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Sasha
observait avec circonspection l'inconnu assis en face de lui. C'était un jeune
gars, dans la trentaine. Élégamment habillé. Probablement un de ces hommes
d'affaires qui parcourt la planète. Un jour ici, un jour là-bas. Des beaux
cheveux bruns, peut-être trop bien peignés. Un visage fin, de beaux yeux verts
sur une large barbe châtain. Étonnante cette barbe ! Il croyait cette mode
révolue. Mais il n'était pas complètement à la page. Il lisait rarement les
magazines de mode et cela ne lui manquait pas.
Il
n'avait pas vraiment compris comment s'appelait ce type, mais savait qu'il
était Français, qu'il venait d'arriver à Saint-Pétersbourg et y resterait
encore quelques jours. Mais faute d'une langue commune, la communication était
difficile.
Sa
colère s'était estompée. Faut dire que son pardessus n'était pas d'une première
jeunesse et en tirer 5000 roubles était une sacrée opportunité. Puis le type
avait l'air tellement désolé. C'était la moindre des choses que d'accepter
cette vodka. D'autant qu'il n'aurait pas à la payer, ça aussi il l'avait
compris. Il pouvait bien partager ce verre avec ce Français vu qu'Igor ne
viendrait plus et qu'il avait dit à sa femme de ne pas l'attendre avant tard.
Plus il
observait le Français, plus il lui trouvait le regard doux. Sûrement un type
fort sympathique. Mais le genre qui n'aurait aucune chance de s'en tirer
correctement ici, en Russie. Le genre à se faire rouler à la première occasion.
D'ailleurs, n'avait-il pas payé plus de 10 fois le prix qu'aurait coûté le
rapiéçage de son manteau ? Il leva son verre : « Za Vachè
Zdarovié! ». « Santé » lui répondit l'autre.
Les
verres tintèrent et Sasha s'envoya cul sec sa vodka. Le Français lui en proposa
immédiatement une autre. Sasha ne refusa pas.
A la
suivante, il commença à sentir sa tête tourner et son corps s’alanguir. C'était
plutôt inhabituel. D’ordinaire, il ne ressentait pas les effets de l'alcool
avant son huitième ou neuvième verre. Le mois dernier, avec Igor, ils avaient
même bu une bouteille et demie chacun de Stolichnaya, ce qui ne l'avait pas
empêché de rentrer chez lui à pied, sans tomber ni se perdre. Peut-être
commençait-il à se faire vieux ? Ou bien la fatigue accumulée ces
dernières semaines se rappelait-elle à son souvenir.
Il
tentait de chasser ces oiseaux de mauvaise augure quand, redressant la tête, il
devina, dans un brouillard laiteux, le serveur déposer un nouveau verre devant
lui. Sasha hésita. Était-ce bien la peine d'en boire un autre, vu son
état ?
A
travers ce nuage brumeux il apercevait, de l'autre côté de la table, le
Français lever son verre et l'encourager. Jamais de mémoire de Slave, on
n'avait vu un Français mieux supporter la vodka qu'un Russe ! Cela ne
commencerait pas avec lui ! Il tendit son bras, mais sa main ne rencontra
pas le verre. Il écarquilla les yeux. Il était passé à côté ! Le verre
était bien là, devant lui, mais dix centimètres plus à gauche. Il déplaça sa
main, se saisit du verre et le porta à sa bouche, avec de tels tremblements
qu'il manqua de le renverser à trois reprises.
Le
Français regarda sa montre. Voilà 45 minutes qu'ils étaient attablés. Il était
temps d'y aller. Il déposa deux billets de 500 roubles sur la table et se leva.
Il s'approcha de Sasha qui s'était largement avachi sur la banquette. Il ne
bougeait plus beaucoup et son regard semblait s'être absenté pour un vagabondage
mystérieux. Délicatement, il lui prit la main et l'aida à se lever. Le Russe se
redressa avec peine et il dut passer son bras sous le sien pour lui éviter de
retomber et l'aider à se mouvoir.
