Chap 6


6


      Ils étaient tous les trois réunis dans son bureau. Les trois V. Paul Vermeullen, assisté de sa garde rapprochée, le duo d'inspecteurs avec lequel il avait tant partagé, professionnellement comme humainement.
    A sa droite, Pascal Vilêne, son complet bleu impeccable, sa chemise blanche légèrement déboutonnée, toujours avec style. Une barbe de deux jours, les cheveux en bataille et cette mèche rebelle qui lui barrait en permanence le front et qu'il n'arrivait pas à fixer correctement malgré l'utilisation presque abusive de gel fixation forte. Le regard sombre, la peau mate, il cultivait son look latino malgré ses origines normandes. Peu causant, il avait pourtant un don certain pour faire parler les autres.
     A sa gauche, Véra Valdès et ses vêtements trop grands, avec lesquels elle espérait cacher sa maigreur : tee-shirt ample, jean extra large et hors d'âge, mais toujours repassé. La chevelure brune, retenue en queue de cheval par un ruban rose. Les yeux clairs, les joues creuses, le visage maquillé avec soin. Sportive et endurante. Une force de la nature malgré son faible poids. Vive d'esprit, elle trouvait souvent le mot juste pour détendre l'atmosphère dans les situations délicates.
     Vermeullen se replongea dans ses notes.
     - Résumons. La victime, Medhi Bouchrab, 38 ans, célibataire, français, avocat fiscaliste chez Matt Cornay. Casier vierge. Trouvé mort ce matin à 6h45 par Gérard Lessage, responsable d'une agence d'intérim à La Défense. D'après les premières constatations, la mort pourrait remonter à 6 ou 7 jours, sans plus de précision, compte tenu du froid polaire que nous subissons non-stop depuis 2 semaines. Raison du décès ? Non connue à l'heure où nous parlons... Mais tout laisse à penser qu'il pourrait s'agit d'un crime.
       - Pourquoi ? l'interrompit Valdès. Nous n'avons strictement aucun élément. A moins que tu n'en possèdes de nouveaux ?
      - Pas du tout. Ce serait plutôt une sorte d'intuition... Quelque chose comme un souhait personnel... Disons que j'ai besoin d'un bon crime et d'une belle enquête pour me relancer, lâcha Vermeullen.
      Il vit la consternation sur le visage de Véra, ce qui le fit sourire intérieurement.
         - Vilêne ? demanda-t-il en l'invitant du menton à prendre la parole.  
      - C'est vrai, confirma ce dernier. L'hypothèse de départ est la mort naturelle ou accidentelle. Mais certains indices la mettent en doute. D'abord, la coupure trouvée sur le flanc droit de la victime. On attend le rapport d'autopsie de Dumas sur ce sujet. La position du corps, ensuite. Beaucoup trop naturelle, trop évidente. Un homme atteint d'une attaque cardiaque ou vasculaire ne serait pas mort tranquillement assis sur un banc… Installé comme pour une sieste… Il aurait bougé, se serait débattu contre la douleur. Idem, on attend le rapport d'autopsie pour confirmation. Enfin, nous avons trouvé des empreintes de chaussures dans la terre gelée. Juste à côté de celles de la victime, mais différentes des siennes. Même profondeur dans le sol donc faites a priori au même moment. D'autant que d'autres traces incrustées dans le givre du banc confirme une présence à ses côtés.
       - Une personne qui aurait assisté à sa mort... compléta Vermeullen. Voilà exactement ce que j'ai ressenti en arrivant sur les lieux. Que ce type n'était pas mort tout seul...  
      - N'importe qui a pu être assis à côté de la victime, sans être un tueur pour autant ! s'emporta Valdès. Un collègue de travail, un ami, un client, un amant...
       - J’te rappelle que le thermomètre n'a pas dépassé les -4° ces derniers jours, insista Vilêne. Il te viendrait à l'idée d'entrer dans un parc et d'aller t'asseoir sur un banc par ce froid, même sous le soleil ?
       - Pour être tranquille, pourquoi pas ? asséna Valdès en guise de conclusion.
   Le ton montait entre ses collègues. Vermeullen tapota son stylo sur la table. Une technique qu'il avait héritée de son père, même si celui-ci préférait faire tinter son verre avec un couteau quand il estimait le volume sonore admissible dépassé. Technique simple mais toujours efficace.
      - En l'absence d'éléments incontestables, reprit Vermeullen, nous allons clore cette discussion. Je persiste à penser qu'il s'agit d'un meurtre. Mais je ne force personne à me suivre sur cette voie. Toutefois, j'aimerais que vous vérifiiez certains points : son emploi du temps auprès de son employeur et de sa famille. Parlez avec ses collègues. Trouvez ses amis. Débusquez sa fiancée. Il avait forcément une fiancée. Ou plusieurs. Cela nous aidera sur deux points essentiels. Un, préciser le jour de sa mort. Deux, savoir ce qu'il faisait dans le quartier. Essayer de remonter le fil de ses derniers jours et de ses dernières heures. Retrouver tous les témoins possibles. Bref, enquête classique...
         - Ça peut pas attendre le rapport d'autopsie ? demanda Valdès. J'ai d'autres dossiers en cours...
     Vermeullen se tourna vers Vilêne.
          - Je m'en occupe, répondit ce dernier.
        - Où en est-on de l'analyse de son téléphone portable et de son ordinateur ? Des nouvelles de l'opérateur télécom ?
          -  C'est en cours.
          - Parfait, conclut Vermeullen.
     Il consulta sa montre. C'était juste mais il avait encore le temps de lui faire la surprise. Il attrapa son blouson sur le porte-manteau et enfila son bonnet.
          - Faut que j'y aille. Je serais de retour dans 2 heures. Vous pourrez me joindre sur mon portable, ajouta-t-il en quittant prestement le bureau.

