Chap 10




10

         A la lecture du dossier médical de Benjamin, le docteur Rivière pouvait mesurer l’écart qui existe entre les enfants bien-nés et les autres, ceux à qui la vie n'offre même pas le minimum vital, à savoir une présence humaine.
         Le nom de ses parents ne figurait pas au dossier. Et pour cause. Personne ne les connaissait. Des recherches avaient bien été entreprises lors de sa découverte, mais elles n'avaient débouché sur rien de satisfaisant.
         Benjamin avait été déposé dans une bassine en plastique le 26 novembre 1980, près des portes d’entrée du centre hospitalier de Montélimar. Il fut découvert au petit matin, à 6h32 exactement, par une infirmière qui quittait son service de nuit. Alertée par les cris du nourrisson tandis qu’elle rejoignait sa voiture, elle le trouva dissimulé derrière un buis.
         Les premiers examens conclurent que l’enfant était en parfaite santé. Bien nourri, il n’avait pas trop souffert du froid dans son couffin de fortune. D’après le médecin qui l’ausculta ce jour-là, il n’avait d’ailleurs pas dû rester plus d’une heure à l'extérieur. Les radios effectuées sur son squelette, au regard de sa taille et de son poids, conclurent qu’il était âgé d’environ 3 mois.
         La mère, ou la personne qui avait déposé l’enfant, n’avait laissé aucun mot, aucun message, pas même le prénom du petit. La police obtint rapidement la liste de l’ensemble des enfants officiellement nés dans la région, puis dans toute la France, entre le 1er août et le 30 septembre 1980. Au total, il s’agissait d’analyser la naissance de 66.541 enfants mâles nés sur le territoire métropolitaine pour ces seuls trois mois. Même si le taux de mortalité infantile s’établissait à 9,5 pour 1000 en moyenne sur la période, il restait près de 66.000 pistes potentielles à explorer...
         Rien ne permettait d'affirmer que cet enfant était né dans un établissement de santé, qu’il avait été déclaré, ni même qu’il était né en France. Un appel à témoin fut lancé. Une fois mis de côté les témoignages farfelus, les rares pistes exploitables ne donnèrent strictement rien.
         L’enfant fut nommé Edmond Benjamin, où Benjamin était le nom de famille, par respect pour l’infirmière qui l’avait recueilli et dont les deux prénoms étaient Edmonde Benjamine. Quant à sa date de naissance, elle fut arbitrairement établie au 26 août 1980, soit trois mois jour pour jour avant sa découverte.
         Au bout de deux semaines passées à l'hôpital, la DDASS décida le placement d'Edmond Benjamin au Foyer Départemental de l'Enfance de la Drôme, où il fut élevé sous le prénom de Benjamin, le personnel du foyer trouvant le prénom Edmond bien vieillot pour un enfant de son âge. Il allait y fêter ses trois ans quand il fut adopté par la famille Larda, qui avait déposé une demande en ce sens plus de quatre ans auparavant.
         Un an plus tard, après une hospitalisation de trois semaines, Benjamin était donc de retour au Foyer.
         Les premières années qui suivirent ce retour furent rassurantes sur le plan médical. Mais une fois effectués les pansements sur ses brûlures externes, prodigués les soins sur ses plaies et remis en état l’ensemble de son squelette, il fallut lui réapprendre à vivre.
         Il était arrivé dans le service dans un état de fragilité extrême, tant physique que psychique. Il ne pesait que 11kg pour 1m10. Il avait le regard vert mais vide sous ses longs cheveux blonds crasseux, les joues creuses et les lèvres gonflées. Il ne parlait pas, émettant simplement quelques grognements lorsqu’il semblait contrarié. A un âge où il aurait normalement dû gambader, il avait peine à marcher plus de 10 minutes sans demander à se reposer.
         Le docteur Rivière pouvait heureusement compter sur une équipe exceptionnelle. Les deux infirmières se relayaient sans cesse. Elles étaient présentes auprès du petit de 7 heures du matin à 9 heures du soir, et parfois davantage quand cela s'avérait nécessaire. Elles s’étaient accordées sur leur emploi du temps, Rose préférant les matinées, Lucie les soirées.

