Chap 14


14


         La neige et le givre avaient maintenant disparu. Les températures reprenaient un niveau normal pour la saison et, en ce vingtième jour de février et malgré l’heure matinale, Vermeullen n’avait pas jugé utile de revêtir un bonnet : une large écharpe de laine mauve couvrait simplement ses oreilles, même s’il avait dissimulé ses mains sous des gants de cuir noir et recouvert son corps d’un large manteau beige. Au pied, il portait ses traditionnelles Stan Smith d’un blanc éclatant.
         Il passa la porte de son immeuble, sac au dos, et huma l’air frais du matin, un mélange d’odeur de crasse et de vase, mix d’une pollution latente que les vents de la nuit n’avaient pas réussi à chasser, et d’effluves saumâtres émanant du canal Saint-Martin. Le jour se levait à peine. Le ciel sans nuage, teinté de gris, de bleu et de marron, offrait dans le lointain, aux rares passants attentifs, ses premières couleurs rose-orangées.
         Vermeullen regarda l’heure sur sa vieille montre à aiguilles, vérifia la fermeture du manteau sur son cou, resserra son écharpe et s’engagea sur le quai de Valmy, en direction de la place de la République. Voilà dix jours que le corps de Medhi Bouchrab avait été trouvé dans le Parc Montsouris, dix jours qu’il allait systématiquement à pied à son bureau, dix jours qu’aucune piste sur la mort de l’avocat ne se dégageait et dix jours qu’il n’avait pas touché à la moindre cigarette. Dix jours épuisants, physiquement comme moralement.
         Mais dix jours étonnants, portés par un élan nouveau qu’il ne palpait pas encore avec précision mais qu’il sentait là, tout proche. Les premiers signes positifs apparaissaient, jours après jours. Le matin, par exemple, il avait réduit son temps de trajet de dix minutes, sans jamais se presser, toujours flânant dans les rues d’un Paris encore endormi. Sa balance accusait maintenant une baisse de trois kilos et demi et son cœur semblait mieux supporter la montée des marches d’escalier. Les odeurs et les goûts s’étaient renforcés, et des sensations qu’il croyait oubliées revenaient à ses narines ou renaissaient dans sa gorge. Le moral était meilleur également. Comme si un voile sombre, trop longtemps agrippé à son crâne, se levait par morceaux, libérant une lumière qu’il pensait éteinte à jamais.
         Une mobylette déboucha à pleine vitesse dans la rue Beaurepaire et il dut faire un bond de cabri pour ne pas se faire renverser. Il n’y avait presque pas de circulation, aucun bruit alentour et pourtant, malgré le moteur pétaradant du deux-roues, il ne l’avait entendu qu’à la toute dernière seconde. Plongé dans ses pensées, seulement perméable aux chants des moineaux qui faisaient une fête aux premiers rayons du soleil, le vélomoteur l’avait pris par surprise.
         Son cœur battait la chamade et il essuya les gouttes de stress de son front. Cette vilaine manie de toujours vouloir marcher sur la chaussée ! Si au moins il prenait garde à son environnement !
         Lorsqu’il déboucha sur la Place de la République, les oiseaux se firent plus discrets et la circulation plus dense. Il prit son temps avant de traverser la place en diagonale pour rejoindre la rue du Temple, puis la rue de Bretagne. Il adorait cette rue. Particulièrement à cette heure, quand les camions de livraison, garés en double ou triple file, venaient ravitailler les commerces et les étals alléchants du marché couvert des enfants-rouges, où il se rendrait souvent le samedi. Une habitude prise du temps de sa jeunesse étudiante, l’époque de sa rencontre avec Audrey.
         Une nouvelle fois, il préféra marcher sur la chaussée afin d’éviter le chassé-croisé des livreurs poussant leurs diables chargés de mandarines, de poires et de coings.
         Tandis qu’il traversait la rue Charlot, où contrairement à une rumeur ni comédien ni mathématicien ne résida jamais, lui parvinrent des senteurs délicates de chocolat fondu, mêlées à celles plus discrètes du pain chaud. Il s’arrêta pour admirer les délicieuses vitrines du pâtissier et du chocolatier, qui avaient eu le bon gout de s’installer l’un à côté de l’autre, et ne put se retenir d’entrer chez le premier pour s’offrir, ce qui était désormais son plaisir quotidien, deux pains au chocolat tout chaud dont la barre de cacao, fondante, lui brula légèrement le palais lorsqu’il y croqua le premier à pleines dents.
