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- On l'a trouvé exactement comme tu le vois.
Assis sur ce banc. Comme s'il dormait profondément. Sauf qu'il pourrait être
mort depuis plus d'une semaine. Vu les températures arctiques du moment, ça
expliquerait le parfait état de conservation, d'après le légiste.
Vermeullen
considéra Vilêne un instant avant de revenir au cadavre : un type d'une
trentaine d'année, brun, les cheveux mi-longs et en bataille sur un visage
basané. Vermeullen s'amusa à lui trouver une certaine similitude avec son
inspecteur. Mais le faciès creusé et blafard et les lèvres bleuies par l'hiver
limitaient la comparaison. Sans compter la cravate rouge, bien loin des codes
vestimentaires de Vilêne.
- On sait qui c'est ? demanda Vermeullen, en
avisant à côté de la victime, une sacoche ouverte dans laquelle il devinait les
contours d'un ordinateur portable.
- Medhi Bouchrab, répondit immédiatement
l'inspecteur Vilêne. Inconnu de nos services mais pas des tribunaux. Un avocat d'affaires, fiscaliste,
plutôt connu sur la place.
- De quoi est-il mort ?
- A première vue, mort naturelle. Principale
hypothèse. Mais le légiste a trouvé un truc. Sont forts ces toubibs.
Vilêne
sortit son calepin de sa veste de cuir et reprit ses notes.
- Le corps présente une petite coupure sur le
côté droit, juste sous les côtes. Entaille peu profonde et d'à peine un
demi-centimètre de large. Faite à priori par un objet fin et très tranchant. Il
rangea son carnet. En tout cas, pas le style de blessure pouvant entrainer la
mort, dixit le toubib. Surtout à cet endroit. Y a qu’du gras là, précisa Vilêne
en se palpant le côté. D'ailleurs, le corps n'a pas perdu de sang.
- C'est qui le légiste ?
- Le docteur Dumas. Il est parti 5 minutes avant
ton arrivée. Il attend le macchabée pour
l’autopsie. On peut le lui envoyer ?
- Si les équipes ont fini, pas de problème,
confirma Vermeullen.
Le parc
était bien triste en cette matinée de janvier. Une sorte de jardin des
banquises où les branches desséchées des arbres ployaient sous le poids du
givre. Où les bosquets et les allées étaient recouverts d'une épaisse couche
blanche et les étendues d'eaux prises dans la glace. Ne manquait que les
phoques et les pingouins... Pourtant, le charme du lieu était indéniable et
Vermeullen regretta de ne pas avoir emporté son appareil photo.
- Pourquoi on ne le trouve qu’aujourd’hui
ton avocat ? demanda-t-il soudain.
- Parce que ce banc n'est sur aucun chemin,
répondit Vilêne. Comme tu vois, on est entouré d'arbres. Faut le connaître ce
bosquet pour y venir. Puis en cette saison, les parcs sont plutôt vides...
- Qui l'a découvert ?
- Un cinglé qui faisait son jogging à 7 heures du
matin ! annonça Vilêne, un sourire moqueur sur les lèvres. Le parc était
fermé mais il a escaladé les barrières. Il dit avoir traversé ce bosquet car
c'est un raccourci pour quitter le parc. On a vérifié. Ça colle. Il nous a
prévenus depuis son portable.
- Il est où ton cinglé ?
- Je l'ai laissé filé. Devait aller bosser. On a
ses coordonnées et sa déposition. Tout est en ordre, pas d'entourloupe, conclut
Vilêne en s'éloignant.
Vermeullen
observait Vilêne avec insistance sans que celui-ci, occupé avec la levée du
corps, n'y prête attention. Il savait son collègue direct, parfois caustique et
cela lui plaisait plutôt. Pourtant ce matin, sans trop savoir pourquoi, il
s'était sentit touché personnellement.
Il se
rapprocha de l'inspecteur et lui glissa à l'oreille :
- Tu as bien parlé tout à l'heure d'un cinglé
faisant son jogging ?
- Quelque chose qui cloche ? demanda
Vilêne inquiet.
