Chap 5


 5


         Réveillé par l'alarme de son portable, il entrouvrit difficilement les yeux et dans un semi-coma regarda vaguement autour de lui. Il vit d'abord son livre sur la table de nuit et pensa aussitôt se trouver dans son lit. Mais les draps étaient blancs et la couette trop étroite.
         La chambre était familière pourtant, avec son écran plat sur une console beige laquée, un petit bureau juste à côté et, devant le bureau, une chaise en bois et tissu brun sur lequel étaient posés ses vêtements. Il ouvrit plus largement les yeux et, tendant le bras, éteignit l’alarme qui sonnait toujours. Sortant peu à peu de sa nuit, il aperçut l’étrange tableau au-dessus de l'écran et réalisa qu'il n'était pas chez lui mais à l'hôtel. A Copenhague, où il était arrivé la veille au soir.
         Copenhague... Copenhague…
         A moins que ce ne soit Prague ?
         Impossible ! Prague c'était la fois précédente !
         La télécommande se trouvait à côté du livre, sur la table de nuit. Il alluma machinalement la télévision. La première image qu'il vit fut celle d'une blonde ultra-maquillée présentant les informations du jour dans une langue qu'il ne comprit pas. Sous sa poitrine opulente, défilait un bandeau gris clair imprimé de lettres plus foncées. Il y reconnut les caractères cyrilliques et la mémoire lui revint : Saint-Pétersbourg ! 
         Il se mit à la recherche de la chaîne française et trouva rapidement TV5. Il prêta l’oreille. La journaliste du matin y parlait du succès du dernier film de Claude Chabrol avec Vincent Leprince, dont le jeu tout en finesse était unanimement salué par la critique. Il avait vu le film la semaine précédente et n’avait pas du tout aimé. Il avait trouvé Leprince très gros et très laid. Bien loin de l’acteur fougueux et plein de charme de ses débuts. La page sport fut ensuite essentiellement consacrée au match d’ouverture du tournoi des VI nations à venir, entre l’Irlande et la France. Il se foutait pas mal du rugby et il éteignit le poste.
         Repoussant les draps, il se leva et passa dans le cabinet de toilette. Une réplique exacte de celui de Prague, de Milan, de Londres, de Bruxelles ou de Varsovie. Avec, à disposition, les minis bouteilles de gel douche, de shampoing et de lait pour le corps, le petit savon dans le sachet plastique, les cinq coton-tige et le peigne, impeccablement disposés sous le miroir rétro-éclairé. Le paquet de mouchoirs en papier, encastré sous le lavabo et le sèche-cheveux accroché au mur. La pile de serviettes de toilette blanches, de toutes tailles, pliées près du lavabo. La serviette carrée pour le sol, la petite pour les mains, la moyenne pour les cheveux, la grande pour le corps. A remettre sur le sèche-serviette après utilisation, pour économiser l'eau de l'hôtel et sauver la planète. Ou à laisser sur le dallage pour obtenir leur remplacement et contribuer à l'épuisement des ressources naturelles de la Terre. Ce qu'il faisait systématiquement.
         Il rasa avec application son visage allongé. Sa barbe avait tant poussé depuis un mois qu’il dut s’y reprendre à trois fois pour rendre à sa peau sa douceur d’origine. Il se peigna ensuite longuement, admirant dans le miroir sa chevelure brune de jeune premier. Il aimait bien se regarder. Il se trouvait beau, même si ce matin, comme chaque fois qu'il se levait trop tôt ou ne dormait pas assez, deux petites poches persistaient sous ses yeux verts. Il savait qu'elles s'estomperaient sous peu.

         Sa nuit avait été calme. La chambre, située sur l'arrière du bâtiment, donnait sur une petite cour intérieure d'où ne montait aucun bruit. Il ne supportait pas les bruits. Surtout la nuit. S'il était réveillé au milieu d'un rêve, il était incapable de se rendormir, ce qui le rendait irascible pour le reste de la journée. Il devenait absolument exécrable, ce qui pouvait avoir des conséquences sur le bon déroulement de sa mission. Il était donc important qu'il dorme paisiblement. Raison pour laquelle il choisissait toujours ses établissements avec soin. Et cet hôtel semblait un excellent choix. Il était arrivé voilà quatre jours et cette journée était sa dernière en Russie. Dans deux heures, il serait parti.
         La veille, il était rentré tard et s'était endormi rapidement après s'être délassé d’une bière au bar panoramique du dernier étage. Il avait passé une excellente soirée. Exactement comme il l’avait prévue. Sans fausse note. Timing parfait.
         Une fois habillé, il ralluma la télévision et choisit la chaîne d’information locale. Il resta un long moment à contempler les images, sans rien comprendre à ce que la journaliste racontait. Ce n’était pas là l’essentiel. L’essentiel, il ne le vit pas. Aucune image du parc de l'Amirauté. Absolument rien sur Sasha. Au bout d’une demi-heure, lorsque le journal recommença, il éteignit le poste.
         Etait-il soulagé ? Agacé ? Peut-être un peu des deux… Peut-être aucun des deux…
         Sans trop bien savoir ce qu’il ressentait, il descendit prendre son petit déjeuner. Aménagé dans un ancien immeuble d'habitation, l'hôtel Petro Palace s'étendait sur 6 étages et était parcouru par un dédale de couloirs bas et étroits et mal éclairés. Le premier matin, il avait d’ailleurs eut du mal à trouver la salle de restaurant. Après avoir erré de longues minutes à monter et descendre les escaliers, il avait fini par rencontrer une âme charitable qui l’avait conduit au bon étage. Depuis, il prenait l’ascenseur.
         Il choisit la même table, légèrement à l'écart. Il n'y avait pas foule ce matin. Des hommes d'affaires essentiellement, reconnaissables à leur costume-cravate-chaussures cirées, en tous points semblables à lui-même, se mêlaient à quelques touristes, pour la plupart asiatiques.
            Comme à son habitude, il déjeuna, de deux tranches de bacon grillé, de deux saucisses et d’œufs brouillés, accompagnés d'une tasse de café et d'un verre de jus d'orange. Il prit ensuite une coupe de yoghourt nature qui lui sembla bien aigre malgré le miel qu'il y ajouta. Cela le contraria, d'autant qu'il n'avait pas beaucoup apprécié les saucisses, qui manquaient de goût. Il termina néanmoins son yoghourt avant de remonter dans sa chambre préparer ses affaires.

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