         Il déboucha sur une large intersection et tourna à gauche, en direction de la Seine.
         La vieille au soir, Lise lui avait montré la copie du bail de son futur appartement et lui avait demandé de remplir les papiers le concernant. S’il voulait bien accepter de se porter caution. Alors qu’il pensait, il y a peu, pouvoir profiter de sa fille quelques mois encore, son départ prochain semblait maintenant bien engagée. Le déménagement se profilait. C’est fou comme le temps passait vite. Il la revoyait parfaitement la petite Lisa, avec sa coupe au carré et sa posture hésitante, serrée tout contre lui avec son lourd cartable rose et gris sur le dos. Des enfants courraient en tous sens dans la cour du collège. La cloche allait sonner et bientôt elle découvrirait ses futurs camarades de sixième. Elle ferait la connaissance de Madeleine. Paul l’avait déjà repérée, assise à l’écart sous le seul marronnier de la cour, un étrange bonnet multicolore lui couvrant la moitié du visage. Elles allaient se retrouver dans la même classe, installées côte à côte, et ne se quitteraient plus. Du moins jusqu’à aujourd’hui.
         C’était hier… Et demain… Demain, Lise ferait ses bagages. Madeleine viendrait surement l’aider à prendre ses affaires et transporter dans le camion de son frère les quelques meubles que Lise avait prévus d’emporter avec elle, laissant derrière elle une chambre vide…
         Un étrange frisson lui parcourut le corps quand, de son visage troublé, il vit une goutte d’eau salée tomber sur le trottoir. Il se donna une bonne gifle, histoire de se remettre les idées en place et redressant la tête, remarqua le nom de la boutique devant laquelle il se trouvait : « Une Fille à Marier ». Cela le fit sourire.
         La bonne humeur revenue, il tapota machinalement sa poche extérieure droite à la recherche de son paquet de cigarette, avant de réaliser qu’il ne fumait plus depuis que Medhi Bouchrab était mort. Fallait-il y voir une relation ? Un simple hasard, un concours de circonstance ? Ou, au contraire, une conjonction d’éléments propices à un renouveau ?
         Sa réflexion le mit en joie. Il reprit sa route et souriait de plus belle lorsque l’habitante du numéro 68 sortit brusquement de son immeuble et se retrouva nez à nez avec lui. Prise au dépourvue par la bonne humeur éclatante qui émanait du visage de Vermeullen, elle lui rendit spontanément son sourire généreux. Un court instant, ils restèrent accrochés par le regard. Le visage de la jeune femme parut rosir, mais elle inclina rapidement la tête, en guise de salut, et s’éloigna sans un mot. Planté au milieu du trottoir, Vermeullen se retourna machinalement, observant sa magnifique silhouette s’éloigner.
         Il demeura un moment sans bouger, l’esprit envahi par ce visage féminin radieux et ses yeux étincelants. Conscient du trouble qu’ils avaient ressenti tous deux et certain d’avoir, malgré lui, séduit cette femme, ne serait-ce qu’un court instant. Cela faisait des années qu’il n’avait pas ressenti une telle émotion.
         Totalement ragaillardi, il se remit en marche avec l’étrange impression que des ailes avaient poussé dans son dos, tant il semblait plané au-dessus se la ville.
         Lorsqu’il déboucha sur la rue Saint-Paul, un vacarme assourdissant l’accueillit. Un mélange de bruit de marteau-piqueur et de circulation ininterrompus qui le mit mal à l’aise, tant cette pétarade odieuse contrastait avec le moment de quiétude absolu qu’il venait de vivre à la traversée du Village Saint-Paul. Contrarié, il traversa rapidement la rue, puis remonta le Quai Henri IV jusqu’au Pont de Sully d’où il traversa la Seine avec peine. Le vent glacial soufflait fort, lui cinglant le visage et les mains. Parvenu de l’autre côté, il descendit se mettre à l’abri dans le jardin Tino-Rossi. Il longea le fleuve, flânant entre les étonnantes sculptures de Brancusi, Zadkine ou César, admirant l’aisance des rollers et l’énergie des joggeurs, le courage des cyclistes et la vigueur des vieilles dames matinales promenant leurs caniches.
