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Sasha Khmelevsky patientait depuis près d'un quart d'heure dans ce café situé à deux pas de la cathédrale Saint Isaac de Saint-Pétersbourg. Ce café où Igor lui avait donné rendez-vous.
Sasha
commençait à trouver le temps long. D'une nature anxieuse, il avait mis en
place un rituel précis qui le rassurait et lui permettait de garder son calme
dans ses moments d'angoisse. Ainsi, il y a encore quelques semaines, il
aurait profité de cette attente pour
s'aérer l'esprit en fumant une Java Zolotaya, tout en sirotant une Baltika à la
mousse élégante. Il aurait pris son temps, contemplé les clients, remarqué
cette jeune fille dont la chevelure blonde et les yeux clairs lui évoquaient
Katy Isterika, qu'il avait écoutée au Neo Club à Moscou l'été dernier. Il se
serait amusé de son voisin dont le regard semblait se perdre dans les nouvelles
du jour. Il aurait regardé sa montre, constaté que son ami était une nouvelle
fois en retard et aurait appelé le serveur pour commander une autre bière,
avant d'allumer une autre cigarette.
Mais
Sasha ne fumait plus. Cela faisait exactement dix-huit jours qu'il avait grillé
ce qu'il souhaitait être sa dernière clope. Il l'avait fumée sur son balcon,
vers 4 heures du matin, la nuit de ses quarante-cinq ans. Seul à savourer ses
dernières taffes, tandis qu'à l'intérieur la fête trainait en longueur. Voilà
des mois qu'il l'avait promis à ses enfants et il comptait bien leur montrer
qu'il en était capable.
Se
passer de ses deux paquets quotidiens n'avait pas été facile. La tension qu'il
y avait eu en lui ! Tout son être respirait le tabac. Tout son être espérait
le tabac. Mais il avait résisté. Il avait passé avec succès le cap le plus
difficile, celui de la première semaine. Il en avait ressenti une immense
satisfaction. Pour s'en féliciter, il s'était offert une bouteille de Ladoga
Czar's Village qu'il avait savouré avec sa femme. Il l'avait dégusté par
petites gorgées et y avait trouvé des saveurs nouvelles : un très léger
goût de miel, lointain mais bien présent, émaillé de zestes de framboise, et
qui donnait à cette vodka son goût unique qu'il lui découvrait pour la première
fois. Ce fut un véritable émerveillement et la preuve, s'il en était besoin,
que sa décision d'arrêter la cigarette était la bonne.
Igor
n'arrivait toujours pas et Sasha se demandait s’il ne s’était pas trompé de
café. Il commençait à perdre patience et maîtrise de son corps. Ce corps qui
lui faisait revivre ces moments de tension qu'il ne connaissait que trop, et
qu'il avait toujours calmés avec une cigarette. D'ailleurs, de petites gouttes
de sueur s'étaient mises à perler à la racine de ses cheveux blonds et ras et
commençaient à couler le long des tempes.
Vingt-cinq
minutes maintenant qu'il attendait ! Igor n'avait jamais été un modèle de
ponctualité, Sasha le savait bien. Voilà près de dix ans qu'ils se
fréquentaient et il n'était pas sûr de pouvoir se souvenir d'un seul
rendez-vous où Igor était arrivé à l'heure.
Pourquoi
donc se mettait-il dans un tel état de nerf ? Ne pouvait-il donc pas,
comme avant, se plonger dans les yeux doux de Katy Isterika ? Ou se moquer
de son voisin, qui semblait ne jamais pouvoir lâcher son journal ?
Non,
bien sûr qu'il ne pouvait pas.
Son
cœur et son corps battaient la chamade, son esprit s'enrobait de volutes
enfumées tandis qu'il voyait, entre les doigts de ses voisins, se consumer ces
blanches sucettes de tabac qu'il s'était juré de ne plus jamais toucher. Il
était en proie à des pensées contradictoires. Allait-il demander une cigarette
à quelqu'un ? Juste une, ce n'était pas bien grave. Il la méritait bien
finalement. Déjà dix-huit jours qu'il résistait vaillamment. La rechute ne
faisait-elle pas partie du traitement ? C'est son médecin qui le lui avait
dit ! Ou bien juste une taffe, juste une...
Sasha
se leva précipitamment. Si brusquement que la tête lui tourna et qu'il dut se
raccrocher à la table devant lui pour ne pas perdre l'équilibre. Il regarda
machinalement autour de lui pour voir si on l'avait remarqué mais personne ne
semblait lui prêter attention.
Pourquoi
s'était-il levé si vite ?
Il
devait bouger. Faire quelque chose immédiatement, sans trop savoir quoi. Mais
certainement pas fumer ! En aucun cas ! Cela il le savait
parfaitement. Ce serait la pire des décisions après ces 3 semaines de sevrage.
Machinalement,
il attrapa son lourd manteau, sa chapka et ses gants, marcha rapidement vers le
comptoir, y déposa un billet de 200 roubles et passa la porte, sans attendre la
monnaie.
Dehors,
le soleil s’était déjà couché. Il prit une large bouffée d'air frais, puis une
autre et encore une autre... Il fallait qu'il se lave les poumons, la cervelle.
Déjà la tension retombait un peu.
Après
tout, il pouvait bien attendre Igor sur ce banc là, juste en face.
