Chap 4


4


         - On l'a trouvé exactement comme tu le vois. Assis sur ce banc. Comme s'il dormait profondément. Sauf qu'il pourrait être mort depuis plus d'une semaine. Vu les températures arctiques du moment, ça expliquerait le parfait état de conservation, d'après le légiste.
         Vermeullen considéra Vilêne un instant avant de revenir au cadavre : un type d'une trentaine d'année, brun, les cheveux mi-longs et en bataille sur un visage basané. Vermeullen s'amusa à lui trouver une certaine similitude avec son inspecteur. Mais le faciès creusé et blafard et les lèvres bleuies par l'hiver limitaient la comparaison. Sans compter la cravate rouge, bien loin des codes vestimentaires de Vilêne.
        - On sait qui c'est ? demanda Vermeullen, en avisant à côté de la victime, une sacoche ouverte dans laquelle il devinait les contours d'un ordinateur portable.
       - Medhi Bouchrab, répondit immédiatement l'inspecteur Vilêne. Inconnu de nos services mais pas des  tribunaux. Un avocat d'affaires, fiscaliste, plutôt connu sur la place.
          - De quoi est-il mort ?
         - A première vue, mort naturelle. Principale hypothèse. Mais le légiste a trouvé un truc. Sont forts ces toubibs.
         Vilêne sortit son calepin de sa veste de cuir et reprit ses notes.
         - Le corps présente une petite coupure sur le côté droit, juste sous les côtes. Entaille peu profonde et d'à peine un demi-centimètre de large. Faite à priori par un objet fin et très tranchant. Il rangea son carnet. En tout cas, pas le style de blessure pouvant entrainer la mort, dixit le toubib. Surtout à cet endroit. Y a qu’du gras là, précisa Vilêne en se palpant le côté. D'ailleurs, le corps n'a pas perdu de sang.
         - C'est qui le légiste ?
         - Le docteur Dumas. Il est parti 5 minutes avant ton arrivée. Il attend le macchabée pour  l’autopsie. On peut le lui envoyer ? 
         - Si les équipes ont fini, pas de problème, confirma Vermeullen.

         Le parc était bien triste en cette matinée de janvier. Une sorte de jardin des banquises où les branches desséchées des arbres ployaient sous le poids du givre. Où les bosquets et les allées étaient recouverts d'une épaisse couche blanche et les étendues d'eaux prises dans la glace. Ne manquait que les phoques et les pingouins... Pourtant, le charme du lieu était indéniable et Vermeullen regretta de ne pas avoir emporté son appareil photo. 
          -  Pourquoi on ne le trouve qu’aujourd’hui ton avocat ? demanda-t-il soudain.
         - Parce que ce banc n'est sur aucun chemin, répondit Vilêne. Comme tu vois, on est entouré d'arbres. Faut le connaître ce bosquet pour y venir. Puis en cette saison, les parcs sont plutôt vides...
          - Qui l'a découvert ?
         - Un cinglé qui faisait son jogging à 7 heures du matin ! annonça Vilêne, un sourire moqueur sur les lèvres. Le parc était fermé mais il a escaladé les barrières. Il dit avoir traversé ce bosquet car c'est un raccourci pour quitter le parc. On a vérifié. Ça colle. Il nous a prévenus depuis son portable.
          - Il est où ton cinglé  ?
         - Je l'ai laissé filé. Devait aller bosser. On a ses coordonnées et sa déposition. Tout est en ordre, pas d'entourloupe, conclut Vilêne en s'éloignant.