- Pourquoi tu le traites de cinglé ?
Vilêne
releva prestement la tête et fixa le commissaire d'un regard incertain, n'étant
pas sûr de saisir le sens de sa question.
- C'est quoi le problème ?
-
Aucun ! Je te demande simplement pourquoi tu traites de cinglé un brave
type qui nous amène un cadavre sur un plateau !
- Enfin Paul ! T'es barré ou quoi ? se
lâcha Vilêne. Tu sais quelle température il faisait ici, ce matin, à 7
heures ? Moins douze ! Tu crois pas qu’faut être un peu barré pour
faire son jog sous un froid pareil ? Au point d'escalader les
barrières ?
- Justement non, répondit Vermeullen très
sérieusement. Au contraire, je trouve ça courageux. Moi-même, ce matin, je suis
venu à pied ! D'abord au bureau. Puis ici !
Les
yeux de Vilêne restèrent en suspend, posés quelque part dans l'atmosphère gelée
du bosquet.
- Tu trouves que j'ai l'air d'un cinglé ?
ajouta Vermeullen le regard malicieux.
Vilêne
le regarda avec surprise. Il connaissait Paul depuis plus de quinze ans, quand
lui-même était entré dans la police.
A cette
époque, le nom de l'Inspecteur Vermeullen était sur toutes les lèvres dans les
commissariats. Il s'étalait même à la une des journaux : Vermeullen venait
d’arrêter Francis Forget, un garagiste de l'Est parisien. Au prix d'une enquête
minutieuse menée de main de maître. Celui qui terrorisait Paris depuis un an et
demi se trouvait enfin sous les verrous. Soupçonné de l'assassinat de sept
jeunes filles, Forget, que la presse désignait comme « L'ensanglanteur »,
parce qu'il laissait systématiquement, auprès de ses victimes, leur portrait
dessiné avec leur propre sang, avoua finalement 13 meurtres lors de sa garde à
vue. Trois ans plus tard, il était condamné à la prison à perpétuité, assorti
d'une période de sureté de 35 ans.
Lors de
la condamnation de Forget, Vermeullen n'était pourtant plus la star montante
dont la carrière semblait tracée d'avance. Le départ de sa femme
Audrey était récent et c'était une plaie béante qu'il ne savait comment
refermer. Il ne parvenait déjà plus à relever la tête.
Malgré
le temps, il ne s'en était jamais remis. Il errait comme une âme en peine entre
les murs de son bureau. Il avait perdu confiance en lui, perdu foi en la vie,
perdu tout court. Ne croyant pratiquement plus en rien, il s'accrochait aux
branches de sa fille pour ne pas sombrer totalement. Lui naguère si drôle, si
jovial, n'était plus que l'ombre de lui-même. Une sorte de calque grisâtre d'un
Vermeullen évanoui.
Aussi,
devant les yeux brillants et espiègles de Paul ce matin-là, Vilêne se prit à
espérer. Voilà des années qu'il ne lui avait vu un sourire aux lèvres ou ne
l'avait entendu prendre la défense d'un joggeur polaire. Des lustres qu'il ne
marchait plus et son embonpoint en avez pris un sacré coup !
- Valdès n'est pas avec toi ? demanda
soudain Vermeullen qui venait de constater son absence.
- Enquête de voisinage... , répondit évasivement
Vilêne, toujours plongé dans ses pensées.
- Eh Pascal ! hurla soudain le commissaire. C'est
quoi le voisinage, dans un parc désert ? Les pigeons transis et les
canards givrés ?
- Complique pas Paul, se ressaisit
Vilêne. On fait comme d'habitude...
- Bien. J'aimerais qu'on fasse un point sur cette
affaire dans mon bureau. Préviens Valdès !
- On y sera dans deux heures. Tu veux que je te
ramène au commissariat ?
- Je vais plutôt rentrer à pied. J'ai
besoin de marcher, dit Vermeullen amusé. Ça fait douze ans que j'ai besoin de
marcher. J'ai des kilomètres à rattraper...
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