune déposition liée à l’environnement proche de Medhi Bouchrab
n’avait apporté le moindre élément en mesure de faire avancer l’enquête.
La
piste de ses relations professionnelles et amoureuses restait la plus sérieuse.
Ils étaient tous les trois d’accord là-dessus. C’était un sentiment largement
partagé même s’il ne reposait sur aucun fait indiscutable. Cependant, le récit
qu’avait fait Vermeullen de son entretien avec Iris Rousseau, la directrice
financière d’Exenture, et de ses liens ambigus avec le défunt, les avait
intrigués. Vilêne en premier chef. Il avait souhaité développer le filon
potentiel et était allé rencontrer le mari cocu.
A son
retour, ce que Vilêne avait raconté de sa visite les avait laissés, Valdès et
lui, complètement pantois.
Le
mari, Jacques Rousseau, connaissait parfaitement Medhi Bouchrab. Il avait fait
sa connaissance plus de cinq ans auparavant, par l’intermédiaire de sa femme
Iris. Ils avaient rapidement sympathisés, tant ils s’étaient trouvés de points
communs. Ainsi, un samedi sur deux, ils passaient leur soirée ensemble :
fans de foot et abonnés au Paris Saint Germain, ils ne rataient aucun match. A
la sortie du stade, ils avaient l’habitude d’aller boire quelques verres dans
un lieu masculin du xvième, si Vilêne voyait ce qu’il veut dire. Vilêne ne
voyait pas très bien. Un sorte de club pour hommes distingués, avait précisé
Rousseau, où l’on ne venait pas accompagné, tant l’on trouvait sur place les
plus belles filles de Paris. Vilêne voyait mieux.
Est-ce
que Rousseau se considérait libertin ? Pensait-il que sa femme puisse
avoir le même comportement ? Imaginait-il possible une relation entre Iris
et Medhi ?
A
toutes ces questions, Jacques Rousseau avait répondu par un non catégorique.
Non, il
n’était pas libertin car l’adresse en question n’était pas un lieu
« d’échange » et aucune salle n’était « aménagée » pour
cela ; il avait mis lui-même les guillemets avec ses doigts. Simplement un
établissement où il aimait se distraire de la compagnie des femmes. Jamais cela
n’était allé plus loin que le simple plaisir de s’amuser avec elles, en tout
bien tout honneur, en partageant l’excellent champagne de la maison. Pour
Medhi, il ne pouvait jurer qu’il n’ait pu, lui, un jour ou l’autre, donner
rendez-vous à certaines filles pour les connaitre davantage. Cela restait
possible. Medhi était célibataire et beau garçon. Un homme soigné, distingué.
Il plaisait beaucoup…
Quand à
Iris et Medhi ensemble, c’était absolument impossible. ABSOLUMENT !
Pourquoi tant d’assurance ? lui avait demandé Vilêne. On voit que vous ne
la connaissez pas… avait simplement répondu un Jacques Rousseau énigmatique.
L’inspecteur lui avait demandé de préciser cette dernière phrase. « Si
Iris devait me tromper un jour, ce n’est pas avec un homme qu’elle le
ferait », avait-il conclu. Vilêne n’avait pas insisté.
Sur la
question des causes du décès et des relations de Medhi, Jacques Rousseau
affirma ne lui connaitre aucun ennemi et fut bien en peine de fournir la
moindre explication à cette mort.
Au
final, Jacques Rousseau avait paru visiblement très affecté par la mort de son
ami et Vilêne disait ne pas douter de sa sincérité.
L’analyse
des comptes en banques de Boucharb et de ses cartes de crédit n’avait pas non
plus apporté davantage de lumière. Les mouvements financiers n’avaient rien de
suspect. Aucune grosse somme n’avait été reçue ni versée récemment. Toutes les
rentrées et sorties d’argent restaient si similaires d’un mois sur l’autre que
l’idée d’un Bouchrab à la vie lisse, affreusement normale, semblait se
consolider tous les jours davantage, nonobstant son attirance potentielle pour
les escort-girl. Le dernier mouvement sur sa carte était un retrait d’argent
liquide, effectué dans un distributeur automatique de la rue de Rivoli, à 16h32
le jour de son décès. Il y avait pris 500 € dont 380 € avaient été retrouvés
sur lui, dans son portefeuille congelé, avec ses cartes de crédit.