     Véra attrapa le bras de Pascal tandis qu'il s’apprêtait à sortir.
          - Il se passe quoi, là ? C'est quoi ce délire ? lui demanda-t-elle énervée.
     Vilêne la regarda un instant. Il hésitait à lui répondre car il ne savait que raconter avec précision. Il se contenta de hausser les épaules, accompagnant son geste d'une moue dubitative.
          - ...
          - Tu parles trop Pascal ! Un jour tu en perdras ta langue... Enfin merde ! s'emporta-t-elle, il te demande de mener une enquête sur un meurtre qui n'en est pas un et toi tu lui dis oui ? Tu crois pas qu'on a autre chose à foutre ? On a douze affaires en stand by ! Et avec qui on gère tout ça ? Une brigade de huit personnes, nous compris, dont un congé mat', une longue maladie et un délégué syndical qu'on voit une fois l'an ! Tu crois vraiment que t'as le temps d'aller faire mumuse pour lui faire plaisir !
     Vilêne prit une longue inspiration. Il voulait trouver les mots justes. La convaincre qu'ils devaient le faire.
          - Je crois que Paul est en train de nous revenir..., commença-t-il hésitant. Comme avant, je veux dire. Il m'a paru motivé comme je l’avais plus vu depuis 12 ans. C'est pour ça qu'on doit l'aider. C'est pour lui que je le fais... Et puis, je crois qu'il a raison. Quelqu'un a tué cet avocat. Et si j’dois faire des heures sups pour tout boucler, je les ferai avec plaisir.
          - Et si ça s'avère être un banal accident ?
         - On aura la satisfaction de pouvoir raconter à ses proches ses dernières heures... Tu sais comme ça peut être réconfortant pour eux...
      Véra eut un flash.
           - La famille ! Tu l'as prévenue ? Paul l'a fait ?
       - Personne pour l'instant… répondit Vilêne légèrement honteux. J'attendais les premiers éléments du légiste... Je l'appelle immédiatement.
       - Laisse tomber, Pascal. Je m'occupe du légiste et de sa famille. Je te laisse les avocats... Je suis sûre que tu en trouveras au moins un à ton goût.
      Elle le gratifia d'un clin d’œil si rapide qu'il ne remarqua rien.
            - Mais pour les heures sup’, compte pas sur moi, compléta-t-elle. J'en ai un à la maison qui ne les supporte pas !

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