* *
Le
Français avait choisi ce café par commodité, et dès qu'il eut poussé la porte
et braqué un regard tranchant sur la clientèle, il sut immédiatement que ce
serait lui. Malgré sa coupe en brosse, ce Russe avait quelque chose dans son
attitude, dans sa façon de regarder sans regarder autour de lui qui lui plût
instantanément.
Le Français
avait besoin d'un moment de détente. Il y pensait depuis le déjeuner. Sa
journée avait été longue, pénible et peu instructive. Il avait du mal à
s'acclimater. C'était la première fois qu'il venait en Russie et les Russes lui
avaient parus insaisissables, méfiants et pas toujours honnêtes. L'étaient-ils
vraiment ou bien cette sensation tenait-elle davantage à un préjugé
idiot ? Après tout qu'importe ? Il n'était là que pour quelques jours
et si les Russes ne lui semblaient pas de confiance, c'est qu'ils ne l'étaient
pas. Nul besoin de s'interroger là-dessus ! Il s'était toujours fié à ses
sensations et son ressenti et jusqu'à présent, ils ne l'avaient jamais trompé.
S'il pouvait, aujourd'hui encore, continuer à jouir de cette liberté de mouvement,
c'est bien à ces instincts primaires qu'il le devait.
Surveillant
le Russe du coin de l’œil, il s'avança jusqu'au comptoir. Il commanda une bière
qu'il paya aussitôt et vint s'assoir dans un angle sombre de la pièce, à une
table d'où il pouvait le voir tranquillement, sans se faire remarquer. Il
choisit avec précision sa position sur la banquette, profitant de la présence
d'un poteau dans l'axe principal, de sorte qu'il pouvait à sa guise, en se
penchant légèrement, l'analyser en toute discrétion : un type dans la
cinquantaine, le cheveu blond et porté ras sur un visage tendu et fatigué,
attablé devant une bière à laquelle il ne touchait pratiquement pas. Sous des
sourcils épais, le Russe avait un regard vague qui se portait tour à tour sur
les clients du bar, mais sans s'y attarder. Les voyait-il seulement ?
C'était d'autant plus étrange qu'il semblait là sans y être vraiment. Comme
s'il avait, simultanément, des envies d'ailleurs et d'ici, l'esprit en proie au
doute tant il se rongeait les ongles et regardait sa montre à tout bout de
champ.
Et s'il
attendait quelqu'un ?
Le
Russe montrait maintenant des signes d'anxiété beaucoup plus forts, ce qui
était nouveau ou qu'il n'avait pas remarqué de prime abord. Le Français voyait
son regard aller et venir autour de lui, ses yeux grossir, ses doigts se
tendre, son corps se cabrer. Cela ne lui plaisait pas du tout. Il les préférait
calme.
Il
faillit se raviser et choisir quelqu'un d'autre lorsqu'il vit le Russe se lever
et manquer de tomber. Ce qui le rassura. L'anxiété qu'il voyait était en
réalité une faiblesse. Ce blond ne savait pas se maîtriser.
C'était
le signe qu'il attendait, la preuve qu'il ne pouvait se tromper : son
premier jugement était toujours le bon.
Il se
leva à son tour, vérifiant le contenu de sa poche gauche. Tout était en place.
Il surveilla la sortie du Russe à travers la vitrine. Celui-ci semblait prendre
son temps devant l'entrée du café. Il se permit donc, lui aussi, d'attendre un
instant, avant de sortir tranquillement.
Dehors,
le froid rigoureux de l'hiver le glaça. Il referma à la hâte son manteau,
emmitoufla son cou dans son écharpe de laine, enfila ses gants et glissa ses
mains dans ses poches.
Il
partit d'un pas leste. Il n'était plus qu'à un mètre du Russe lorsqu'il se prit
les pieds dans un pavé saillant. Son corps fut aussitôt projeté vers l'avant.
Pris au dépourvu, il lâcha un cri de surprise et se laissa tomber, les bras en
éventail.
Sasha,
alerté par le cri, n'eut que le temps de se retourner pour voir arriver sur lui
le corps planant d'un inconnu. Il tenta bien de mettre le sien en opposition,
mais il perdit rapidement l'équilibre et tous deux chutèrent lourdement sur le
sol.
- I'm
really sorry !
Se relevant, il tendit une main
au Russe qui, toujours à terre, semblait avoir davantage souffert de sa chute.
- Oke ! Oke ! bredouilla Sasha,
acceptant la main tendue.
Sasha
venait de se remettre debout et réajustait ses vêtements quand il constata une
déchirure sur le côté droit de son
manteau, juste au-dessus de la poche. Une entaille assez large. Il poussa un
juron en montrant les dégâts à cet imbécile d'étranger.
- Excusez-moi ! J'ai perdu
l'équilibre, lui répondit ce dernier, en tachant de montrer un visage
profondément désolé.
Il le
lui avait dit en Français, ayant constaté que le Russe ne maîtrisait pas
davantage l'anglais. Mais cela ne calmait pas Sasha, qui se mit à gesticuler
avec véhémence en tentant d'attirer l'attention des rares passants.
Le
Français ne tenait pas à se faire remarquer. Il sortit rapidement de son
portefeuille un billet de 5000 roubles qu'il lui tendit.
- Prenez. Prenez-le. Pour me faire pardonner,
insista-t-il devant l'hésitation du Russe.
Sasha
s'en saisit, le palpa, visiblement méfiant, avant de l'empocher prestement. Son
visage se détendit et l'autre en profita : lui montrant le bar d'où ils
venaient de sortir, il proposa de lui offrir un verre. Sasha accepta.
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