         Vermeullen observait Vilêne avec insistance sans que celui-ci, occupé avec la levée du corps, n'y prête attention. Il savait son collègue direct, parfois caustique et cela lui plaisait plutôt. Pourtant ce matin, sans trop savoir pourquoi, il s'était sentit touché personnellement.
         Il se rapprocha de l'inspecteur et lui glissa à l'oreille :
         - Tu as bien parlé tout à l'heure d'un cinglé faisant son jogging ?
         - Quelque chose qui cloche ? demanda Vilêne inquiet.
         - Pourquoi tu le traites de cinglé ?
         Vilêne releva prestement la tête et fixa le commissaire d'un regard incertain, n'étant pas sûr de saisir le sens de sa question.
         - C'est quoi le problème ?
         - Aucun ! Je te demande simplement pourquoi tu traites de cinglé un brave type qui nous amène un cadavre sur un plateau !
        - Enfin Paul ! T'es barré ou quoi ? se lâcha Vilêne. Tu sais quelle température il faisait ici, ce matin, à 7 heures ? Moins douze ! Tu crois pas qu’faut être un peu barré pour faire son jog sous un froid pareil ? Au point d'escalader les barrières ?
        - Justement non, répondit Vermeullen très sérieusement. Au contraire, je trouve ça courageux. Moi-même, ce matin, je suis venu à pied ! D'abord au bureau. Puis ici ! 
         Les yeux de Vilêne restèrent en suspend, posés quelque part dans l'atmosphère gelée du bosquet.
         - Tu trouves que j'ai l'air d'un cinglé ? ajouta Vermeullen le regard malicieux. 
        
         Vilêne le regarda avec surprise. Il connaissait Paul depuis plus de quinze ans, quand lui-même était entré dans la police.
         A cette époque, le nom de l'Inspecteur Vermeullen était sur toutes les lèvres dans les commissariats. Il s'étalait même à la une des journaux : Vermeullen venait d’arrêter Francis Forget, un garagiste de l'Est parisien. Au prix d'une enquête minutieuse menée de main de maître. Celui qui terrorisait Paris depuis un an et demi se trouvait enfin sous les verrous. Soupçonné de l'assassinat de sept jeunes filles, Forget, que la presse désignait comme « L'ensanglanteur », parce qu'il laissait systématiquement, auprès de ses victimes, leur portrait dessiné avec leur propre sang, avoua finalement 13 meurtres lors de sa garde à vue. Trois ans plus tard, il était condamné à la prison à perpétuité, assorti d'une période de sureté de 35 ans.
         Lors de la condamnation de Forget, Vermeullen n'était pourtant plus la star montante dont la carrière semblait tracée d'avance. Le départ de sa femme Audrey était récent et c'était une plaie béante qu'il ne savait comment refermer. Il ne parvenait déjà plus à relever la tête.
         Malgré le temps, il ne s'en était jamais remis. Il errait comme une âme en peine entre les murs de son bureau. Il avait perdu confiance en lui, perdu foi en la vie, perdu tout court. Ne croyant pratiquement plus en rien, il s'accrochait aux branches de sa fille pour ne pas sombrer totalement. Lui naguère si drôle, si jovial, n'était plus que l'ombre de lui-même. Une sorte de calque grisâtre d'un Vermeullen évanoui.

         Aussi, devant les yeux brillants et espiègles de Paul ce matin-là, Vilêne se prit à espérer. Voilà des années qu'il ne lui avait vu un sourire aux lèvres ou ne l'avait entendu prendre la défense d'un joggeur polaire. Des lustres qu'il ne marchait plus et son embonpoint en avez pris un sacré coup !
         - Valdès n'est pas avec toi ? demanda soudain Vermeullen qui venait de constater son absence. 
         - Enquête de voisinage... , répondit évasivement Vilêne, toujours plongé dans ses pensées.
       - Eh Pascal ! hurla soudain le commissaire. C'est quoi le voisinage, dans un parc désert ? Les pigeons transis et les canards givrés ?
           - Complique pas Paul, se ressaisit Vilêne. On fait comme d'habitude...    
         - Bien. J'aimerais qu'on fasse un point sur cette affaire dans mon bureau. Préviens Valdès !
           - On y sera dans deux heures. Tu veux que je te ramène au commissariat ?
           - Je vais plutôt rentrer à pied. J'ai besoin de marcher, dit Vermeullen amusé. Ça fait douze ans que j'ai besoin de marcher. J'ai des kilomètres à rattraper...

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