La vie
de Medhi Bouchrab semblait avoir été si simple, si banale, que la possibilité
d’un règlement de comptes ne tenait pas. Absolument rien ne venait l’étayer. Pourtant,
si crime il y avait eu, il ne pouvait avoir été commis par un rodeur. Dans ce
genre de situation, les circonstances de la mort sont toujours évidentes – coup
de couteau, strangulation, étouffement… – et l’argent ne reste jamais dans le
portefeuille des victimes. Sauf si le tueur est dérangé en pleine action… Ce
qui ne fonctionnait pas dans ce cas précis : le parc était fermé, il
faisait nuit et moins quinze degrés. L’assassin avait eu tout son temps pour
œuvrer. Si assassin il y avait eu ! Dumas était si flou ! Se
pouvait-il que la mort soit finalement naturelle ?
Restait
ce voyage non effectué en Thaïlande. C’était le point central, la clé, le nœud
de l’affaire. Le 26 janvier, à 9h50, l’avocat avait passé un appel à la
compagnie aérienne depuis son portable. Deux heures plus tard, il envoyait un
email à la compagnie pour « confirmer » selon son mot, la demande
d’annulation de son billet d’avion. Bouchrab avait donc annulé son voyage trois
jours avant de partir et malgré cela, il n’avait prévenu personne :
famille, amis, collègues, tous le pensaient en Asie, même son ami Jacques
Rousseau et sa maîtresse supposée Iris Rousseau. Alors ?
Tandis
qu’il remontait machinalement la rue Duménil, Vermeullen se mit à imaginer les
derniers instants de l’avocat, à partir des données tangibles à sa disposition,
et en premier lieu, ce ticket de métro retrouvé dans une poche du pantalon de
la victime, ticket poinçonné le jour de sa mort, à 18h43, à la station
Saint-Michel :
« L’explication
la plus logique est que Bouchrab a pris le RER ligne C et est descendu à la
station Cité Universitaire, située à quelques mètres du parc Montsouris.
Pourquoi vient-il là et pour y faire quoi ? A-t-il rendez-vous ? Avec
qui ? Va-t-il boire un verre quelque part ? Manger un morceau ?
Il est dans la rue, vers 22h, dans les alentours du parc. Là, malgré le froid
sibérique, il enjambe les grilles. Seul ? A priori non, compte tenu des
traces de la seconde paire de chaussure retrouvée près du banc. Quel type de
chaussures est-ce ? Chaussures d’homme ? De femme ? S’est-on
posé la question ? »
Il
sortit son calepin et nota ses doutes avant de reprendre le cours de ses
réflexions, parlant presque à voix haute et accompagnant ses pensées de larges
mouvements des bras :
« Que
vont-ils faire dans le parc ? Qu’est-ce qui peut pousser deux personnes à
entrer par infraction dans un parc gelé ? Rendez-vous galant ? Besoin
de se cacher ? Ou simple désir de faire une bêtise comme lorsqu’on était
enfant ? Ou bien les trois en même temps …? »
« Ensuite ?
S’il ne s’agit pas d’un crime, la deuxième personne se lève, dit au revoir à
Bouchrab et part, tandis que lui reste assis. Comment déjà peut-on s’asseoir
sur un banc par cette température ? Et pourquoi Bouchrab ne part-il pas
avec lui ? Ou elle ? Quelle raison peut le pousser à
rester ? »
De
nouveau, Vermeulen ajouta quelques notes dans son carnet.
« A
ce moment là, tandis que l’autre s’éloigne et ne peut plus l’entendre, Bouchrab
ressent une douleur dans le corps. Il ne se sent pas bien. Et là, boum !
Le cœur s’arrête de battre. Sans prévenir. Et il meurt comme un con ! »
Vermeullen
reprit son carnet et se relut ses notes, revenant sur celles déjà écrites lors
de son entretien avec Iris Rousseau.
En un
éclair, Vermeullen vit la lumière apparaître, comme une fulgurance. Cette
apparente normalité de la vie de Bouchrab… Cette histoire de maîtresse et ces
photos d’elle chez lui… Le mari certain que sa femme ne peut pas le tromper
avec son meilleur pote… Affirmant au contraire que sa femme est lesbienne et
son pote attiré par les putes ! Pure mise en scène !
Il
sortit son téléphone et appela successivement Valdès et Vilêne, leur demandant
de l’attendre dans son bureau avec du café chaud. Il serait là dans cinq
minutes.
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