         Une longue péniche rouge, dont la cargaison de sable gris dépassait largement de ses flancs, remontait lentement le courant. Dans la cabine de pilotage, on distinguait, dans un reflet de la vitre, le commandant à la manœuvre. Derrière lui, sur le ponton arrière, une vieille Renault Clio bleue semblait jouer les vigies. Vermeullen regarda passer l’embarcation, s’imaginant parcourir le pays à-travers ses cours d’eaux, croiser ses forêts verdoyantes et longer ses clairières fleuries, lécher les berges de ses villages à la vitesse de l’escargot, tandis que lui, debout à la proue, saluait le bon peuple de France en profitant pleinement de sa retraite méritée. L’habitante du 68 était-elle à ses côtés ? Cette image d’Epinal le ravit et il resta planté là, le nez au vent, à suivre la remontée lancinante de la barge.
         Une fois traversé le quai Saint-Bernard, Vermeullen regarda sa montre. Ce n’est pas aujourd’hui qu’il battrait son record. Beaucoup trop de flânerie et d’émotion. Le visage de la femme du N°68 l’obsédait toujours. Il regrettait presque de l’avoir laisser partir sans dire un mot. Il chassa cette pensée et s’engagea dans la rue Curvier, le long du jardin zoologique et du Jardin des Plantes. Les trois-quarts du trajet était maintenant parcourus. Encore une quinzaine de minutes et il verrait se profilait l’étrange bâtiment cubique du commissariat.
         Vers le milieu de la rue, il reconnut Albert qui préparait son petit déjeuner. Comme tous les matins à la même heure. Albert portait son sweet vert à capuche sur son habituel jean délavé. Albert avait élu domicile ici, sur le trottoir de la rue Curvier, depuis presqu’un an. Une tente décathlon rouge, jaune et bleue fixée sur deux palettes 80x120 lui servait de chambre à coucher. Autour, quelques meubles amochés lui permettaient de ranger les affaires accumulées de ci de là : quelques fringues rapiécées, trois paires de chaussure et puis des photos. Pleins de photos. Des photos de ses parents, de sa sœur qui ne le fréquentait plus, de sa jeunesse insouciante du temps où l’avenir semblait radieux et où dormir dans la rue était réservé aux vieux clochards avinés. Lui n’était ni vieux ni aviné. Pourtant il était là et avait de plus en plus de voisins.
         Vermeullen s’approcha de lui et lui tendit gauchement le pain au chocolat qu’il lui avait acheté. Sans un mot. Depuis que Vermeullen avait découvert l’installation d’Albert, il n’avait jamais su trouver les mots pour lui parler. Il ne savait que lui dire, comment l’aborder, ni même si l’autre le souhaitait. Il l’avait nommé Albert et il lui amenait, tous les matins où il passait par là, un pain au chocolat. Un jour, il en était certain, Vermeullen lui adresserait la parole. Ce moment n’était simplement pas encore venu.
    
         A quelques mètres des appartements d’Albert se trouvait une porte métallique noire sur laquelle était collée une bande adhésive jaune où l’on pouvait lire en caractères noirs : « Laboratoire des Reptiles et Amphibiens. Sonnez et attendez ». Comme à chaque fois, Vermeullen s'imagina le laboratoire rempli d'une armée de docteurs à tête de serpent à sonnette et à corps de crapaud sauter d'une paillasse à l'autre en poussant des croassements lugubres. Instinctivement, il hâta le pas jusqu’au porche du restaurant La Baleine, par lequel il pénétra dans le Jardin des Plantes et s’engouffra sous les érables et les cèdres majestueux, avant de déboucher sur les larges allées sablonneuses du parc.
         A la vue de l’alignement des bancs disposés entre les arbres, lui revint l’image nette de l’avocat Medhi Bouchrab, les yeux vitreux et la cravate rouge sorbet, figé sur son siège dans le givre de Montsouris.