La nuit
opaque et glaciale les enveloppait maintenant. De rares réverbères tentaient
une lumière blafarde, sans grand résultat. Les rues étaient désertes et seules
quelques rares voitures passaient alentour, tandis qu'il aidait Sasha, de plus
en plus lourd, à parcourir les cinq cents mètres qui les séparaient du parc de
l'Amirauté.
Au
début, le Russe avait commencé à se plaindre vaguement de la direction qu'ils
prenaient. Il souhaitait sans doute lui indiquer le bon chemin pour le ramener
à son domicile. C'est vrai qu'il n'avait aucune idée de l'endroit où pouvait
crécher le Russe et d'ailleurs, il s'en foutait pas mal. Par contre, il savait
parfaitement où il l'amenait. Ce qui était le principal. Il avait repéré les
lieux la veille au soir. Le parc ne fermait pas la nuit.
Si
Sasha avait poussé quelques borborygmes inconsistants au sortir du café,
maintenant il n'émettait plus aucun son. Il avançait tant bien que mal, d'un
pas traînant, la tête baissée, toujours solidement accroché au Français, qui le
maintenait en équilibre par le bras et la taille. On eut dit un ivrogne qu'une
âme charitable raccompagnait.
Ils
entrèrent dans le parc, plongé dans une profonde obscurité. Les seules sources
lumineuses émanaient des rues adjacentes. Bien que réfléchies par le sol
neigeux, elles étaient cependant estompées
par la majesté des sapins et des chênes centenaires. Le plus ancien de ces
chênes avait été planté par l'Empereur Alexandre II, lors de l'aménagement du
parc. C'est là qu'ils se rendaient.
Ils
prirent d'abord l'allée principale. La neige s'était mise à tomber. Le froid
était de plus en plus prégnant. Le Français tenta d'accélérer l'allure mais le
poids de Sasha ne lui permettait pas d'aller aussi vite qu'il l'aurait
souhaité. Finalement, il aperçut sur sa droite le chemin qu'il cherchait. Ils
le suivirent sur 50 mètres, avant de tourner à gauche entre deux arbres. Ils
débouchèrent sur une petite clairière. Au centre, dans la pénombre, on devinait
l'arbre vénérable du Tsar près duquel il
avait repéré le banc. Soutenant toujours Sasha, il l'aida à marcher les
derniers mètres. Il déblaya grossièrement la neige puis le fit asseoir. Il prit
place à ses côtés.
- Vois-tu Sasha, c'est ici que ton Tsar aux
seize enfants, dont quatre restés illégitimes – un sacré gogo ce tsar, tes
ancêtres ont bien fait de s'en débarrasser... ! Bref, c'est donc ici qu'il
a planté son chêne en 1874. Comme tu vois, il est toujours debout, vaillant,
malgré le froid et les tempêtes qu'il endure depuis près de 140 ans. Je ne sais
pas si tu auras la chance de vivre aussi longtemps que lui ! En tout cas
je te le souhaite. Passe une bonne et douce nuit en sa compagnie.
Mais
Sasha ne l'entendait plus. Peut-être n'entendait-il plus rien depuis de longues
minutes. Plongé dans un profond sommeil, le menton sur la poitrine, il respirait
avec difficulté. Le Français attrapa sa main et lui prit le pouls. Bien faible.
Il leva les yeux. La neige tombait de plus en plus fort. Bientôt, elle
effacerait complètement les traces de leurs pas.
- Ce n'était pas nécessaire de te donner tant
de peine, lança-t-il au ciel.
Puis,
se tournant vers Sasha, il ajouta :
- Ta compagnie commence à m'ennuyer Ruskov. Tu
n'as strictement aucune conversation. Sincèrement, je ne sais pas si j'ai bien
fait de t'amener ici, dans mon petit coin de paradis !
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