         Avec l’aide du pédopsychiatre Alain Rolland, le docteur Rivière avait mis en place un programme précis s’étalant, dans un premier temps, sur deux ans. D’un point de vue physique, l’enfant devait d’abord retrouver progressivement un poids normal via une alimentation saine et équilibrée. Il avait souffert de malnutrition ces derniers mois et les nombreuses carences qui en avaient résulté avaient altéré, heureusement superficiellement, certains de ses organes dont le foie et l’estomac. La reprise de poids était primordiale car le préalable à toute autre action.
         Quant au bout de quelques semaines, l’équipe médicale constata que non seulement Benjamin avait parfaitement grossi mais surtout prenait un réel plaisir à manger, elle commença avec lui une série d’exercices physiques réguliers destinés à lui redonner les muscles qu’il n’avait jamais eus et à lui réapprendre à marcher.
         Dans le même temps, le pédopsychiatre passait 2 heures par jour, une le matin, une l’après-midi, à aider Benjamin à perfectionner son langage. Au début, lorsqu’il avait commencé son travail, il avait eu peur que le petit n’ait jamais prononcé le moindre mot. Apprendre à parler à un enfant de quatre ans qui n’a jamais bredouillé autre chose que des onomatopées est un travail extrêmement difficile, au résultat incertain.
         Rapidement pourtant, il s’avéra que Benjamin, non seulement retenait facilement les mots qu’on lui apprenait, mais qu’il les prononçait presque parfaitement et bien mieux que la plupart des enfants de son âge. Il semblait adorer ses leçons et prenait un plaisir émerveillé lorsque le soir, avant de s’endormir, Lucie lui racontait des histoires de pirates ou de chevaliers.
         Lorsque le docteur Rolland reçut les résultats de ses premiers tests d’intelligence et d’aptitude, il eut également la surprise de constater à quel point ils étaient bons et bien au-dessus de la moyenne.
         La partie la plus complexe du programme portait sur le développement psychique de Benjamin. Mis en confiance par toute l’équipe, il commença petit à petit à évoquer, avec ses mots à lui, ce qu’il avait vécu cette année là chez les Larda. Sans jamais les nommer, ni utiliser les mots de papa ou de maman, il révéla néanmoins les sévices physiques et les brimades qu’il avait subis. Régulièrement battu, tant par son père que par sa mère, il dormait sur une couverture posée à même le sol. A table, quand il mettait trop de temps à finir son repas, ou que ses parents adoptifs avaient envie de s'amuser, ils posaient son assiette près de la gamelle du chien et l’obligeait à la manger, à quatre pattes et sans couvert. Parfois, ils jouaient tous les trois à « touche-pipi » et ça les faisait bien rire. D’autre fois, Tonton venait aussi jouer avec eux. Et quand il se réveillait le matin, il avait mal partout et n’osait pas se lever car il savait qu’il n’arriverait pas à marcher et qu’on le battrait pour ça. Mais s’il ne se levait pas, c’est à coup de pieds que son père le mettait debout...

         L’équipe du docteur Rivière faisait le point, une fois par semaine, dans le petit bureau mansardé qu’occupait le docteur au dernier étage du bâtiment. Les périodes de satisfaction succédaient aux périodes d’abattement, l’euphorie à l’accablement. Si elle pouvait se satisfaire des progrès physiques de Benjamin, de ses résultats excellents en matière d’élocution ou de son niveau intellectuel étonnamment élevé, l’équipe mesurait le chemin qu’il lui restait à parcourir pour apaiser le psychisme de Benjamin. Ses nuits restaient très agitées, hantées de cauchemars que souvent il ne voulait ou ne pouvait pas raconter.
         Parfois, Rose le découvrait au matin, tapi dans un coin de sa chambre, les genoux repliés sur sa poitrine et les bras autour de ses jambes, agité de sanglots qu’elle n’arrivait pas toujours à calmer.  D’autre fois, tandis que tout semblait aller pour le mieux, il balançait violemment à terre les feuilles sur lesquelles il dessinait, jetant les crayons à travers la pièce. Il se mettait à pousser des cris d’hystérie puis tombait à terre, le corps secoué de spasmes violents.
            Ces périodes d’instabilité étaient impossibles à anticiper. Les docteurs Rivière et Rolland ne comptaient plus les discussions, les mises en confiance et les échanges qu’ils avaient avec Benjamin. Ils ne pouvaient qu’espérer que leurs soins et l’amour quasi maternel que Rose et Lucie lui apportaient l'aideraient à surmonter ses traumatismes. Ils souhaitaient intensément que le temps fasse son œuvre et qu'ils puissent voir s’estomper, sinon disparaître, ces troubles dont il souffrait au plus profond de lui-même.

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