         Depuis des jours, les trois V n’avaient guère avancé sur l’enquête. Les conclusions du médecin légiste les avaient laissés perplexes tant les circonstances de la mort restaient floues. L’analyse sanguine avait mis en évidence la présence de métaux lourds dans le corps. Mais les doses relevées étaient si faibles que la relation de causalité avec la mort n’avait pas été clairement établie. Seule la date et l’heure du décès avait été précisées et fixées au vendredi 03 février 2012 entre 22h30 et 00h30.
         Vilêne et Valdès avaient chacun rencontré les membres de la famille Bouhrab. Vilêne avait choisi de rendre visite aux parents de Medhi.
         Algériens de naissance, âgés d’un près de quatre-vingt ans tous les deux, ils avaient immigrés en France dans les années soixante. Ils habitaient un petit appartement de banlieue dont la décoration avait rappelé à Vilêne le restaurant marocain en bas de chez lui, où ils allaient parfois avec Vermeullen se régaler d’un tajine. Les parents Bouchrab parlaient un très mauvais français et la discussion n’avait pas été aisée. D’après ce que l’inspecteur avait rapporté, ils étaient restés sans réaction quand Vilêne leur avait appris la mort de leur fils. Au point qu’il s’était demandé s’ils avaient bien compris son propos. Il avait préféré répéter, lentement, en usant des mots les plus simples. Là encore, la seule réaction qu’il avait observée fut de voir la mère se lever pour lui proposer du thé. Il avait accepté. Lorsqu’elle se fut retirée dans la cuisine, Vilêne s’était penché vers le père dans l’idée de vérifier une troisième fois si l’information avait été assimilée. Avant qu’il ait pu dire un mot, le père lui avait pris doucement la main. Il la lui avait serrée si soudainement et si intensément que Vilêne avait ressenti dans son propre corps la profonde tristesse du père le parcourir de part en part. Sous le choc, il n’avait osé relever la tête, tant lui-même se sentait transporté par le chagrin. Puis, il avait entendu les pas trainant de la mère revenant de la cuisine. Il s’était enfin redressé et avait découvert, à quelques centimètres de lui, deux visages défaits et quatre petits yeux gris, embués et abattus, emplis de questions et d’incompréhension, qui le fixaient intensément.
         La suite de l’entretien n’avait pas été facile. Vilêne était rentré au commissariat complètement anéanti. Valdès ne l’avait jamais vu ainsi. Il lui avait fallu plus d’une heure avant de s’expliquer et de raconter en détail cette rencontre bouleversante.
         Au final, Vilêne avait néanmoins compris que les parents Bouchrab voyaient peu leur fils, même si la mère disait l’avoir régulièrement au téléphone. Ils savaient que Medhi était avocat mais avaient été totalement incapables d’expliquer son métier en détail, ni de préciser qui pouvaient être ses amis.
         Si Vilêne avait appris peu de choses quant aux raisons de la mort de Medhi Bouchrab, en revanche il avait reçu une leçon d’humanité et de pudeur dont il souviendrait longtemps. 
          C’est Valdès qui avait rencontré le frère et à la belle sœur, sans plus de résultat sur l’enquête. Il semblait évident que Medhi Bouchrab avait scindé son monde en deux : sa famille d’un côté, qu’il fréquentait de moins en moins, et sa vie personnelle de l’autre. Sans qu’aucun passage, même le plus étroit, n’existe entre les deux.
         L’analyse du téléphone portable et des relevés téléphoniques fournis par les opérateurs leur avaient permis de retrouver quelques-unes de ses fréquentations régulières. Mais après avoir entendu ses collègues et  amis, Vermeullen et ses inspecteurs en étaient arrivés à la conclusion que Bouchrab était un personnage vraisemblablement simple, extrêmement discret, peu disert. A l’image de ses parents.
         A ce moment, aucune déposition liée à l’environnement proche de Medhi Bouchrab n’avait apporté le moindre élément en mesure de faire avancer l’enquête.
