Chap 2


2


         Paul Vermeullen arriva essoufflé et frigorifié, mais content. Il était venu à pied, directement de son domicile. Le temps était magnifique et même si le thermomètre ne dépassait plus le zéro depuis près de quinze jours, il n'avait pas renoncé à cette promenade matinale à travers Paris. Les jambes rouillées par le manque d'entrainement, il avait mis plus d'une heure à parcourir les quelque quatre kilomètres qui le séparaient de son bureau.
         La veille au soir, il avait subitement décidé de se remettre à la marche, même s'il y pensait depuis longtemps. Il venait de se glisser dans les draps quand il avait senti cette envie monter en lui. Une sorte de lame de fond. Aussi soudaine qu'inattendue. Il s'était aussitôt relevé et était allé chercher sa vieille paire de baskets. Celle dont il ne s'était plus servi depuis ce triste soir d'automne. Il était temps de tourner la page. Sa fille le lui répétait régulièrement. Avec parfois tant d'insistance qu'au lieu de l'encourager, cela avait tendance à le braquer. C'est pourtant bien elle qui avait raison. Il était temps de tourner la page. Le moment était venu. Il le sentait.
         Dans le fond de l'armoire à chaussures, il retrouva la vieille boîte, blanche et bleue. A sa place. Les baskets étaient là, intactes. Exactement comme il les avait laissées, il y a longtemps de cela.
         Il les observait avec nostalgie. Ces Stan Smith ne lui semblaient pas si démodées. Il entreprit de les cirer, soigneusement, histoire de leur redonner un semblant de jeunesse. Redevenues blanches, il les posa devant la porte d'entrée et, dans un sac à dos, glissa ses chaussures habituelles. Satisfait, il retourna dans sa chambre où il régla son réveil une heure et demie plus tôt que d'habitude, afin de se laisser le temps de marcher à son rythme et de ne pas arriver en retard le lendemain. Puis il éteignit la lampe et se souhaita une bonne nuit.

         Il venait de passer la porte de son bureau, d'ôter le bonnet de son crâne dégarni, quand le téléphone sonna. Il hésita à répondre. Il était trempé et tremblait de toutes parts. Ne pouvait-on le laisser s'installer tranquillement ? Pourquoi tant de précipitation ? Il s'approcha du téléphone. Le numéro de sa fille s'affichait sur l'écran.
         Il s'assit sur son bureau, desserra d'un cran sa ceinture pour offrir à sa bedaine la place nécessaire et décrocha.
         - Bonjour Lisa. Tu es tombée du lit ?
         Il aimait bien la taquiner. Pour lui, elle était toujours sa petite Lisa malgré ses vingt ans passés. Celle qu'il avait élevée, avec qui il avait partagé l'essentiel de son existence. Lorsque Paul pensait à elle, il ne pouvait s’empêcher de revoir le visage de sa femme Audrey. Lise avait hérité des cheveux clairs et fins de sa mère, même si elle les portait plus courts, et de ses yeux en amande. De lui, ses lèvres rouges et charnues. Ce mélange donnait à son visage une beauté discrète mais indéniable que rehaussait son doux regard bleuté.
         - Je visite deux apparts aujourd'hui, annonça-t-elle d'une voix chantante. Le premier à 9 heures. T'as pas oublié ?
         Quand elle lui avait annoncé son intention de quitter leur appartement pour prendre un studio à la rentrée suivante, il avait d'abord cru à une humeur passagère. Persuadé qu'elle changerait rapidement d'avis, il n'avait pas jugé utile d'engager une discussion là-dessus.
         - Bien sûr que non ! répondit-il maladroitement, passant machinalement sa main dans son bouc poivre et sel.
         - Je t'en ai parlé hier soir, avant de partir au ciné avec Madeleine... Tu t’en souviens ?
         Il réalisa soudain avec violence que son projet n'était pas une simple lubie de jeune fille. Qu'elle souhaitait réellement quitter le cocon familial. Qu'elle y avait réfléchi. Sans doute depuis longtemps. Ils en avaient même discuté la veille...
         Leur échange lui revint brutalement en mémoire. Et sa conclusion l'effraya. Décidément, il ne pouvait se résoudre à accepter son départ prochain.
         - Lisa, tu ne comptes pas vraiment quitter la maison cet été, n'est-ce pas ?
         - Papa ! Va falloir te le rentrer dans la tête. On va habiter ensemble avec Madeleine. C'est pas une idée en l'air. Tu pourras passer nous voir quand tu veux...

         Son regard se perdit dans l'au-delà de la fenêtre. Voyait-il seulement le jeune Ahmed, l'épicier de la rue Coypel, astiquer ses oranges et ses clémentines pour rendre son étalage plus séduisant ? Et la vieille Paulette qui saluait Ahmed de la main, tandis que son caniche tirait sur la laisse pour pouvoir pisser confortablement dans son caniveau préféré ?

          - Papa ? T'es là ?
         La voix semblait venir de loin... 
          - Lisa ?
       - Papa ! Tu peux pas continuer à vivre éternellement coupé du monde. Faut te secouer !
         - ...
         - Je pense d'ailleurs que mon départ te fera le plus grand bien !
         Vermeullen entendit les reproches de sa fille mais préféra les minimiser. Au fond de lui, il savait qu'elle disait juste.
         - Puisque tu en parles, répondit-il simplement, j'ai repris la marche ce matin ! Je suis venu au commissariat à pied ! Une heure et douze minutes. J'ai des progrès à faire... 

         On cogna à la porte de son bureau. Trois coups, violents et rapides. La porte s'ouvrit à la volée et la tête du brigadier Fourton apparut dans l’embrasure avant même qu'il ait eu le temps de répondre.
         - Une seconde, Lisa...
         Il posa le combiné sur sa cuisse.
         -  Fourton ! Vous ne pouvez pas attendre qu'on vous dise d'entrer ?
         - Y a urgence, commissaire ! Votre téléphone est occupé depuis 10 minutes et votre portable sur messagerie ! On a trouvé un corps dans le parc Montsouris... Vilêne vous réclame !
         Le commissaire sortit son portable de la poche de son veston. Éteint ! Comme souvent, il avait oublié de le mettre en marche. Il reprit le combiné.
         - Lisa, faut que je te laisse. On en reparle ce soir.
         Il raccrocha et se tourna vers Fourton qui semblait attendre avec anxiété sa réaction. Il en profita pour le rudoyer gentiment.
         - Eh bien Fourton, prêt pour une petite balade ?
         - Prêt à quoi, commissaire ?
       - A m'accompagner à Montsouris, Fourton ! A pied ! Mais d'abord, trouvez-moi un pull-over. Je grelotte !

         Interloqué, le brigadier observait le commissaire, ne sachant s'il plaisantait. Ça ne semblait pas être le cas. De fait, le commissaire Paul Vermeullen quitta le commissariat comme il l'avait annoncé, à pied, le brigadier Fourton sur les talons.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Nombre total de pages vues