         La piste de ses relations professionnelles et amoureuses restait la plus sérieuse. Ils étaient tous les trois d’accord là-dessus. C’était un sentiment largement partagé même s’il ne reposait sur aucun fait indiscutable. Cependant, le récit qu’avait fait Vermeullen de son entretien avec Iris Rousseau, la directrice financière d’Exenture, et de ses liens ambigus avec le défunt, les avait intrigués. Vilêne en premier chef. Il avait souhaité développer le filon potentiel et était allé rencontrer le mari cocu.
         A son retour, ce que Vilêne avait raconté de sa visite les avait laissés, Valdès et lui, complètement pantois.
         Le mari, Jacques Rousseau, connaissait parfaitement Medhi Bouchrab. Il avait fait sa connaissance plus de cinq ans auparavant, par l’intermédiaire de sa femme Iris. Ils avaient rapidement sympathisés, tant ils s’étaient trouvés de points communs. Ainsi, un samedi sur deux, ils passaient leur soirée ensemble : fans de foot et abonnés au Paris Saint Germain, ils ne rataient aucun match. A la sortie du stade, ils avaient l’habitude d’aller boire quelques verres dans un lieu masculin du xvième, si Vilêne voyait ce qu’il veut dire. Vilêne ne voyait pas très bien. Un sorte de club pour hommes distingués, avait précisé Rousseau, où l’on ne venait pas accompagné, tant l’on trouvait sur place les plus belles filles de Paris. Vilêne voyait mieux.
         Est-ce que Rousseau se considérait libertin ? Pensait-il que sa femme puisse avoir le même comportement ? Imaginait-il possible une relation entre Iris et Medhi ?
         A toutes ces questions, Jacques Rousseau avait répondu par un non catégorique.
         Non, il n’était pas libertin car l’adresse en question n’était pas un lieu « d’échange » et aucune salle n’était « aménagée » pour cela ; il avait mis lui-même les guillemets avec ses doigts. Simplement un établissement où il aimait se distraire de la compagnie des femmes. Jamais cela n’était allé plus loin que le simple plaisir de s’amuser avec elles, en tout bien tout honneur, en partageant l’excellent champagne de la maison. Pour Medhi, il ne pouvait jurer qu’il n’ait pu, lui, un jour ou l’autre, donner rendez-vous à certaines filles pour les connaitre davantage. Cela restait possible. Medhi était célibataire et beau garçon. Un homme soigné, distingué. Il plaisait beaucoup…
         Quand à Iris et Medhi ensemble, c’était absolument impossible. ABSOLUMENT ! Pourquoi tant d’assurance ? lui avait demandé Vilêne. On voit que vous ne la connaissez pas… avait simplement répondu un Jacques Rousseau énigmatique. L’inspecteur lui avait demandé de préciser cette dernière phrase. « Si Iris devait me tromper un jour, ce n’est pas avec un homme qu’elle le ferait », avait-il conclu. Vilêne n’avait pas insisté.
         Sur la question des causes du décès et des relations de Medhi, Jacques Rousseau affirma ne lui connaitre aucun ennemi et fut bien en peine de fournir la moindre explication à cette mort.
         Au final, Jacques Rousseau avait paru visiblement très affecté par la mort de son ami et Vilêne disait ne pas douter de sa sincérité.
         L’analyse des comptes en banques de Boucharb et de ses cartes de crédit n’avait pas non plus apporté davantage de lumière. Les mouvements financiers n’avaient rien de suspect. Aucune grosse somme n’avait été reçue ni versée récemment. Toutes les rentrées et sorties d’argent restaient si similaires d’un mois sur l’autre que l’idée d’un Bouchrab à la vie lisse, affreusement normale, semblait se consolider tous les jours davantage, nonobstant son attirance potentielle pour les escort-girl. Le dernier mouvement sur sa carte était un retrait d’argent liquide, effectué dans un distributeur automatique de la rue de Rivoli, à 16h32 le jour de son décès. Il y avait pris 500 € dont 380 € avaient été retrouvés sur lui, dans son portefeuille congelé, avec ses cartes de crédit.
         La vie de Medhi Bouchrab semblait avoir été si simple, si banale, que la possibilité d’un règlement de comptes ne tenait pas. Absolument rien ne venait l’étayer. Pourtant, si crime il y avait eu, il ne pouvait avoir été commis par un rodeur. Dans ce genre de situation, les circonstances de la mort sont toujours évidentes – coup de couteau, strangulation, étouffement… – et l’argent ne reste jamais dans le portefeuille des victimes. Sauf si le tueur est dérangé en pleine action… Ce qui ne fonctionnait pas dans ce cas précis : le parc était fermé, il faisait nuit et moins quinze degrés. L’assassin avait eu tout son temps pour œuvrer. Si assassin il y avait eu ! Dumas était si flou ! Se pouvait-il que la mort soit finalement naturelle ?
         Restait ce voyage non effectué en Thaïlande. C’était le point central, la clé, le nœud de l’affaire. Le 26 janvier, à 9h50, l’avocat avait passé un appel à la compagnie aérienne depuis son portable. Deux heures plus tard, il envoyait un email à la compagnie pour « confirmer » selon son mot, la demande d’annulation de son billet d’avion. Bouchrab avait donc annulé son voyage trois jours avant de partir et malgré cela, il n’avait prévenu personne : famille, amis, collègues, tous le pensaient en Asie, même son ami Jacques Rousseau et sa maîtresse supposée Iris Rousseau. Alors ?
          Tandis qu’il remontait machinalement la rue Duménil, Vermeullen se mit à imaginer les derniers instants de l’avocat, à partir des données tangibles à sa disposition, et en premier lieu, ce ticket de métro retrouvé dans une poche du pantalon de la victime, ticket poinçonné le jour de sa mort, à 18h43, à la station Saint-Michel :
         « L’explication la plus logique est que Bouchrab a pris le RER ligne C et est descendu à la station Cité Universitaire, située à quelques mètres du parc Montsouris. Pourquoi vient-il là et pour y faire quoi ? A-t-il rendez-vous ? Avec qui ? Va-t-il boire un verre quelque part ? Manger un morceau ? Il est dans la rue, vers 22h, dans les alentours du parc. Là, malgré le froid sibérique, il enjambe les grilles. Seul ? A priori non, compte tenu des traces de la seconde paire de chaussure retrouvée près du banc. Quel type de chaussures est-ce ? Chaussures d’homme ? De femme ? S’est-on posé la question ? »
         Il sortit son calepin et nota ses doutes avant de reprendre le cours de ses réflexions, parlant presque à voix haute et accompagnant ses pensées de larges mouvements des bras :
         « Que vont-ils faire dans le parc ? Qu’est-ce qui peut pousser deux personnes à entrer par infraction dans un parc gelé ? Rendez-vous galant ? Besoin de se cacher ? Ou simple désir de faire une bêtise comme lorsqu’on était enfant ? Ou bien les trois en même temps …? »
         « Ensuite ? S’il ne s’agit pas d’un crime, la deuxième personne se lève, dit au revoir à Bouchrab et part, tandis que lui reste assis. Comment déjà peut-on s’asseoir sur un banc par cette température ? Et pourquoi Bouchrab ne part-il pas avec lui ? Ou elle ? Quelle raison peut le pousser à rester ? »
         De nouveau, Vermeulen ajouta quelques notes dans son carnet. 
         « A ce moment là, tandis que l’autre s’éloigne et ne peut plus l’entendre, Bouchrab ressent une douleur dans le corps. Il ne se sent pas bien. Et là, boum ! Le cœur s’arrête de battre. Sans prévenir. Et il meurt comme un con ! »
         Vermeullen reprit son carnet et se relut ses notes, revenant sur celles déjà écrites lors de son entretien avec Iris Rousseau.
         En un éclair, Vermeullen vit la lumière apparaître, comme une fulgurance. Cette apparente normalité de la vie de Bouchrab… Cette histoire de maîtresse et ces photos d’elle chez lui… Le mari certain que sa femme ne peut pas le tromper avec son meilleur pote… Affirmant au contraire que sa femme est lesbienne et son pote attiré par les putes ! Pure mise en scène !
         Il sortit son téléphone et appela successivement Valdès et Vilêne, leur demandant de l’attendre dans son bureau avec du café chaud. Il serait là dans cinq minutes.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Nombre total de pages vues